“ Et même aux instants où Loti se sent le plus près de son amante, il souffre de songer que nul amour n’est durable : « un temps viendra où de tout ce rêve d’amour rien ne restera plus, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit profonde ; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu’à nos noms gravés sur la pierre... » Plus encore peut-être que la mort. Loti appréhende l’oubli ; il songe à d’autres rêves d’amour dont Azyadé n’était point l’objet et qui eux aussi l’avaient profondément troublé. ”
Jean Mariel
Élements biographiques
Jean Mariel (1873-1916) a publié des œuvres comme Pierre Loti. Ses écrits évoquent Loti, Azyadé ou Calmann-Lévy.
Citations de Jean Mariel
“ Il y a dans La Galilée plus de poésie que dans Jérusalem et presque plus de foi. Bien des pages évoquant le souvenir du Christ prêchant sur les bords du lac de Génésareth seraient à citer tout entières. Mais, somme toute, ce n’est pas avec l’ivresse de la vérité reconquise que Loti achève son pèlerinage ; il rentre dans le courant du siècle frissonnant à l’entrevision « des lugubres avenirs, des âges noirs qui sont commencés après la mort des grands rêves célestes, des démocraties tyranniques et effroyables, où les désolés ne sauront même plus ce que c’était que la prière. » ”
“ Le Livre de la Pitié et de la Mort (1891) ne saurait plaire à ceux qui n’apprécient en Lot qu’un voyageur sachant voir et décrire. Il n’y a en effet dans ce volume que des rêves, de délicates et furtives impressions suggérées par des chattes, par un oiseau blessé que perd un vieux forçat et aussi des pages attendries sur les petits malades de Pen Bron, sur les Pêcheurs d’Islande, sur la mort de sa tante. Loti, en ces pages, a mis le meilleur de son âme émue douloureusement par toutes les détresses humaines et pour qui la vertu suprême reste la Pitié. ”
“ Il ne faut à un peintre de génie pour en faire un chef-d’œuvre qu’un coin de paysage ou que le premier objet venu ; dans les plus compliqués des livres de Loti on peut dire qu’il ne se passe presque rien : des marins qui hâtivement se laissent aller entre deux escales « au leurre délicieux de l’amour » et qui s’en vont, c’est tout le sujet d’Azyadé ou de Rarahu, et cela n’est pas plus touffu comme intrigue que Hermann et Dorothée, ou Enoch Arden, cela n’atteint pas même à la complexité de Jocelyn. ”
“ Les jeunes de talent ne sont pas tous eux-mêmes des inconnus pour Loti. Il fut le premier à proclamer le talent de Claude Farrère, qui, n’étant pas encore l’auteur des Civilisés, vécut un an à son bord sans lui avouer qu’il se livrait lui aussi à la littérature. Quoique prosateur convaincu, Loti plus qu’aucun critique admire les strophes panthéistes de la comtesse de Noailles qu’il se rappelle avoir rencontrée toute enfant sur un bateau de Constantinople, et dont l’œuvre comme la sienne est avant tout une véhémente protestation contre la vieillesse et la mort. ”
“ Vous pouvez, si cela vous plaît, juger excessive l’impression que laissent en moi ces romans. J’avoue moi-même que ma conscience de critique en est toute inquiétée. Les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature ne m’ont jamais troublé ainsi... Ces romans ébranlent l’âme à la fois dans ce qu’elle a de plus raffiné et dans ce qu’elle a de plus élémentaire. Ce qu’on a appelé « l’impressionnisme » aboutissant à une poésie purement naturelle, tel est à peu près le cas de l’auteur d’Aziyadé et le Pêcheur d’Islande... ”
“ Les personnages de Loti ne sont assurément point fait, pour séduire les hommes d’action ; ce sont presque tous sinon des vaincus, du moins des contemplatifs qui ont la lutte en horreur. Ils ressemblent tous à Ramuntcho qui, venu pour enlever sa fiancée du couvent où elle est retenue, la quitte terrassé par on ne sait quel occulte pouvoir, ne croyant pas assez dans le Dieu de ses pères pour tomber à genoux, ne croyant pas assez en lui-même et en son amour pour entraîner celle qu’un mot suffirait sans doute à faire tomber dans ses bras. ”
“ Elle fut, cette enfance, extrêmement pauvre en événements et seulement riche de rêves, rêves d’ailleurs terrestres, rêves d’ailleurs mystiques, premiers rêves d’amour à peine ébauchés. Tout le Loti futur est déjà dans ce gamin très choyé par son père, sa mère, ses tantes, sa sœur aînée et son frère le marin qui, à de rares intervalles, reparaît au logis paternel qu’il encombre de souvenirs exotiques. Les premières années de Loti s’écoulent uniformes dans un milieu grave où les maîtres et les serviteurs font le soir la prière en commun. L’une des tantes seule est une catholique ardente. ”
“ On sent que seule, l’ivresse d’aller à l’aventure, le visage fouetté par un vent vierge, a durant ce long exil occupé le cœur de Loti. C’est un lieu périlleux que Jérusalem pour qui n’a pas conservé intacte en lui la foi traditionnelle. Bien que Loti n’aborde point avec méfiance le pays sacré des Prophètes, bien qu’il ne se soit point nourri d’exégèse et que les seules citations mentionnées par son journal de voyage soient des versets de l’Ancien Testament, on sent que Jérusalem l’a déçu. ”
“ L’enfant de plus en plus ambitionne un autre sort que celui de pasteur ; il est tenté par la vocation plus aventureuse de missionnaire. Mais ces rêves d’avenir à leur tour se transforment. Les prédications monotones dans des temples qui suent l’ennui éloignent peu à peu Loti de la religion. Autour de lui, à cause de son aptitude aux mathématiques, on parle de l’école polytechnique. Mais l’idée de vivre et de vieillir en un coin borné du monde, de faire chaque jour une besogne fixée d’avance, emplit l’enfant d’une sombre tristesse. ”
“ Actuellement le temps de Loti se partage entre Rochefort où le fixe son métier de marin, et Hendaye où il possède tout au bord de la Bidassoa, depuis son commandement du Javelot, une maison où il passe la plus grande partie de ses loisirs dans un admirable panorama de mer et de montagne. La sveltesse de Loti, son culte persévérant des exercices athlétiques (Loti fit même comme enseigne un séjour à l’École de Joinville) , lui ont valu de rester jeune et alerte en dépit des années. Malgré tout, la pensée qu’il devra vieillir quoi qu’il fasse est un de ses principaux tourments. ”
“ Le héros de Mon frère Yves est un simple matelot breton, un Breton sans culture mais que Loti devine proche de lui par son aptitude à rêver. Les joies et les tristesses de cet être instinctif, qui a des caprices et des brutalités d’enfant sauvage, et qui trop souvent se laisse emporter par le vice de sa race, l’ivrognerie, sont notées par un observateur prodigieusement sensible et en même temps ému d’une affectueuse pitié. ”
“ Il semble que chez Loti ces allusions perpétuelles aux êtres et aux choses lointains soit moins un procédé qu’une façon essentielle de sentir ; nous les retrouvons du reste caractérisant déjà ses premières impressions d’enfance, et après avoir fait plusieurs fois le tour de sa planète il n’est pas surprenant que Loti n’en puisse apercevoir un coin quelconque sans que ressuscitent en lui les souvenirs de plusieurs autres endroits de la terre. ”
“ Après le mélancolique épilogue donné à son roman d’Azyadé, il était difficile à Loti de composer un autre livre analogue. Lorsque d’ailleurs l’amour a atteint une telle intensité d’émotion, la religion apparaît à bien des amants insatisfaits comme le refuge suprême. Au début de l’année 1894, Loti, hanté par les ressouvenirs de son enfance pieuse, se décide à s’en aller au pays de la Bible chercher à retrouver les vestiges de sa foi perdue. ”
“ L’extase d’amour, il en a chanté les délices ; mais toujours, sur la fragilité de ses bonheurs, la mort a étendu son ombre triste, parce que la sensation de l’impossible éternité s’est mêlée à la douce splendeur des caresses, à la molle langueur des tendresses ... Il est des livres qui nous charment parce qu’ils sont le reflet de nos idées et de nos tristesses. Nous retrouvons en eux des infinies lassitudes de notre rêve, et nous les affectionnons pour l’extériorité qu’ils donnèrent à nos sentiments intérieurs. ”
“ Mais Loti déteste les snobs, leur pose, leurs passe-temps inesthétiques, en particulier l’automobilisme qui, terrorisant les calmes paysans basques, rend impraticables la plupart des chemins. Bien différente est l’opinion qu’ont de Loti ceux près de qui il consent à être lui-même. Il sait être alors un véritable charmeur, ayant non seulement vu passer sous ses yeux plus de décors différents qu’aucun homme au monde, mais sachant juger en artiste achevé les productions de l’art et de la littérature. ”
“ Or, on ne peut nier que la valeur esthétique des livres de Loti ne soit considérable. Si le talent d’un poète se mesure à la force avec laquelle il est capable de faire naître chez les autres les émotions que lui ont suggérées ses poèmes, peu de poètes sont mieux doués que Loti. Pourtant, il y a lieu de s’étonner en lisant ses livres, non seulement de leur simplicité d’intrigue, mais de la simplicité de leur style. Le vocabulaire n’est pas moins rudimentaire que la syntaxe ”
“ Ajoutons que le plaidoyer en faveur des femmes turques, demeurées exagérément esclaves de leurs maris, ne nuit nullement à l’intérêt du roman. Si la personnalité d’un Loti attachant un peu trop d’importance à la jeunesse physique demeure trop visible sous les traits de son héros et si les héroïnes des Désenchantées ne représentent qu’une élite restreinte, le livre enferme de délicieux paysages des rives du Bosphore, terre d’élection de Loti. ”
“ Ce dernier certes est peu sensuel, et Loti n’est guère analyste ; mais chez tous deux les sensations et les idées, au lieu de se transformer en actes comme cela a lieu chez la plupart des hommes, s’accumulent toutes amenant une intensité d’émotion toujours douloureuse. En même temps naît chez Amiel comme chez Loti le besoin « de crier son mal » puisque, selon le mot de Gœthe, « Poésie, c’est délivrance ». ”
“ Sous le byronisme de parade d’Azyadé on sent somme toute « un pauvre garçon qui a froid au cœur », et qui souffre au sortir d’une enfance exceptionnellement choyée de se sentir livré à lui-même, sans idéal et sans foi. ”
“ Il était réservé à Pierre Loti de nous faire goûter jusqu’à l’ivresse, jusqu’au délire, jusqu’à la stupeur l’âcre saveur des amours exotiques. Il est heureux pour lui et pour nous que M. Pierre Loti soit entré dans la marine et qu’il ait beaucoup voyagé ; car la nature lui avait donné une âme avide et légère à laquelle il fallait beaucoup d’images. Elle lui avait donné, de plus, des sens exquis pour goûter la beauté de l’amoureux univers, une intelligence naïve et libre, et cette rare faculté de l’artiste qui se voit, s’écoute, s’observe, cristallise ses souvenirs. ”
“ La religion exerce sur lui une influence capitale et séduit par le côté grandiose de la poésie biblique, il rêve d’être un jour pasteur. Mais en même temps le côté sévère de la religion trouble ses joies d’enfant, et sa conscience est si timorée que la crainte du péché suffit à assombrir ses journées. ”
“ Mais le frère de Loti s’en va. C’est alors que les premiers rêves d’amour imprécis viennent troubler le cœur de l’adolescent. Il découvre Musset, mais les épîtres dédiées par ses camarades à de petites ouvrières le préservent à la fois et de la velléité de rimer et du goût des intrigues banales qui occupent d’ordinaire les loisirs des jeunes gens. ”
“ Il y a certainement un homme qui pense, sous cet impressionniste, et sous ce peintre hardi, quelquefois même brutal de la réalité, certainement, il y a un poète, un poète avec son idéal et ses moyens à lui. ”
“ Le sujet souvent se trouve répété : « Au crépuscule, donc, elle s’en revenait, Franchita, de conduire son fils. » Et parfois ce sont des lambeaux entiers de phrases qui reviennent comme un refrain. « O crux ave, spes unica », c’est le leitmotiv gravé sur les vieilles croix de pierre du pays basque, au long des chemins que suit Ramuntcho qui s’en va pour toujours. ”
“ Il y a dans ce livre des charmants paysages du Japon et d’amusantes plaisanteries sur ses habitants que Loti continue à ne pas prendre au sérieux. C’est à son retour de Chine, que Loti reprend les notes de ses voyages en Perse et dans l’Inde. Il donne d’abord L’Inde sans les Anglais. Chargé de remettre au marajah de Travamore une décoration française. Loti avait visité, après Ceylan, l’Inde méridionale, puis Pondichéry, colonie presque abandonnée dont l’isolement mélancolique lui inspire quelques pages qui sont parmi les plus imprégnées de poésie de L’Inde sans les Anglais. ”
“ Le charme de Pierre Loti est fait de volupté et de mélancolie, volupté d’avoir tant aimé la nature et de l’avoir étreinte en des sensations troublantes et changeantes, mélancolie de n’avoir pu fixer toutes ses visions en de définitives et éternelles apparences. ”
“ La musique est évocatrice d’ombre et de lumière, et c’est par la musique de sa phrase au rythme langoureux et troublant que Pierre Loti évoque en nous la fantasmagorie des paysages qui furent les décors de ses amours et les sensations de sa vie... ”
“ J’ai donc connu Viaud au moment d’Azyadé, et j’ai eu de lui la primeur de Rarahu. Quand a paru « le mariage de Loti », j’y ai reconnu des chapitres entiers des récits de Viaud et j’ai couru dénoncer le « plagiat » à mon ami Achille de la Librairie Nouvelle. On m’a rassuré en m’apprenant que Viaud et Loti ne faisaient qu’un. » ”
“ Un Vieux, nouvelle réaliste, est à rapprocher par sa simplicité de certaines œuvres de Flaubert ou de Maupassant, mais on y trouve en plus une exquise délicatesse de touche estompant tous les détails répugnants sans nuire à la vigueur du tableau ; on y sent aussi une pitié profonde pour les détresses humaines, que les devanciers réalistes de Loti n’avaient guère exprimée. ”
“ Il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de morale, rien n’existe de tout ce qu’on nous a enseigné à respecter ; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possibles, en attendant l’épouvante finale qui est la mort... ”
“ Mais le rôle du critique n’est pas celui du moraliste ; aux yeux du critique il ne s’agit pas de savoir quel pouvoir tonique peut posséder un livre pour l’esprit des lecteurs, mais quelle est sa valeur comme document psychologique sur un homme de génie et quelle est surtout sa valeur esthétique. ”
“ Loti entre à l’École navale. C’est pour lui la certitude de voir enfin comblés ses rêves de vie errante, mais c’est aussi la nécessité de se plier aux contraintes de la vie en commun. Ses camarades pour la plupart sont plus au courant que lui des réalités de la vie, et plus ou moins libérés des croyances religieuses. ”
“ Peu à peu cependant l’incantation des ailleurs se fait plus obsédante. C’est à la Limoise le journal de bord d’un marin d’autrefois faisant surgir tout à coup le monde ensoleillé des tropiques avec sa vue multicolore, évoquant la vie de marin avec tout l’imprévu des aventures. ”
“ Je vais vous ouvrir mon cœur, vous faire ma profession de foi : j’ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien, ni à personne, je n’aime personne, ni rien, je n’ai ni foi, ni espérance. ”
“ Et l’on ne peut que s’émerveiller devant un charme si troublant en remerciant le poète, d’ailleurs infiniment pitoyable à toutes les souffrances humaines qui, des trésors de sensations par lui emmagasinées, sut, à défaut de force agissante, tirer une pareille somme d’émouvante beauté. ”
“ Il est assez rare qu’un grand écrivain, fût-il un grand poète, sans jamais cesser d’être lui-même, de parler sa langue et de chanter son âme, ait su en même temps se faire l’écho des aspirations même confuses et contradictoires, de toute une génération d’hommes. ”
