“ On emporte la table. Heure des cigarettes, le feu tombe de plus en plus. Il fait triste, Germaine frissonne. — « Ah ! dit Daniel. Il ne peut tarder maintenant. Certainement, il va revenir d’un moment à l’autre, et je vais vous quitter. » — « Attendez encore un instant. » La porte s’ouvre, Jérôme est là. Une bouffée de nuit froide semble, à sa suite, troubler l’atmosphère engourdie du petit salon. Daniel et Germaine tressaillent malgré eux. Avec Jérôme reviennent les rumeurs de la ville et le triste visage de la vie quotidienne sans miracle, ni rêve, contre laquelle on ne peut rien. ”
Mireille Havet
Élements biographiques
Mireille Havet de Soyécourt (1898-1932), figure majeure de la littérature française des années folles, incarne une voix unique à la croisée de l’expérimentation moderne et de l’exploration des désirs interdits. Née dans un milieu intellectuel et artistique, elle s’impose rapidement comme écrivaine, poète et témoin de la vie quotidienne, proche d’Apollinaire, Cocteau et des surréalistes.
Son œuvre, marquée par l’homosexualité ouverte, la déchéance existentielle et une prose poétique à la frontière du rêve et de la réalité, se distingue notamment par Carnaval (1923) et La Maison dans l’œil du chat (1917). Révélée tardivement par son journal intime, retrouvé en 1995, elle incarne une figure tragique de la modernité, entre création et décadence.
Citations de Mireille Havet
“ Elle a vraiment le goût même de la déception, une saveur de cendre et de larmes. Son bel élan vers Germaine, son premier élan de véritable amour fut bien fauché, brisé net, comme les reins d’un coursier. Daniel n’en veut qu’à lui-même, seulement il sourit tristement, en voyant tout à coup combien l’objet de son amour est loin de cet amour, combien l’objet de son amour est médiocre. Certes, la femme qu’il aima n’a jamais existé, car ce n’est certainement pas la même que celle-ci qui, toute prête et fardée pour le soir, l’attend dans le grand salon pour aller dîner au restaurant. ”
“ Je fais faire du feu dans ma chambre, l’odeur du bois, la même, m’enivre. Je m’intoxique. Ah ! Venise, sur le grand canal. Je lis d’Annunzio ; Germaine y inscrivait sur la page de garde : « À Daniel, pour mieux brûler. » Je ne peux plus travailler, plus m’amuser, plus sortir. J’attends le facteur. « Qu’on me donne de la mandragore pour que je dorme jusqu’au retour d’Antoine. » Chère Cléopâtre, c’est ton aspic et ton courage qu’il me faudrait. L’aspic, dirait Germaine « c’est moi ». Je joue au baccara, pas drôle, perdre m’amuse davantage. En amour, on ne gagne jamais. ”
Mireille Havet,
La Maison dans l’œil du chat
“ Sur les routes, l’on sait comment est la poussière, l’herbe plus foncée qui pousse de chaque côté et le blé pâle dans les champs plats qui ne veulent plus finir. Cinq heures. Comme le bruit des charrettes est spécial sur la route. On dirait qu’elles emportent, au milieu du foin roussi par le soleil, un morceau de vie et d’éternité qui sonne comme une cloche le long des essieux lourds, dans les ornières bordées de soir d’été. Comme le bruit des charrettes est spécial sur la route. Comme les avoines sont rousses et les haies rapprochées. ”
“ Daniel revoit Germaine. L’appartement des Champs-Élysées n’a plus de secret pour lui. Il serait le maître s’il voulait, le hasard fait qu’il n’y tient plus. Il se méfie. Il craint la souffrance. Oui, Germaine est tout ce qu’il aime. Oui, leur passé est son éternelle réserve poétique. Oui, elle seule le comprend, mais... Tout a son temps peut-être et surtout on ne peut pas recommencer à vivre. Il le sait amèrement, lui qui a laissé toute la fraîcheur de son cœur aux mains cruelles de cette femme. On ne peut pas non plus recommencer à souffrir. ”
“ Germaine a bien raison de dire que les plus belles choses et les plus basses nous lient. N’est-ce pas pour me rapprocher un peu d’elle, hier soir, que j’ai fait cette orgie d’éther. Odieux moyen. J’en ai bu, j’en ai respiré, l’odeur la ressuscitait mieux encore que le feu de bois. Toute l’angoisse, le poison du petit salon me prit à la gorge dès la première bouffée. La froide, la cruelle odeur. On est mort et l’on est éveillé, l’on délire sans perdre conscience des malheurs de la vie. On est harcelé par ses malheurs, mués en idée fixe, avec en moins, la volonté de les vaincre. ”
“ C’est l’éternelle histoire des amants. Ne doutant pas de Daniel malgré tout, elle à laissé partir Jérôme, mais trop tard, car Daniel las d’attendre s’est fait une autre vie meilleure où son souvenir lui suffisait. Elle est seule comme peu d’êtres au monde, car sa folie des choses extrêmes et des douleurs n’a pas su lui réserver d’amitiés réelles. Sa belle vie d’aventurière n’a rien gardé pour l’avenir. C’est sur elle-même qu’elle pleure. Daniel autrefois aurait pu s’y tromper et s’attendrir encore, mais il a lui-même conquis un cœur de pierre dans la douleur infligée. ”
“ Jusqu’alors, on avait gardé l’illusion que l’amour est un plaisir, parce qu’on croit qu’il dépend de la volonté. Mais du jour où, renversant nos préjugés, il nous fait aimer ce que notre nature détestait le plus auparavant : le mensonge et l’hypocrisie pour Daniel, on s’aperçoit que c’est une lutte bien dure, à rebours de tout ce que nous aimions et dans laquelle on laisse avec sa honte et ses larmes, les belles résolutions de jadis. L’amour, à vingt ans est une gifle qui vous fait renoncer à vous-même. Les parents aveugles s’y efforcent souvent, avec de moins sûrs résultats. ”
“ Il y a d’abord l’amour ; et c’est par désespoir d’amour que l’on s’exile dans la campagne, que l’on se brûle aux lampes des fêtes, que l’on part sur le mauvais bateau, que l’on essaie les drogues. L’amour, la seule drogue, le seul départ, la seule fête. Il n’y a rien d’autre. Me voici donc, face à face avec la vérité terrible que dans ma lâcheté je contourne, moi Daniel et l’amour, mes mains tremblent, mon front se courbe, un danger sommeille en moi, une ivresse qu’un mot lève et déchaîne, une étincelle dans la paille. ”
“ « On dirait que vous avez été malade, dit Germaine en voyant son nouveau visage sérieux et dur. Je vous ai prié de venir parce que je suis seule. Jérôme est parti, voici quelque temps, pour Venise où je m’en vais bientôt le rejoindre, mais j’ai eu beaucoup à faire et c’est pourquoi... » — « Moi aussi, Germaine, je voulais toujours venir, mais on est tellement pris. » Il joue l’indifférence, il y croit presque, car, sa peine soudain détruite par la présence, il se sent délivré ; tout ne lui apparaît plus que comme une obsession maladive où l’amour n’entrait pour rien. ”
“ Germaine s’allonge sur le divan. Sa figure renversée sous la lumière paraît soudain moins jeune et comme usée de débauches. Une terrible fatigue fane les paupières et déjà les lèvres. — « Venez », dit-elle. Daniel s’étend près d’elle, l’enlace. La première, la main à la nuque, elle lui prend les lèvres, elle le mord, puis abandonne sa bouche. Il y pénètre comme dans une rose humide et boit. Longtemps, elle le tient contre elle pendant ce baiser où il désaltère une soif d’aube, vraiment terrible. Elle voudrait s’écarter, le repousser. Elle n’en a ni la force, ni le réel désir. ”
“ Je suis fatiguée des souffrances de l’amour, fatiguée d’éduquer, d’espérer, de donner. Vous êtes l’enfant qu’il m’aurait fallu. Je vous comprends mieux que personne au monde, mon petit Daniel, je me retrouve tout entière en vous et c’est pourquoi, je sais mieux que vous, les tourments qui vous attendent. En ce moment, vous êtes pur, sincère, ardent. Mais la vie vous matera et vous perdrez cette belle audace, vous deviendrez comme les autres, comme Jérôme, comme moi, vous renoncerez à tout successivement et puis vous désirerez faire mal à votre tour, dominer. Tenez, voici Thérèse avec le dîner. ”
“ Des paravents de laque, des fourrures, des lampes aux abat-jour énormes comme des jupes et des fleurs. Ce sont des arbres entiers, mis à terre dans de grands vases. Arbre de tulipes, forêt d’iris, massif d’œillets ardoise et citron. Le feu partout habite, posant sa langue comme une bête haletante sur tous les meubles qui le reflètent. Une étincelle saute et brûle l’ours qui sent immédiatement la chair grillée. — « Assez de mutisme, dit Germaine, vous n’êtes pas drôle avec vos yeux sombres qui scrutent ma maison. Vous plaît-elle au moins ? Si non, allez-vous-en. » ”
“ Germaine la conduit dans l’antichambre. Thérèse tient la porte, Daniel seul dans le salon met un disque éraillé au phonographe, cette musique de bastringue fait revivre le passé et Germaine, dans sa douce petite robe noire, revient sur un pas de fox-trot. — « Enfin seuls ! crie-t-elle. Thérèse, j’ai faim. » — « Mais, madame vient de dîner et avec la marquise, encore », dit Thérèse raisonnable. — « Cela m’est bien égal, tu crois que je mange, ma fille, quand j’ai cette vieille amie à mes côtés. Daniel aussi a faim, j’en suis sûre. Il a toujours faim d’abord, quand il vient ici. Soupons. » ”
“ Après, il y eut Venise. Au début, j’étais intoxiquée, j’avais longtemps fumé l’opium. Jérôme me l’a défendu, il a préféré à cette drogue celle de l’amour. Il m’a fait voyager, nous nous sommes aimés. Ah ! je peux dire, moi je sais ce qu’est l’amour absolu, c’est pire que tout. Quelle dévastation ; moi j’ai aimé Jérôme comme je vous souhaite d’aimer, mon petit Daniel. C’est la seule chose qui vaille dans la vie. On la cherche. On la possède. On en meurt. L’amour que Jérôme avait pour moi ne pouvait se comparer au mien. ”
“ Mais Germaine est menteuse et puis elle est absente. Daniel est le maître parce qu’il invente et que son modèle... est loin. Cependant, il n’est pas encore dégagé de tous les tourments de la séparation, sa jalousie est encore bien gênante et puis les ressemblances que l’on croise dans la rue, justement le jour où l’on y pensait le moins. Il y a aussi toute la tristesse du parfum porté par d’autres, et des musiques entendues ensemble, une série de petits supplices qui réveillent la douleur et dépendent du hasard. Il passe souvent devant la maison de son amie. ”
“ Elle essuie ses yeux d’un fin mouchoir rose, soigneusement pour que le fard ne se dilue point. Daniel est si triste qu’il ne sait que faire. Il sait qu’il est encore une fois le troisième, celui qui gêne et désaccorde un couple. Il n’aide qu’à exciter l’amour de Jérôme pour Germaine, qu’à les provoquer l’un contre l’autre. Sa vie n’est pas ici dans ce salon si doux, enclos de livres et de fourrures, loin du monde. ”
“ Ils sont dans le petit salon. Le feu est en braise rose, il construit en s’écroulant de beaux paysages. D’un jardin naît une tour, de la tour, un profil, du profil, un abîme, Germaine sert le thé. Il est froid et imbuvable. Alors, agacée, dans un fauteuil elle se laisse choir comme une fleur fatiguée. La petite robe rose, qui est noire, se creuse en un golfe d’ombre dangereux près des jambes. Daniel est auprès d’elle. Il retient dans les siennes ses mains, qu’il embrasse de temps à autre. ”
“ Daniel à chaque instant se retourne. Il voit la porte tournante du hall, la pendule, les chasseurs en livrée bleue et l’ombre de l’ascenseur qui monte et descend ; une femme en sort comme un oiseau, mais ce n’est jamais Germaine. Les chasseurs s’amusent à faire tourner la porte. Son carrousel vitré se reflète sur le dallage et coupe la lumière en bandes brillantes qui font mal aux yeux. Il est venu parce qu’il n’a pu dormir et que la pensée de ne plus revoir Germaine le rend fou. Il n’a nullement cru ses paroles d’hier. Cette scène, il la porte en lui avec ses larmes. ”
“ « Narcisse voudrait bien mourir », lui écrit-elle un jour. Et Daniel qui aime pourtant, tout ce que devrait lui rappeler ce nom de « Narcisse » qu’il lui avait donné quelquefois à cause de leur ressemblance, répond cruellement : — « Qu’importe que Narcisse veuille mourir, puisqu’il est d’autre part prisonnier en moi qui veux vivre. Mais on ne tue pas l’amour, Germaine, n’est-ce pas vous qui m’avez appris qu’il n’y avait que deux solutions : « Être tué parce qu’on aime ou en mourir. » ”
“ Ses livres terribles, écrits par des hommes en proie aux tourments des sens et de la mort, sa nature dominante et impassible qui nous flagelle comme des chiens : noyez-vous, pendez-vous à mes arbres verts, mourez d’amour ou de remords dans mes bois profonds mouvants comme la mer, courez à votre perte ou a votre sauvetage, sur mes routes qui ramènent toujours les hommes aux mêmes villes et à l’amour, je n’en fleuris pas moins chaque printemps fidèle. Ma solitude est si profonde, mes arbres si aveugles en leur vigilance, que je suis un abîme pour le cœur en peine. ”
“ Ses amis sont naturellement ravis de le revoir, cependant Daniel a beaucoup changé. Ce n’est plus le jeune homme fiévreux et romantique que retrouvent en lui les habitués du bar, mais un garçon dur, qui ne croit plus à l’amour ni à la sincérité. Il a trop souffert et la trahison avilit. Ce jeune homme, dans le coma de la douleur, tel la chenille dans son cocon magique, s’est lentement transformé, lentement sous le cilice de la peine quotidienne son cœur s’est dévoyé. Germaine maintenant serait fière de lui, car il a compris son jeu et le trouve beaucoup moins impardonnable qu’autrefois. ”
“ La vie m’est lourde, Daniel, et je me sens vieillir. Aucune aventure ne me tente, car j’ai eu les plus belles avec toi et Jérôme. À quoi bon recommencer. Je connais toutes les fêtes et les plaisirs. J’ai usé de l’amour avec passion. J’ai fait souffrir et j’ai souffert. Les drogues m’ont donné leurs rêves et leur paresse. Être élégante, être belle, séduire ; pourquoi, mon Dieu, puisque je sais qu’il n’y a pas au monde un autre Daniel et que Jérôme m’a trompée. ”
“ Daniel se lève, chancelle. Il est comme le joueur décavé qui hérite à la minute même où il armait son revolver, comme le condamné sur la bascule auquel le bourreau remet sa liberté. La fièvre bourdonne. Il se met bêtement à rire, serre la main de Jérôme, le regarde. Décidément, eux aussi sont des pantins. La dignité c’est une invention de jeune homme. — « Allons. » Germaine en effet est là, affalée devant un cocktail brillant comme de l’or. Daniel baise sa main. Elle est belle de la beauté du diable, fardée outrageusement, mais avec un air alangui, une main brûlante. ”
“ II Germaine est très affectée par la fixité des regrets de Daniel, la soudaine solitude où elle vit la rend merveilleusement sensible et apte au chagrin. Elle souffre autant que lui, sans doute, de ne pouvoir ressusciter l’illusion. Vivre et aimer un être, qui n’aime plus en vous que le rêve inspiré, détruire chaque jour ce rêve en voulant recommencer l’amour, et ôter ainsi, à celui qu’on aime, la seule chose qu’il aime encore. ”
“ Il lui préférait de beaucoup sa maîtresse actuelle, une très jeune femme ravissante et voluptueuse qu’il commençait à aimer. Germaine n’avait de prix à ses yeux, que dominante et infidèle. Jérôme l’avait abandonnée, elle était libre, elle l’aimait. Il serait la dernière passion de cette femme qui commençait à vieillir. Alors, la pensée qu’elle allait s’accrocher à lui, à lui Daniel, indépendant, guéri de cet amour et jeune le fit brusquement se lever. — « Il faut que je parte... » — « Qu’as-tu, dit Germaine, tu es fou. Où vas-tu ? » ”
“ La naïveté est sotte, le cœur inutile, l’intelligence et l’adresse tiennent lieu de tout. C’est une affaire d’habitude. On ne l’avait pas élevé comme cela certes, mais Germaine non plus, sans doute. La vie corrige les natures faibles. Daniel bien corrigé commence à voir clair, et tout meurtri encore, il comprend. La méchanceté fait boule de neige, elle se transmet entre amants et les vaincus se transforment. ”
“ Le monde ne demande que la vue du plaisir, il aime qu’on se moque, pourvu qu’il puisse rire. Il aime tout ce qui clinque, chatoie, échappe, l’oiseau rapide, la source, les pantins. Je suis trop lourd en vérité, Seigneur, avec cette âme de plomb que vous m’avez donnée, pour affronter sans qu’ils crient leur tréteau de plumes, et c’est pourquoi, moi aussi, j’ai mis à mes talons des plumes, de grandes plumes qui balaient vos nuages voyageurs, et sur mon visage ce faux air ridicule de baladin sans cœur. ”
“ VII Maintenant, il faut entretenir la danseuse ou se donner à son amour. L’amour ne le vaut plus. Terne clairvoyance, qu’il est dur d’y voir quand on aime. L’aveugle auquel on rend la vue, préfère mourir, en lui le monde était plus beau. Daniel reprend la noce et la danseuse jusqu’à l’hiver. Drogues, alcools, coulisses de théâtre. Il ne veut plus songer à Germaine. La guérison s’accentue car il y est décidé, mais à mesure qu’il guérit, il se transforme. Abandonnant son amie en rêve, il la retrouve inconsciemment dans l’imitation qu’il fait d’elle-même. ”
“ Guérir de toi, Germaine. Quel rêve et quelle démence. Je suis étouffé dans ton étreinte, je meurs doucement au gré des jours et je revis au gré des jours dans une aube de caresse où se perd mon enfance, comme le petit ruisseau qui entraîne la barque jusqu’à l’océan. Ma chérie, je sais maintenant que rien n’existe, sauf l’amour absolu, sauf le malheur d’aimer, sauf le bonheur d’aimer. Il n’y a pas de légèreté ni d’audace qui tienne à l’amour. ”
“ Mais arriverons-nous jamais ; et ceux-là qui se disent adieu se reverront-ils. Ah ! ces bateaux, dans le soir, le phare du port que l’on quitte, le cœur battant, plus étranglé d’angoisse qu’un oiseau que l’on tiendrait dans sa main, les dernières lampes des maison sur la côte, nos livres abandonnés, nos peurs, nos jardins, nos mémoires, le lit défait et son matelas nu qui crie déjà, une absence semblable à la mort, nos sommeils d’autrefois dans la chambre immobile, où l’on ignore le vent. ”
“ Il ne songe à rien, étendu au soleil, l’orchestre monotone joue des valses. C’est l’armistice en lui — une paix imprévue dans une douleur torride. Le malade engoncé d’hypnose ne sait pas encore qu’il est infirme. Au crépuscule, il rentre, s’habille pour le dîner, regarde les femmes pour la première fois, et les trouve jolies. Car Germaine étant morte en lui, il ne les lui compare plus. Le monde reprend son vrai visage. ”
“ Tout cela, je l’ai poursuivi, rencontré, regardé, Germaine, jusqu’à sentir le reflet du monde heurter à travers mes yeux, ton visage, que je porte caché dans mes veines, dans la partie la plus lointaine de moi-même, avec les silences, les ressemblances, les pressentiments. Rien n’y fait, j’aime sans être aimé, et j’aime ce lent acheminement vers le renoncement de tout ce qui n’est pas mon amour. ”
“ Daniel est hors de lui. Il sent en marchant à travers la pièce du vent autour de sa tête, comme lorsqu’on fait tourner un bâton pour tuer quelqu’un. Évidemment, il va tuer quelqu’un, il va tuer Germaine puisque Jérôme n’est pas là. Alors, il s’enfuira au bord de la Seine, le long des berges sinistres, il se jettera dans l’eau noire, il en aura plein la bouche, il mourra. Germaine aura des remords toute sa vie. ”
“ Traditionnels et passionnés, ils se moquent bien d’être à leur tour si banals, amants égoïstes, ils cherchent leur unique bonheur. Daniel est transformé. Cet amour partagé donne à son visage une expression de confiance heureuse, qui le rend méconnaissable. Il continue cependant à voir Germaine qui niant, par toute son attitude, la funeste sincérité de l’autre soir, recommence à parader. Et combien Daniel ainsi la préfère. Elle lui rappelle au moins celle qu’elle n’a pas été, mais qu’il aima et ils se jouent, avec grand talent, une comédie mutuelle. ”
“ « Je ne peux pas t’emmener, dit-elle à Daniel, tout le monde saurait que tu es mon amant. » Il reste à l’attendre. Toute sa vie s’est changée en attente. Jamais il n’est heureux car, après l’attente, il y a la déception pire encore. Que ce petit salon lui paraît donc un lieu d’angoisse ; ô tristesse des fleurs penchées au long col des vases, photos de Germaine conquérante et de Jérôme romantique. Livres, livres mornes qu’il déplace d’une main lasse et ne lit pas. ”
“ À minuit, ils remontent les Champs-Élysées. La femme embaume dans ses fourrures mieux qu’une bête au cœur magique et plus qu’une plante dont la nuit dénoue les parfums. Un peu de vent agite les grands arbres de l’avenue Gabriel où dorment d’autres guignols, et Daniel, son bras serré contre cet autre bras inconnu, divague doucement d’un amour qu’il crée à mesure. ”
“ La voix lancinante de sa maîtresse en amour hante ses oreilles et sa chair. Assis sur une chaise, sous l’ampoule électrique de cette chambre d’hôtel, correct en son smoking, ce jeune homme qui lutte avec des songes, avec une femme dont, à cette minute, c’est le corps qu’il voudrait, le corps qu’il déchirerait, lui semble-t-il, comme un vautour – et si elle entrait, c’est à genoux qu’il irait vers elle – se met à écrire pour se distraire. ”
