“ La Chine est encore à la même étape qu’il y a des milliers d’années parce qu’elle a conservé aux morts la première place au foyer. Le mort n’est pas seulement un germe de corruption par suite de la désagrégation chimique de son corps, empoisonnant l’atmosphère. Il l’est davantage par la consécration du passé, l’immobilisation de l’idée à un stade de l’évolution. Vivant, sa pensée aurait évolué, aurait été plus avant. Mort, elle se cristallise. Or, c’est ce moment précis que les vivants choisissent pour l’admirer, pour le sanctifier, pour le déifier. ”
Résumé
« L’Anarchie », d'Albert Libertad, explore avec acuité les tensions entre individualisme et structures sociales, abordant des thèmes comme le suicide, la grève et la relation ambivalente aux morts.
L'auteur dénonce l'idolâtrie du passé et l'immobilisme collectif, en mettant en lumière la force vitale de l'individu confronté à un monde étouffant. À travers des réflexions provocatrices sur la mort comme fin de l'énergie humaine, Libertad célèbre la résistance de l'individu, invitant à une rupture radicale avec les normes établies.
Citations de L’Anarchie (Albert Libertad)
“ Que sur toutes les faces se dessine le rictus de la joie. C’est le jour du mensonge officiel, de l’hypocrisie sociale, de la charité pharisienne. C’est le jour du truqué et du faux, c’est le jour du vernis et du convenu. Les faces s’illuminent et les maisons s’éclairent ! Et l’estomac est noir et la maison est vide. Tout est apparat, tout est façade, tout est leurre, tout est tromperie ! La main qui serre la vôtre est une griffe ou une patte. Le sourire qui vous accueille est un rictus ou une grimace. Le souhait qui vous reçoit est un blasphème ou une moquerie. ”
“ J’ignore le tout que je ne peux concevoir, c’est moi que je regarde et il y a disparition ou plutôt non assimilation de force à mon détriment lors d’un suicide partiel ou d’un suicide complet. La mort est la fin d’une énergie humaine, comme la dissociation des éléments d’une pile est la fin de l’électricité qu’elle dégageait, comme la dissociation des fils d’un tissu est la fin de la force de ce tissu. La mort est la fin de mon « moi », c’est plus qu’une transformation. ”
“ Pour cette portion de soi, cette part d’énergie vous substituant, ne peut-on tenter une gigantesque lutte où, quelque inégal que soit le combat, le colosse Autorité est toujours ébranlé ? Combien déclarent eux-mêmes mourir victimes de la société : ne pourraient-ils pas songer que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, leurs pareils, c’est-à-dire ceux qu’ils aiment, peuvent mourir victimes du même état de choses ? Un désir ne leur vient-il pas de transformer leur force vitale en énergie, en force, de brûler la pile au lieu d’en séparer les éléments ? ”
“ Le suicide est l’acte final d’une série de gestes que nous faisons tous plus ou moins selon que nous réagissons contre le milieu ou que le milieu réagit contre nous. Tous les jours nous nous suicidons partiellement. Je me suicide lorsque je consens à demeurer dans un local où le soleil ne pénètre jamais, dans une chambre dont le cube d’air est si restreint que je suis comme étouffé à mon lever. Je me suicide lorsque je fais des heures un travail absorbant une quantité d’énergie que je ne saurais récupérer, ou des heures d’un travail que je sais inutile. ”
“ Rien de plus curieux que cette ignorance des auteurs sociologiques classiques lorsqu’il s’agit de parler de l’anarchisme dans son évolution présente. Ils ne peuvent connaître la manifestation de l’individu, la vie d’un peuple, la réalité d’une pensée qu’en lisant dans les livres et les rapports, ils ne savent pas voir par eux-mêmes. Ou peut-être aussi, ils ne doivent voir que ceux qu’on leur dit de voir. Lorsque, parlant de l’individualisme, Schatz est obligé de toucher à l’anarchisme, il s’en débarrasse en quelques mots. ”
“ Ces hommes, ami Schatz, peuvent se réclamer de De Mandeville, de bien des phisiocrates, de Malthus, de Stuart Mill, en vous laissant, il est vrai Bastiat, Le Play et Sangnier. Ils peuvent prendre à Dunoyer et à Spencer, mais ils ne comprennent pas l’individu courbé sous l’obéissance d’un Dieu hypothétique et le respect à une Propriété que trop réelle. Si l’aristocratie d’un Nietzsche ou d’un Ibsen, la passion réagissante d’un Stirner ou d’un Proudhon sollicitent leur attention, ils n’en concluent pas moins que la réalité est plus intéressante que l’utopie. ”
“ Lorsque, jetés dans les pierres d’un éboulement, avides d’air, nous cassons notre tête contre le rocher, lorsque pris dans l’enlisement de la société actuelle, avides d’idéal – pour préciser ce terme vague, avides de développement intégral de soi et des aimés — nous arrêtons notre vie, nous n’obéissons pas à un besoin ni à un droit, mais à l’obsession de la force de l’obstacle. ”
“ Si la nature ne se chargeait elle-même de désassimiler leurs corps et de disperser leurs cendres, les vivants ne sauraient maintenant où placer les pieds dans la vaste nécropole que serait la Terre. La mémoire des morts, de leurs faits et gestes, obstrue le cerveau des enfants. On ne leur parle que des morts, on ne doit leur parler que de cela. On les fait vivre dans le domaine de l’irréel et du passé. ”
“ Nous nous plaisons à savoir que nous donnons, selon nos forces et dans le sens que nous croyons le meilleur, tout ce que nous pouvons donner. Nous croyons à une constante évolution, nous savons donc qu’il n’y a pas de but. Il nous suffit d’aller toujours devant nous, toujours dans le bon chemin. Et que les meutes aboient après nous, que nous soyons les fous, les mauvais, que la majorité se dresse sur notre passage, que l’atavisme, l’hérédité veuillent imposer leurs lois comme inéluctables, que le milieu se défende âprement, que le but soit loin, très loin, il ne saurait nous importer. ”
“ Alors que nous dirigeons notre activité dans un sens donné, il n’est point de nous dire : Le labeur est dur ; la société étatiste est solidement organisée ; la bêtise des hommes est considérable, il serait mieux de nous montrer que nous nous trompons de direction. Si l’on y parvenait, nous emploierions la même force, dans un autre sens, sans aucune défaillance. Car nous n’avons pas la foi en tel but, l’illusion en tel paradis, mais la certitude d’employer notre effort dans le sens le meilleur. ”
“ Personne ne le pourra, car c’est contre nous tous qu’ils se lèvent : forbans ou pleutres. Car c’est nous tous la cause de leur mort : exploiteurs ou exploités, bandits ou lâches. Mais pour toi aussi, bourgeois, voilà qu’arrive une heure terrible, c’est aussi la grève des bras, la grève des esclaves, cette grève des vivants. Ah ! ce suicide qui te faisait souriant ou impassible, voilà qu’il menace de devenir une épidémie terrible. La grève s’annonce, la grève se déclare. Qui va donc te servir, qui va donc te nourrir ? ”
“ Ils y verront de la basse envie. Ces gens liront avec des lunettes. Je m’en moque. Reclus est mort, rien de ce que je peux dire ne l’intéresse plus. Ce n’est que pour les vivants qu’il est bon de causer. Si les semeurs d’idée, qu’écrase encore le troupeau des laquais et des courtisans, lisaient ces lignes, secouaient leur collier de servage, entraient en rapport direct avec les hommes qui peuvent agir, vivre des idées fortes, mes quelques mots, dans leur sécheresse, auraient été plus utiles que les viles louanges qui ressemblent aux verroteries banales chargeant les corbillards. ”
“ Ces différentes méthodes individualistes qui ne veulent accepter aucun maître, aucune loi, aucune restriction pouvant entraver la puissance de l’individu, acceptent comme acquis et sacré le fait même de la propriété terrienne, de la richesse industrielle. Elles s’appliquent à ceux qui possèdent... et à leurs valets. L’homme, selon qu’il sera fils de propriétaire ou de non-propriétaire, pourra ou ne pourra pas affirmer son individualité. Au nom de la gloire de l’individu, l’un devra travailler à l’affirmation de la puissance de l’autre. ”
“ Tous les suicides sont des imbécillités, le suicide total plus que les autres, puisque dans les premiers on peut avoir l’idée de se reprendre. Il semble que, arrivée à l’heure de la disparition de l’individu, toute énergie pourrait se condenser en un seul point pour tâcher de réagir contre le milieu, même dans l’aléa de un pour mille d’échouer dans cet effort. ”
“ Parlerai-je de la joie des yeux, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher, de tous les sens, en un mot, de tous les délices de la conversation de la pensée. La vie est un bonheur. La vie n’a pas de but. Elle est. Pourquoi vouloir un but, un commencement, une fin ? ”
“ Toutes nos fêtes, toutes nos glorifications sont des anniversaires de morts et de massacres. On fait la Toussaint pour glorifier les saints de l’Église ; la fête des trépassés pour n’oublier aucun mort. Les morts s’en vont à l’Olympe ou au Paradis, à la droite de Jupiter ou de Dieu. ”
“ Tous les actes de la vie me sont une joie. À respirer l’air pur, j’éprouve du bonheur, mes poumons se dilatent, une impression de force me fait resplendir. L’heure du travail et celle du repos me portent même plaisir. ”
“ Ce n’est plus le suicide banal du désespéré qui s’en va, tout seul, pour une souffrance personnelle ; c’est le suicide collectif, en chœur : c’est le remède cherché à une souffrance générale. La mère emmène l’enfant, l’homme n’oublie pas le vieillard, son père. C’est la fin, c’est la débâcle, c’est la grève... la grève des vivants. ⁂ Allons, messieurs les politiciens, voici un nouveau tremplin, jetez-vous en avant, commencez donc la trame de la philosophie douloureuse de cette grève. ”
“ On a su l’accaparement spécial de Louise Michel baladée jusqu’à la mort. Des hommes comme Élisée Reclus, mort, comme Kropotkine, vivant, ne peuvent pas suivre le travail qu’ils ont pourtant si bien lancé. Malgré leur désir ces hommes si essentiellement individus ne peuvent rompre avec le cercle terrible que les mesquineries bourgeoises et ouvrières ont tracé autour d’eux. Ils ne peuvent que jeter des pensées, assembler des idées sans avoir jamais la joie de sentir germer leurs raisons dans le terrain des cerveaux capable de les vivre. ”
“ Comme les résignés aux suicides partiels, ils se résignent au grand suicide. Ils sont mangés par le milieu avide de leur chair, désireux d’écraser toute énergie qui promet. Leur erreur est de croire disparaître par leur volonté, de choisir leur heure alors qu’ils meurent écrasés impitoyablement par la canaillerie des uns, la veulerie des autres. ”
“ Dans la vie économique, ce sont encore les morts qui tracent la vie de chacun. L’un voit sa vie tout obscurcie du « crime » de son père ; l’autre est tout auréolé de gloire par le génie, l’audace de ses aïeux. ”
“ Au siècle de l’Électricité, comme au siècle de la Torche, l’homme croit encore aux Paradis de demain, aux Dieux de vengeance et de pardon, aux enfers et aux Walhallas afin de respecter les idées de ses ancêtres. Les morts nous dirigent ; les morts nous commandent, les morts prennent la place des vivants. ”
“ Je me courbe sous le poids de la résignation d’autrui. Ô je hais la résignation ! J’aime la Vie. Je veux vivre, non mesquinement comme ceux qui ne satisfont qu’une part de leurs muscles, de leurs nerfs, mais largement en satisfaisant les muscles faciaux tout aussi bien que ceux des mollets, la masse de mes reins comme celle de mon cerveau. ”
“ Tu n’as pas à revendiquer des droits, mais à accomplir des devoirs. Tu n’éprouveras la joie de vivre, tu ne seras fort qu’en cultivant toi-même ta force et dans les tristesses de la vie, c’est en toi-même que tu trouveras le réconfort. ”
“ Soyons désireux de connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations. Ne soyons résignés à aucune diminution de notre « moi ». Soyons les affamés de la vie que les désirs font sortir de la turpitude, de la veulerie, et assimilons la terre à notre idée de beauté. ”
“ Nous allons avec ardeur, avec force, avec plaisir dans tel sens déterminé parce que nous avons la conscience d’avoir tout fait et d’être prêts à tout faire pour que ce soit la bonne direction. Nous apportons à l’étude le plus grand soin, la plus grande attention et nous donnons à l’action la plus grande énergie. ”
“ Je me moque des retraites, des paradis, sous l’espoir desquels tiennent résignés, religion et capital. Je ris, de ceux qui accumulent pour leur vieillesse, se privent en leur jeunesse ; de ceux qui pour manger à soixante jeûnent à vingt ans. ”
“ Telles femmes qui pourraient réciter la chronologie des rois de France sur le bout des doigts, sans une erreur de date, ne savent pas quels soins donner à l’enfant qui jette son premier cri de vie. Alors qu’on laisse la jeune fille près de celui qui meurt, qui agonise, on l’écartera avec un très grand soin de celle dont le ventre va s’ouvrir à la vie. Les morts obstruent les villes, les rues, les places. ”
“ Le mirage vous appelle à droite et à gauche, vous détourne, et, si l’on réussit à revenir sur la bonne route, c’est affaissé et diminué par l’illusion perdue. La griserie des mots et des illusions ressemble à celle de l’alcool, elle peut jeter les foules dans un mouvement passionné, vers un but tout proche ; mais les foules s’arrêtent, dégrisées. Elles s’arrêtent découragées par le vide du résultat. La constance du courage n’est pas dans le fait d’arriver, mais dans la certitude d’avoir raison. ”
“ L’idée du heurt de la terre par quelque météore, d’un affaissement du sol, d’un embrasement général pouvant venir interrompre notre démonstration ou notre expérience ne peut nous empêcher de commencer l’une et l’autre. ”
“ Logiquement, il serait de l’intérêt des hommes d’obtenir avec le moindre effort la plus grande somme de bien-être ; non point en vue de supprimer l’effort, mais de l’utiliser toujours à obtenir mieux. Il faut donc leur démontrer où se trouve leur intérêt. L’entente entre les individus est le meilleur moyen pour arriver à assurer le bonheur de l’homme. ”
“ Ce poison terrible est innommé et innommable et c’est peut-être de là que vient sa puissance. C’est la lassitude, le dégoût de la vie ; c’est le désir d’être enfin en dehors des mille turpitudes, des milles souffrances qu’elle apporte. ”
“ Pour que nous puissions chanter la vie, un jour, en toute vérité, il faut, disons-le bien hautement, laisser le convenu et faire un âpre souhait : Que crève le vieux monde avec son hypocrisie, sa morale, ses préjugés qui empoisonnent l’air et empêchent de respirer. ”
“ Dans la société actuelle, empuantie par les ordures conventionnelles de propriété, de patrie, de religion, de famille, par l’ignorance, écrasé par les forces gouvernementales et l’inertie des gouvernés, je ne veux pas non plus disparaître mais y faire entrer le soleil de la vérité, y jeter un désinfectant, la purifier par n’importe quel moyen. ”
“ Les jolis gestes de sa vie ont pris dans l’imagination religieuse des individus des formes patriarcales que l’on parle d’imiter, d’admirer sans comprendre. Si harmonieusement ait-il voulu faire sa vie, il n’a pu former la véritable famille anarchiste et je n’ai pas rencontré ses enfants, ni les enfants de ses enfants, dans la rue ou dans le groupement, côte à côte avec nous, nous portant l’appui de la science et de l’esprit qu’a pu leur donner leur situation spéciale. ”
“ On ne va plus au suicide sur un coup de colère ou de passion ; on y va froidement, réfléchissant, pesant le pour et le contre : les mille douleurs de l’être et le tranquille et avide désir de non-être. ”
“ Après avoir touché à toutes les cordes de l’individualisme, voire catholique et papal avec Le Play, Sangnier et Léon XIII, glorifié le développement moral et économique de l’individu avec Malthus, Stuart Mill, Nietzsche et Renan, l’auteur fait une conclusion qui pourrait sembler en complet désaccord avec sa thèse, tant elle est floue et lâche, mais qui est bien l’aboutissant logique du genre d’individualisme qu’il prône. Cette méthode ne peut former que des maîtres et des esclaves, jamais des hommes. ”
Termes fréquents
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