“ Après cinq années de mariage, Berthe de Rollo avait un cœur dont l'innocence était intacte. Cela arrive plus souvent qu'on ne le croit dans les unions pures et respectées, et l'ignorance de certaines jeunes femmes, mères souvent de plusieurs enfants, serait un sujet d'incrédulité et de moquerie pour la plupart des hommes. En devenant femme, en devenant mère, Berthe de Rollo avait conservé la pudeur innocente de sa virginité ; son mari l'aimait avec passion, mais avec un respect si grand qu'il la considérait comme une chose sacrée dont il devait avoir un soin jaloux. ”
Citations de Madame d'Épone (Brada)
“ Laisser une femme sous le coup d'une suspicion fausse ou en trahir une autre, il n'y avait pas de choix, et son râle à lui était forcément pitoyable. Mme d'Épone lui inspirait un respect et une compassion infinis ; il aurait voulu pouvoir accomplir quelque acte noble ou courageux afin de ne pas rester si inférieur à elle, et, au milieu de sa réelle souffrance, il se connaissait encore assez pour savoir que, dans quelques mois, il aurait oublié, et qu'elle était blessée à jamais. Il lui avait volé sa fille aussi complètement que si Berthe eût tout quitté pour le suivre. ”
“ Puis, de nouveau elle sentait la main de son enfant caressant son visage, et, soudain, la terreur de l'abîme passait sur son âme, une rougeur ardente couvrait ses joues, et elle cherchait des yeux Raymond et surtout sa mère ; elle était là, si belle dans le noble repos de son visage sérieux, si jeune encore avec ses cheveux magnifiques dont la lumière faisait miroiter les ondes noires ; elle était là, et bien qu'elle fût entourée de ses enfants, Berthe comprit qu'elle était bien seule ; nul cœur auquel elle pût s'ouvrir, car on ne confie pas ses peines à son enfant, on lui prend les siennes. ”
“ Si le cœur de Mme Legay battait pendant l'après-midi du dimanche, jour de son dîner, ce n'était pas d'inquiétude gastronomique ; elle ne laissait rien à l'imprévu et se trouvait en conséquence assurée du succès ; mais elle savait l'effet d'un repas comme celui qu'elle allait offrir, et combien il rend les hommes doux et bienveillants. Elle pensait à Céleste et à Vincent, elle avait tout combiné pour le séduire et le charmer : le prestige de Mme de Canillac aidant, pourquoi ne réussirait-elle pas? Tout dans la vie n'est-il pas dans l'occasion? ”
“ Ce fut Mme de Rollo qui demanda à revoir Mme d'Épone, la vit, en fut ravie et tout de suite enthousiasmée de Berthe, d'une beauté moins rare, assurément, mais avec un visage pétri de grâces, des yeux bruns gais et tendres sous des cheveux cendrés, un teint admirable et une bouche dont le fléchissement charmant semblait fait pour les caresses ; avec cela, une naïveté intelligente, la hardiesse de ceux qui n'ont jamais senti ni la contrainte ni la moquerie, cette hardiesse aimante des petits qui osent parce qu'ils ne connaissent pas la peur. ”
“ On cherche, dit Rollo ; il est certain que tout le monde ne peut pas avoir la main aussi heureuse que moi. Est-elle assez jolie, ma femme, ce matin?Berthe rougit, heureuse, et cependant froissée de quelque façon mystérieuse ; mais elle eut comme un remords, et, s'approchant de son mari, elle lui mit doucement les mains sur les épaules et lui présenta son front ; il le baisa tendrement et lui caressa les cheveux d'un geste de protection si doux et si fier en même temps, qu'elle fut émue et se répéta dans son cœur qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. ”
“ A voir son mari la soigner avec une tendresse si grande, elle éprouvait une sorte de honte ; ce maladroit dans les choses de la vie avait des raffinements infinis dans celles du cœur. Elle l'épiait entre ses paupières demi-closes pendant les longues heures qu'il restait là près d'elle silencieux et patient, guettant ses désirs, et le regard clair de ses yeux d'enfant sans cesse tournés vers elle lui donnait envie de fermer les siens pour qu'il ne pût pas y lire.Entre Raymond et Mme d'Épone, il y avait comme un engagement tacite de se trouver le moins possible ensemble au chevet de la malade. ”
“ La vie dans sa réalité venait d'apparaître à Berthe de Rollo ; elle était violemment sortie du milieu presque factice que lui avaient fait les tendresses qui l'avaient entourée. Elle aurait eu une peur terrible de la colère de son mari, si sa douleur pour les souffrances de sa mère n'avait tout emporté et ne lui eût fait souhaiter ardemment le retour de Raymond. Pressée du besoin d'expier, elle se répétait mot à mot la confession qu'elle allait faire, suffoquée que de pareils aveux fussent vrais ; car déjà tout ce qui avait rapport à Vincent lui paraissait bien loin et à peine réel. ”
“ Vincent s'était rapproché de Berthe ; instinctivement, dans sa terreur, elle s'était rejetée contre lui ; il la tenait étroitement serrée :— Soyez calme ; Gaspard aura le dessus dans un moment : il n'y a pas de véritable danger.Elle leva ses yeux troublés vers ceux du jeune homme, et soudain, même au milieu de sa frayeur mortelle, l'expression des siens changèrent, répondant à l'appel d'amour du regard de Vincent ; il l'enveloppa tout à fait de ses bras en lui parlant dans l'oreille :— Nous sommes ensemble! Auriez-vous peur avec moi?Et elle sentit un léger baiser sur ses cheveux. ”
“ Il parut clairement que la pauvre Mme d'Épone n'y avait pas la moindre vocation ; elle s'isola dans une tristesse si calme et si digne, si tranquille extérieurement, que d'autres auraient pu la croire consolée. Elle se voua en quelque sorte à l'adoration de sa fille, ne vivant que pour cette enfant dont la beauté, la gaieté, le charme firent toute sa joie. Peu à peu, elle rompit la plupart de ses relations et les borna à une étroite intimité. ”
“ Mme de Gosselies n'avait pas envie de laisser s'éterniser la situation et jugeait que les meilleurs chirurgiens sont ceux qui agissent sur l'heure ; aussitôt que sa petite-fille fut entrée dans sa chambre, elle lui dit d'une voix sérieuse de s'asseoir près d'elle :— Mon enfant, nous allons avoir une conversation un peu douloureuse ; mais ne crains rien ; si je ne suis pas ta mère, je suis ta grand'mère, et je connais trop la vie pour ne pas être indulgente, pour mon propre sang surtout.Berthe avait pâli, son cœur battait à coups sourds, sans qu'elle eût idée de ce qui allait venir. ”
“ Dès le potage, qui était quelque chose d'inédit et d'exquis, les langues se dénouèrent.Les Fontanieu étaient partout les boute-en-train, la petite marquise ne trouvant de forces, pour l'accomplissement de ses devoirs maternels, qu'en les oubliant le plus souvent possible, et sa gaieté plongea Canillac dans l'admiration. Avec sa taille fine, sa coiffure à la chinoise, son petit nez relevé, elle avait l'air d'une jeune fille, et son air candide donnait une drôlerie nouvelle à ses propos qui se préoccupaient fort peu de la présence des demoiselles. « Puisqu'elles sont là, tant pis. » ”
“ Un tel homme devient invariablement l'objet de la prédilection de toutes les femmes de sa famille ; si fort qu'elles réprouvent sa conduite, il en est plus aimé. L'excellente Mme de Mottelon n'était pas insensible au charme particulier de son fils et le qualifiait volontiers d'enjôleur. Mme de Comballaz l'appelait mauvais sujet, mais sur un ton de satisfaction. Mme Le Barrage le traitait de minotaure et aurait voulu lui donner le monde à dévorer, et elle se prenait d'une véritable tendresse pour toute femme dès qu'elle la soupçonnait de plaire à son frère. ”
“ Les hommes, mis en gaieté, jetèrent leurs serviettes avec cet air triomphal qui est coutumier en ces occasions ; les bras s'arrondirent, les sourires s'échangèrent et, lentement, on s'écoula dans le salon.Vincent ne disait rien à sa voisine en la reconduisant, vraiment ému et vraiment heureux de sentir sa main fine trembler un peu sur son bras. Avant de lui rendre sa liberté, il la pressa d'une étreinte légère et discrète, qui pouvait fort bien être interprétée comme une simple marque d'amitié.M. Legay, tout monté et gaillard, emmena aussitôt les hommes fumer sous la vérandah ”
“ Mais l'habitude et l'éducation sont choses si fortes qu'elle accomplit jusqu'au bout, sans le moindre trouble extérieur, et dans tous ses détails multiples, ses devoirs de maîtresse de maison ; elle fut l'âme du souper, tellement que Mme de Canillac se fit un plaisir d'observer plusieurs fois à haute voix combien Mme de Rollo était gaie et lancée ; elle avait une manière perfide et innocente de rapprocher son nom et celui de Mottelon, à tel point que, frappé, à la fin, de cette consonance répétée, Rollo ne put s'empêcher d'y faire attention. ”
“ Et les yeux de cette mère la regardaient, lisant dans son cœur à travers ses paupières fermées.Ce qu'il y a de sublime dans l'amour maternel, c'est que le droit de souffrir dure autant que la vie ; une enfant vous quitte, fonde une nouvelle famille ; mais les douleurs et les fautes de cette enfant touchent toujours directement la mère. Mme d'Épone, qui, parfois, s'était dit, avec une lassitude tranquille de vivre, que sa tâche de mère était finie, sentait, cette nuit-là, que cette tâche commençait seulement. Jamais sa fille n'avait eu plus besoin d'elle ”
“ Vincent n'avertissait jamais Mme de Rollo de sa venue, quelque chose dans les manières de la jeune femme en avait donné la certitude à Mme d'Épone. Et puis, elle connaissait trop bien sa fille! Elle se disait cela à elle-même pour se rassurer, quoiqu'elle sentît confusément dans les profondeurs mystérieuses de son cœur qu'il n'y a pas de raisonnement qui tienne contre la passion. Que Vincent de Mottelon fût épris de Berthe, elle n'en doutait pas, mais elle pensait qu'il ne fallait pas, même pour la défendre, alarmer la sécurité de sa fille ”
“ Permettez-moi de la soigner à mon idée : elle a été bouleversée ; ceci est la réaction.Berthe s'était soulevée sur ses oreillers, et soudainement calmée :— Oui, c'est cela ; de cette façon j'aurai maman près de moi sans la fatiguer.— Alors, moi, je ne suis bon à rien? dit Raymond, non sans tristesse.— A rien, mon très cher, répondit gaiement Mme d'Épone ; les hommes ne s'entendent pas à être gardes-malades ; c'est déjà assez de les soigner sans qu'ils s'en mêlent pour leur compte.Établie dans le lit de sa mère, Berthe tendit la main à son mari :— Bonsoir, Raymond, ne te tourmente pas. ”
“ Le pauvre Rollo, désappointé, la crut cependant sur parole, et, plein de tendresse, de sollicitude, il accabla sa femme d'attentions silencieuses ; en se levant de table, après déjeuner, il lui passa son bras sous le sien, lui caressant la main avec douceur. Jamais il n'avait plus senti combien sa femme lui était chère et précieuse ; il brûlait d'envie de le lui dire ; mais il craignait de désobéir à sa belle-mère. ”
“ Une femme comme Berthe de Rollo était une nouveauté pour lui, et elle se laissa observer dans la simplicité du plus charmant naturel, car d'abord elle le remarqua à peine. Ce qui l'amusait, ce qui l'entraînait, c'était d'avoir du monde autour d'elle, de bavarder avec Mme Le Barrage, qui était si drôle, si vive ; de penser aller à Lamarie, de les voir tous venir au Grez. Ce mouvement, qui lui avait toujours été inconnu, la grisait ; elle mit à apprendre le tennis la même passion que son mari y apportait ”
“ Mme de Gosselies en répondait, Mme de Rollo le donnait comme une merveille, et Mme d'Épone, avec cette intarissable force d'illusion qui est la ressource de la vie, ne douta pas un instant qu'un bonheur sans nuages fût en réserve pour sa fille. ”
“ Si j'avais une petite maisonnette comme celle-ci, je ne m'ennuierais jamais ; c'est un bijou, que ce pavillon. Tiens, une des épingles de Berthe.Et, se baissant, la marquise releva une fourche d'écaille blonde qui brillait au soleil. Rollo était blême.— Ah çà! mais qu'est-ce qu'il a? se disait la jeune femme ; le mari et la mère ont une figure de l'autre monde. Est-ce qu'elle se promène en dormant? Est-ce qu'on l'hypnotise?Et elle jouait avec l'épingle, dont la vue semblait torturer Raymond. ”
“ Mme de Mottelon voulut défendre Mme Legay :— Je vous assure que c'est une excellente femme, dévouée à son mari et à ses enfants.— Voilà qui m'est égal.— Mais, dit Mme d'Épone, qui avait reçu les confidences de Mme Legay, il paraît vraiment que le ménage Canillac s'adore, et que, sous son air gauche, M. de Canillac est très bon garçon. Sa femme paraît effectivement très heureuse.— Vous croyez à ce bonheur, maman? dit Rollo ; mais Antonin est tout bonnement une canaille : il passe sa vie à boire et à jouer aux cartes avec des palefreniers, et je vous fais grâce de ses autres fredaines. ”
“ Ils commencèrent à tourner sans échanger un mot ; on jouait une de ces valses de Strauss, si amoureuses, si grisantes ; elle avait eu fort rarement des occasions de danser et subissait, comme une ivresse nouvelle et délicieuse, l'entraînement de la valse et de la musique ; leur silence volontaire semblait une complicité, elle était heureuse à ne pouvoir parler, elle leva seulement les yeux qui rencontrèrent ceux de Vincent! Ils s'arrêtèrent enfin pour reprendre haleine vers un fond du salon, tout près d'une des grandes portes qui donnaient sur le hall, presque cachés par d'épaisses tentures ”
“ Ce fut pour Vincent l'affaire d'une minute de soulever Berthe dans ses bras et de la porter à l'ombre ; puis, revenant immédiatement sur ses pas, il prit les coussins de la voiture, les plaça sous la tête de la jeune femme et, avec une anxiété horrible, se pencha vers elle ; elle était toute blanche ; ses beaux cheveux, dénoués, tombaient sur ses épaules, et le châle qui l'entourait faisait comme une auréole. ”
“ Mme d'Épone accepta avec un transport de reconnaissance les heureuses perspectives qui s'offraient pour sa fille. Tout ce qu'elle savait des Rollo, de Raymond de Rollo en particulier, comblait ses désirs ; un si bon fils, un homme si rigoureusement attaché à ses devoirs ne pouvait être qu'un mari parfait. Elle le vit avec des yeux prévenus et le trouva en tout selon ses ambitions pour Berthe. ”
“ L'impression produite par Berthe de Rollo sur Vincent ne fut pas foudroyante : il la trouva agréable, rien de plus ; mais très suffisamment agréable pour lui donner le prétexte à un léger intérêt de cœur ; il fut donc courtois, aimable et de bonne compagnie, ce qui lui était facile, et, à mieux regarder la jeune comtesse, il s'aperçut qu'elle avait de bien beaux yeux ; des yeux bruns extrêmement vifs et languissants à la fois ; des yeux qui étaient le charme singulier de sa physionomie de blonde. ”
“ N'ayant pas d'amies intimes et ne sachant de la vie que ce que son mari lui en avait appris, une femme comme Mme Le Barrage aurait été pour elle une énigme incompréhensible si elle avait pu se l'imaginer, et elle était aussi persuadée de la parfaite innocence de ses coquetteries que du fait de sa propre existence. ”
“ Sa fille lui forme un univers, et un mari l'aurait gênée, peut-être. Je voudrais seulement que mon gendre nous fît la politesse de mourir avant qu'il soit question de marier ma petite-fille.Car Mme de Gosselies aimait fort à sa mode sa petite Berthe, ce diable obéissant, comme elle la nommait ; créature débordant de vie et avec tant de gaieté naturelle qu'il ne lui était pas venu à l'idée de trouver leur intérieur un peu triste, pas plus que l'oiselet ne trouverait son nid trop haut placé ”
“ Mme de Gosselies avait connu peu d'insomnies causées par l'inquiétude ; la vie lui avait toujours été clémente, et elle s'était d'office épargné les sollicitudes exagérées ; mais le changement de sa fille rentrait dans les choses tellement extraordinaires qu'elle ne put fermer l'œil, attendant avec une impatience pénible l'arrivée de son petit gendre.Elle avait tout préparé afin de causer librement avec lui et être à l'abri des interruptions ; elle avait écrit à Mme d'Épone qu'elle irait la voir afin de prévenir une visite possible. ”
“ Il fallait qu'elle fût malade pour éprouver l'angoisse qui lui étreignait le cœur, la fièvre qui la brûlait ; elle se forçait à se secouer, à se remettre, et pendant une heure elle aida la marquise de toutes ses forces et fut une maîtresse de maison modèle.Vincent s'était réfugié auprès de Mme d'Épone, les laissant s'agiter à l'aise ; Rollo et Fontanieu suffisaient amplement à exécuter les ordres fantaisistes de la marquise. Rollo, parfaitement heureux, parlait haut et disait de très aimables choses à Mme de Fontanieu et à Mme Le Barrage, surtout à cette dernière. ”
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