“ Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces belles fêtes de l’air et de la lumière ? Je suis inquiet et ne sais trop à quoi me dévouer ; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le soleil et la pureté de l’étendue me font venir toutes sortes d’étranges pensées dont mon esprit s’irrite. L’infini se découvre davantage et les limites sont plus cruelles ; que sais-je enfin ? je ne vous répéterai pas mes ennuis ; c’est une vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu’au sommeil. ”
Résumé
“George de Guérin”, est une œuvre de George Sand. Des thèmes tels que Centaure, le sein ou mortels y sont abordés.
Citations de George de Guérin (George Sand)
“ C’est précisément le soleil de l’intelligence, c’est la foi ; c’est une religion, une notion nette et grande de sa mission en ce monde, des causes et des fins de l’humanité, des devoirs de l’homme par rapport à ses semblables et des droits de ce même homme envers la société universelle. C’est là ce secret terrible que le Centaure cherchait sur les lèvres de Cybèle endormie, ce son mystérieux qu’il eût voulu recueillir sur la pierre magique où Apollon avait posé sa lyre. ”
“ Il ne l’a point aimée en poète seulement, il l’a idolâtrée. Il a été panthéiste à la manière de Goethe sans le savoir, et peut-être s’est-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n’a-t-il vu en eux que les dépositaires des mythes sacrés de Cybèle, sans trop se demander si leurs poètes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition n’est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers versets du Centaure révèlent assez le tourment d’une ardente imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui interroge avec ferveur les mystères de la création. ”
“ Comme le fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie tomba dans les ténèbres d’un séjour reculé et sans troubler son silence. Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s’écartent vers les cavernes, et dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l’ombre, elles enfantent sans élever une plainte des fruits silencieux comme elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni lutte douteuse les premières difficultés de la vie ”
“ Mais, au risque de passer pour pédant nous-même, nous n’hésiterons pas à dire qu’il faut lire deux et même trois fois le Centaure pour en apprécier les beautés, la nouveauté de la forme, l’originalité non abrupte et sauvage, mais raisonnée et voulue, de la phrase, de l’image, de l’expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste, profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans le placenta divin. ”
“ Où donc est le tort, dira-t-on peut-être, si les individus agitent de telles questions dans leur sein, que la société ne puisse les résoudre ? En admettant l’humanité aussi continuellement progressive que vous la rêvez, n’y aura-t-il pas, dans des âges plus avancés, des individus qui seront encore en avant de leur siècle ? N’y en aura-t-il pas tant que l’humanité subsistera, et sera-t-elle coupable chaque fois qu’une avidité dévorante poussera quelques-uns de ses membres à troubler son cours auguste et mesuré par l’impatience de leur idéal et le mépris des croyances reçues ? ”
“ Moi seul, me disais-je, j’ai le mouvement libre, et j’emporte à mon gré ma vie de l’un à l’autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les torrens qui tombent des montagnes pour n’y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l’onde ; c’est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même. ”
“ L’avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble de biens et de maux, mon étrange cœur, d’incroyables combats, des épanchemens d’affection à entraîner avec soi l’ame et la vie et tout ce que je puis être ; la beauté du jour, la puissance de l’air et du soleil, all, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me remplit et m’environne. ”
“ Alors la vie étrangère qui m’avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après l’ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs palais profonds, et, s’asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. ”
“ Il y a un mot qui est le dieu de mon imagination, le tyran, devrais-je dire, qui la fascine, l’attire, lui donne un travail sans relâche et l’entraînera, je ne sais où : c’est le mot de vie. Mon amour des choses naturelles ne va pas au détail ni aux recherches analytiques et opiniâtres de la science, mais à l’universalité de ce qui est, à la manière orientale. Si je ne craignais de sortir de ma paresse et de passer pour fou, j’écrirais des rêveries à tenir en admiration toute l’Allemagne, et la France en assoupissement. ”
“ En attendant, les puissances de l’esprit se développent et se dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces spectres menaçans, quelques-uns s’effacent et rentrent dans la nuit, parce que l’heure de la vie n’a pas sonné, et que le souffle impétueux qui les animait ne pouvait lutter plus long-temps dans l’horreur de ce chaos ; mais il en est d’autres qui sauront attendre, et vous les retrouverez debout pour vous dire : Vous avez laissé mourir nos frères, et nous, nous ne voulons pas mourir. Le Centaure. J’ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. ”
“ Ô Macarée ! les demi-dieux enfans des dieux étendent la dépouille des lions sur les bûchers, et se consument au sommet des montagnes ! les poisons de la terre infectent le sang reçu des immortels ! Et nous, centaures engendrés par un mortel audacieux dans le sein d’une vapeur semblable à une déesse, qu’attendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroyé le père de notre race ? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de l’ouvrier qui forma le premier homme. ”
“ Il ne lui faut rien moins pour apaiser l’ambition de son intelligence perdue dans la sphère des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter comme Chénier, il ne se contenterait pas d’interpréter systématiquement comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens caché des signes divins imprimés sur la face de la terre ; mais il n’a embrassé que des nuages, et son ame s’est brisée dans cette étreinte au-dessus des forces humaines. C’est être déjà bien grand que d’avoir entrepris comme un vrai Titan d’escalader l’Olympe et de détrôner Jupiter. ”
“ Mais en face d’une douleur muette, comprimée, sans orgueil et sans fiel, au spectacle d’une vie qui se consume faute d’alimens nobles et qui s’éteint sans lâche blasphème, il y a des enseignemens profonds que chacun de nous peut appliquer à soi-même dans l’état social où nous vivons aujourd’hui. Le simple bon sens humain peut alors remonter aux causes et prononcer entre le poète qui s’en va et la société qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux, insensible. George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. ”
“ J’ai songé aujourd’hui au petit usage que nous faisions de nos jours ; je ne parle pas de l’ambition, c’est dans ce temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves si ridicules, qu’il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au milieu de tant d’esprits éclatans, une auréole d’obscurité : je veux dire que nous vivons plus tourmentés par notre imagination que ne l’était Tantale par la fraîcheur de l’eau qui irritait ses lèvres et le charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. ”
“ La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents : elle agite de tous côtés les riches présens de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l’abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. ”
“ Si quelques-uns d’entre nous aujourd’hui ouvrent aussi les yeux à une lumière nouvelle, n’est-ce pas que la Providence les favorise étrangement ; et ne leur faut-il pas chercher ce grain de foi dans l’obscurité, dans la tourmente, assaillis par le doute, l’ironie, l’absence de toute sympathie, de tout exemple, de tout concours fraternel, de toute protection dans les hautes régions de la puissance ? ”
“ Ont-ils le droit d’y jeter seulement un regard, eux qui n’ont pas la volonté de moraliser et d’élever les intérêts de la vie actuelle ? eux qui n’ont ni respect, ni sympathie, ni pitié pour les tortures des ames tendres et religieuses, veuves de toute religion et de toute charité ? eux qui vivent des bienfaits de la terre sans rechercher la source d’où ils découlent ? eux qui ont fait le siècle athée et qui exploitent l’athéisme, regardant naître et mourir avec une ironique tolérance les religions qui essaient d’éclore et celles qui sont à leur déclin ? ”
“ Vous le voyez, tous les soins de mes journées consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragmens du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès-lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d’un dessein inconnu. ”
“ Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l’éducation cachée qui m’a si fortement nourri, et d’avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure et telle qu’elle me venait sortant du sein des dieux ! ”
“ Quoi qu’il en soit, et bien qu’à toute page un gémissement lui échappe à cet homme qui, dans son culte de l’idéal, voudrait s’idéaliser lui-même et ne sait pas s’habituer à l’infirmité de sa propre nature, cet homme est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme, esclave de sa parole, simple dans ses goûts, charmé de la vue d’un camélia, résigné à la maladie, heureux d’être couché, tranquille derrière ses rideaux, « et plus près naturellement du pays des songes. » ”
“ Essayez de parler enfin à vos frères cœur à cœur, conscience à conscience ; vous verrez bien que des langues que vous croyez muettes se délieront, et que de grands enseignemens monteront d’en bas vers vous, tandis que la lumière d’en haut descendra sur vos têtes. Essayez,... mais vous ne le pouvez pas, occupés que vous êtes de reprendre et de recrépir de toutes parts ces digues que le flot envahit ; l’existence matérielle de cette société absorbe tous vos soins et dépasse toutes vos forces. ”
“ Il importe de s’enquérir enfin des secrets de la vie et de la mort, et de dire aux petits et aux simples ce qu’ils ont à faire en ce monde. Ils savent bien déjà que Dieu n’est pas un vain mot, et qu’il ne les a pas créés pour servir, pour mendier ou pour conquérir leur vie par le meurtre et le pillage. ”
“ Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l’entourent décrivent en chantant un chœur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s’évader de ses lèvres entr’ouvertes par le sommeil. Les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu, ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable. ”
“ Pour nos enfans, ce sont des athées qui, ne s’inquiétant ni de la raison ni de la conscience, leur prêchent pour toute doctrine le maintien d’un ordre monstrueux, inique, impossible. Étonnez-vous donc que cette génération produise des intelligences qui avortent faute d’un enseignement fait pour elles, et des cerveaux qui se brisent dans la recherche d’une vérité que vous flétrissez de ridicule, que vous traitez de folie coupable et d’inaptitude à la vie sociale ? ”
“ Ô Macarée ! hommes et centaures reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilége des immortels, et peut-être que tout ce qui se meut hors d’eux-mêmes n’est qu’un larcin qu’on leur a fait, qu’un léger débris de leur nature emporté au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout puissant du destin. On publie qu’Égée, père de Thésée, cacha sous le poids d’une roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les témoignages de la descendance des choses ”
“ Elles n’ôtent rien au mal, et l’on prend la ridicule habitude de se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas, qu’il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes. Vous m’avez dit un jour qu’en sortant du collége, je devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé toute cette jeunesse d’alors, mais qu’aujourd’hui, sans doute, j’étais vrai, et ne jouais pas à l’ennui et au dégoût. ”
“ Le désir inquiet des jouissances matérielles, de la vie et le besoin des vulgaires satisfactions de la vanité, devenus des causes d’amertume, de colère et de suicide, ne sauraient être réprimés par de trop sévères arrêts, et la pitié sympathique qu’inspirent de telles catastrophes doit trouver son correctif dans une critique austère et moralisante. ”
“ Mélampe, ma vieillesse regrette les fleuves ; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, j’étais suivi de leurs dons qui m’accompagnaient des jours entiers et ne se retiraient qu’avec lenteur, à la manière des parfums. ”
“ Il n’a d’amertume que contre la mobilité de son humeur et la susceptibilité excessive d’une organisation sans doute trop exquise pour supporter la vie telle qu’elle est arrangée en ce triste monde. Qu’a-t-il donc manqué à cet enfant privilégié du ciel ? ”
“ Ce ne sera que vision d’un bout à l’autre. Ni l’art, ni l’histoire ne s’en trouveront bien. Je n’ai pas l’ombre d’une idée sur l’idéal, et l’histoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son endroit. ”
“ Surtout Fénelon l’est par le goût, le délicat, le fin, le négligent d’un tour simple et divin ; il l’est dans son Télémaque, dans ses essais de traduction d’Homère, ses Aventures d’Aristonüs ; il l’est partout par une sorte de subtilité facile et insinuante qui pénètre et charme : c’est comme une brise de ces belles contrées qui court sur ses pages. Massillon aussi, né à Hières, a reçu un souffle de l’antique Massilie, et sa phrase abondante et fleurie rappelle Isocrate. ”
“ Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car c’est le secret d’une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs et sans art ; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur instinctive, une élévation de style et d’idées, auxquelles n’arrivent pas les œuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves d’imprimerie. Nous en citerons plusieurs fragmens, regrettant beaucoup que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire en entier. ”
“ Ah oui ! n’en déplaise aux spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l’ame de notre ame, et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau, moi qui voulais dire simplement que la vie ne vaut pas une libation. ”
Termes fréquents
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