“ Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte. Mais on entend parfois, comme une morne plainte, Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois. Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes. L’hiver s’est abattu sur toute floraison ; Des arbres dépouillés dressent à l’horizon Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes. La lune est large et pâle et semble se hâter. On dirait qu’elle a froid dans le grand ciel austère. De son morne regard elle parcourt la terre, Et, voyant tout désert, s’empresse à nous quitter. ”
Résumé
“Des vers”, est une œuvre de Guy de Maupassant. Des thèmes tels que baisers, le ciel ou l'herbe y sont abordés.
Citations de Des vers (Guy de Maupassant)
“ Les marches du perron tremblent, et l’herbe pousse, S’élançant longue et droite aux fentes des pavés Que le temps a verdis d’une lèpre de mousse. Sur les côtés deux tours. L’une, en chapeau pointu, S’amincit dans les airs. L’autre est décapitée. Sa tête fut, un soir, par le vent emportée ; Mais un lierre, grimpé jusqu’au faîte abattu, S’ébouriffe au-dessus comme une chevelure, Tandis que, s’infiltrant dans le flanc de la tour, L’eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour, L’entr’ouvrit jusqu’en bas d’une immense fêlure. ”
“ Quand l’Astre rouge allait plonger à l’horizon, On vit soudain, dressés au sommet de la plaine Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux, Debout dans le soleil, se battre à coups de faux ! Et l’ombre ensevelit la campagne apaisée. L’herbe rase sua des gouttes de rosée ; Le couchant s’éteignit, tandis qu’à l’orient Une étoile mettait au ciel un point brillant. Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent : Le jappement d’un chien, le grelot des troupeaux ; La terre s’endormit sous un pesant repos, Et dans le ciel tout noir les astres s’allumèrent. ”
“ Lorsque la sève monte et que le bois verdit, Que de tous les côtés la grande vie éclate, Quand au soleil levant tout chante et resplendit, Le corps est plein de joie et l’âme se dilate. Il est vrai qu’il avait noblement déjeuné, Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête ; L’air des champs pour finir lui mit le cœur en fête, Quand au courant du fleuve il se vit entraîné. Le canot lentement allait à la dérive ; Un vent léger faisait murmurer les roseaux, Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive Et qui puise son âme au sein calme des eaux. ”
“ Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines Que l’on entend venir avec de longs frissons, Et qui passent roulant des ardeurs d’incendies. Un rut puissant tombait des brises attiédies. Et je pensai : « Combien, sous le ciel infini, Par cette douce nuit d’été, combien nous sommes Qu’une angoisse soulève et que l’instinct unit Parmi les animaux comme parmi les hommes. » Et moi j’aurais voulu, seul, être tous ceux-là ! Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla. Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande Et de thym, dont son linge était tout embaumé. ”
“ Elle reprit : « Un an ! rien qu’un an ! et voilà Comment tout cet amour éternel s’envola ! Mon âme vibre encor de tes douces paroles ! J’ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles ! Qui donc t’a pu changer du jour au lendemain ? Tu m’embrassais hier, mon Amour ; et ta main, Aujourd’hui, semble fuir sitôt qu’elle me touche. Pourquoi donc n’as-tu plus de baisers sur la bouche ? Pourquoi ? réponds ! » ”
“ Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers !... Mais comme ils s’imprégnaient de tendresse, l’allée S’ouvrit, laissant passer une brise affolée ; Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois, Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois, Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes. Ils ont senti, brûlés de chaleurs d’épidermes, Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser, Et se sont regardés comme pour s’embrasser ! ”
“ La lune, triomphant, brillait de gaieté claire. Déjà je la prenais, impétueux et fort, Quand je fus repoussé par un suprême effort. Alors recommença notre lutte éperdue Près du mur qui semblait une toile tendue. Or, dans un brusque élan nous étant retournés, Nous vîmes un spectacle étonnant et comique. Traçant dans la clarté deux corps désordonnés, Nos ombres agitaient une étrange mimique, S’attirant, s’éloignant, s’étreignant tour à tour. Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie, Avec des gestes fous de pantins en furie, Esquissant drôlement la charge de l’Amour. ”
“ Pendant les durs hivers, quand l’âpre froid pénètre Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits, Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis, Des ombres s’approchaient, la nuit, de sa fenêtre, Et, tachant la pâleur morne de l’horizon, Rôdaient comme des loups autour de sa maison. Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés, Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés, Ondulent comme un flot, avec de longs murmures, Elle allait ramassant la gerbe qui tombait. ”
“ Un vent plus froid geignait avec le bruit d’un râle. Le givre avait roidi les arbres rabougris Qui semblaient morts. C’était partout la fin des choses. Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses. Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang Et le coteau désert au bout des plaines blanches, Et la hutte du pâtre, et la glace des branches. On eût dit qu’un grand meurtre emplissait l’horizon ! — Et le berger parut au seuil de sa maison. ”
“ J’ai caressé sur l’herbe ainsi que dans un lit Cette fille superbe, ignorante et lascive. Et le matin, mordus encor du souvenir, Quoique tout alanguis des baisers de la veille, Dès l’heure où, dans la plaine, un chant d’oiseau s’éveille, Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir. Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore, Nous nous laissions surprendre embrassés, par l’aurore. Vite, nous revenions le long des clairs chemins, Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains. ”
“ Mais un frisson passa parmi les robes blanches ; Chacun quitta sa place et l’orchestre se tut, Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu, On voyait s’élever, comme un feu dans les branches, La lune énorme et rouge à travers les sapins. Et puis elle surgit au faîte, toute ronde, Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains, Comme une face pâle errant autour du monde. Chacun se dispersa par les chemins ombreux Où, sur le sable blond, ainsi qu’une eau dormante, La lune clairsemait sa lumière charmante. ”
“ Ce soir-là j’avais lu fort longtemps quelque auteur. Il était bien minuit, et tout à coup j’eus peur. Peur de quoi ? je ne sais, mais une peur horrible. Je compris, haletant et frissonnant d’effroi, Qu’il allait se passer une chose terrible... Alors il me sembla sentir derrière moi Quelqu’un qui se tenait debout, dont la figure Riait d’un rire atroce, immobile et nerveux : Et je n’entendais rien, cependant. Ô torture ! De sentir qu’il se baisse à toucher mes cheveux, Qu’il est prêt à poser sa main sur mon épaule, Et que je vais mourir si cette main me frôle !... Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près ; ”
“ Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit. » Elle s’assit, riant de me voir la maudire. Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire ! Et toutes deux d’accord, je ne sais trop pourquoi, Paraissaient s’apprêter à se moquer de moi. Donc, nous étions assis devant le grand mur blême ; Et moi, je n’osais pas lui dire : « Je vous aime ! » Mais comme j’étouffais, je lui pris les deux mains. Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette Et me laissa venir comme un chasseur qui guette. Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins, Mettaient parfois dans l’ombre une blancheur douteuse. ”
“ Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu. Les arbres ont poussé des branches si mêlées Que le soleil, jetant son averse de feu, Ne pénètre jamais la noirceur des allées. Les arbustes sont morts sous ces géants touffus, Et la voûte a grandi comme une cathédrale ; Il y flotte une odeur antique et sépulcrale, L’humidité des lieux où l’homme ne va plus. Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent Les longs gazons qu’au loin de grands arbres terminent, Des valets ont paru, soutenant par les bras Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas. ”
“ Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d’eau, Pour effacer encor quelque tache écarlate ! Puis il repart. – Mais en son cœur surgit l’effroi D’errer jusqu’à la mort, sans rencontrer personne, Par la neige si vaste et sous un ciel si froid ! ”
“ Comme des rameaux morts qu’emporte le courant ; Et que c’est une ivresse entraînante et profonde De courir au hasard et boire à pleins poumons Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts, L’âpre senteur des foins et la fraîcheur de l’onde ; Que la rive murmure et fait un bruit charmant, Qu’aux chansons des rameurs les peines sont bercées, Et que l’esprit s’égare et flotte doucement, Comme au courant du fleuve, au courant des pensées. ”
“ Tout est muet, l’oiseau ne jette plus ses cris. La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris. Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies, Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur. ”
“ Il sort et n’aperçoit que la plaine gelée !... La peur l’étreint. N’osant rester seul plus longtemps, Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde. Comme ils n’accourent point, il s’étonne, il regarde ; Mais il ne les voit pas gambader par les champs... Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte... Il se met à hurler à la façon des fous ! ”
“ J’étais couché sur l’herbe auprès du vieux bateau Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses, Des bulles de savon qui se crevaient bientôt S’en allaient au courant, laissant de longues traces. Et je m’assoupissais lorsque je vis venir, Sous la grande lumière et la chaleur torride, Une fille marchant d’un pas ferme et rapide, Avec ses bras levés en l’air, pour maintenir Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête. ”
“ Je rampe sous l’arbre et glisse sur l’eau ; Je m’étends sur l’herbe et cours sur la dune ; Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau, Comme un maraudeur qui cherche fortune. Je n’ai jamais froid ; je n’ai jamais chaud. ”
“ Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche, Grotesque épouvantail que sur l’amour on juche, Comme on met dans un arbre un mannequin de bois Dont les oiseaux n’ont peur que la première fois. ”
“ Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ? Aux clairs matins de grand soleil L’arbre fermentait sous la sève, Mon cœur battait d’un sang vermeil. Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ? Comme la vie est douce et brève ! ”
“ Mon ardeur s’exaspère et ma force s’abat Dans cet accouplement mortel comme un combat. Le gazon est brûlé qui nous servait de couche, Et désignant l’endroit du retour continu, La marque de nos corps est entrée au sol nu. ”
“ Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant Nous travaille et nous force à mêler notre sang. Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ; L’effroi ne trouble pas nos regards embrasés ; Nous mourons l’un par l’autre, et nos poitrines creuses Changent nos jours futurs comme autant de baisers. Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme Il n’est qu’un cri d’amour, celui du cerf qui brame. Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau Qui m’emplit d’un désir toujours âpre et nouveau, Et si ma bouche a soif, ce n’est que de sa bouche ! ”
“ Émus de nous sentir côte à côte, et timides, Nous regardions nos pieds et les herbes humides. Les champs autour de nous étaient silencieux. Parfois, sans me parler, elle levait les yeux ; Alors il me semblait (je me trompe peut-être) Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître Beaucoup d’autres pensers, et qu’ils causaient tout bas Bien mieux que nous, disant ce que nous n’osions pas. ”
“ L’enfant grandit tout seul sans famille et sans joies, Menant paître au hasard des chèvres ou des oies, Et tout le jour debout sur le flanc du coteau, Sous la pluie et le vent et l’injure des bouches. Alors qu’il s’endormait roulé dans son manteau, Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches ; Puis, quand le clair soleil baignait les horizons, Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine Ce filet de fumée au-dessus des maisons Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine. Il vieillit. – Un effroi grandit à ses côtés. ”
“ Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement Par la plaine déserte un triste hurlement, Et des frissons de peur couraient sur leur échine. Dans la cabane alors ce fut comme un combat : Les heurts désespérés d’un corps qui se débat Sonnant contre les murs de l’étroite demeure ”
“ Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face. Et moi, toujours, vers l’astre embrasé je montais, La pressant sur mon sein d’une étreinte si forte Que dans mes bras crispés je vis qu’elle était morte... ”
“ Sur la neige gisait le corps éblouissant Où n’apparaissait plus une goutte de sang ; Car les chiens, la trouvant immobile et couchée, L’avaient avec tendresse obstinément léchée. Elle semblait vivante, endormie. Un reflet De beauté surhumaine illuminait sa face. ”
“ À votre demoiselle. – Et chacun s’en allait. – Et des prêtres savants disent qu’ils ont une âme ! Et que s’il est un signe où l’on voit sûrement Qu’un Dieu fit naître l’homme au-dessus de la bête, C’est qu’il mit la pensée auguste dans sa tête, Et que ce noble esprit progresse incessamment ! Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe, Et la sottise humaine obstinément persiste ! Entre l’homme et le veau si mon cœur hésitait, Ma raison saurait bien le choix qu’il faudrait faire ! Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu’on préfère La bêtise qui parle à celle qui se tait ! ”
“ VÉNUS RUSTIQUE Les Dieux sont éternels. Il en naît parmi nous Autant qu’il en naissait dans l’antique Italie, Mais on ne reste plus des siècles à genoux, Et, sitôt qu’ils sont morts, le peuple les oublie. Il en naîtra toujours, et les derniers venus Régneront malgré tout sur la foule incrédule, Tous les héros sont faits de la race d’Hercule. La vieille terre enfante encore des Vénus. I Un jour de grand soleil, sur une grève immense, Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos, Cette ligne d’écume où l’Océan commence, Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots. Une petite enfant gisait, abandonnée, ”
“ Lorsque l’âme est naïve et qu’un sang jeune bout, Notre espoir se nourrit aux folles impostures. Il la suivait alors aux pays étrangers ; Ensemble ils visitaient les plaines de l’Hellade Et comme un chevalier d’une ancienne ballade Il l’arrachait toujours à d’étranges dangers. Parfois au flanc des monts, au bord d’un précipice, Ils allaient échangeant de doux propos d’amour ”
“ Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ; Je leur ferai porter un fardeau de baisers, Afin que, retourné près d’Elle à la nuit close, Quand tes bras sur son cou viendront se refermer, Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure Quelque chose d’ardent ainsi qu’une brûlure ! ”
“ Des appels de tendresse éclataient dans le vent. Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée ! Et dans la brune rose où se lèvent les jours On entendait chanter des couples d’alouettes, Des étalons hennir leurs fringantes amours, Tandis qu’offrant leurs cœurs avec des pirouettes Des petits lapins gris sautaient au coin d’un bois. ”
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