“ L’édition purement chinoise de la Bibliothèque nationale indique les coupures à faire, ou, pour mieux dire, les fait elle-même : chaque article forme un alinéa. Seulement, les différences que son texte présente avec celui de l’édition polyglotte ne permettent pas d’appliquer à celle-ci la division dont elle fait usage. Ce qui est le plus grave dans ce désaccord n’est pas tant la difficulté qui en résulte pour la comparaison des deux rédactions ou des traductions faites sur l’une et sur l’autre, que la preuve qu’il nous donne de l’insignifiance et même de l’inexactitude du titre de notre Sûtra. ”
Citations de Le Sûtra en 42 articles ()
“ Alors le Buddha l’ayant appelé lui dit : auparavant quand tu étais dans une maison, que faisais-tu ? — Il répondit : je pinçais de la harpe. Bhagavat reprit : si la corde est trop lâche, qu’arrivera-t-il ? — Il ne se produira pas de son. — Et si elle est (trop) bien (tendue) , qu’arrivera-t-il ? — Le son sera trop éclatant. — Et si la corde n’est ni trop lâche, ni trop tendue ? — Le son n’étant ni haut, ni bas, sera égal. Bhagavat dit alors à ce Çramana : quand on s’instruit dans la voie, il en est de même : l’esprit étant lié d’une manière égale (par son vœu) , on obtiendra la voie. ”
“ Tant qu’on ne l’aura pas découvert dans les collections pâlie-singhalaise, sanskrite-népâlaise ou tibétaine, je me croirai en droit, sinon de nier, au moins de mettre en doute l’authenticité absolue du Sûtra en 42 articles ; je ne lui accorderai que l’authenticité relative. Il y a cependant un texte que l’on peut invoquer en faveur de l’authenticité absolue ; ce n’est pas, à la vérité, un témoignage bien décisif ; mais il est juste d’en tenir compte, et nous ne pouvons, en aucun cas, le négliger. ”
“ Cet article n’est pas dans l’édition purement chinoise ; cependant il exprime des notions profondément bouddhiques. La douleur, en effet, domine toute l’existence : depuis la naissance jusqu’à la mort, depuis la mort jusqu’à la renaissance, la douleur règne en maîtresse absolue. Souffrir et exister, c’est tout un ; et l’enseignement du Buddha a pour but de supprimer la douleur, en supprimant l’existence. ”
“ Les êtres animés, aveuglés par les désirs auxquels leur cœur est attaché, ne peuvent apercevoir la voie pure telle qu’elle est. Ils ressemblent à une eau sale dans laquelle on aurait mêlé les cinq espèces de couleurs ; si une force quelconque vient à l’agiter, les hommes ont beau venir s’y mirer, ils ne peuvent apercevoir l’image de leur corps. Ainsi, quand l’esprit, troublé par les désirs, est devenu plein d’impureté, il ne peut apercevoir la voie. ”
“ En ce moment, Bhagavat vint à passer et les entendit. Il s’adressa en ces termes aux Çramanas : « Çramanas, retenez bien cette stance ; elle a été prononcé par le bienheureux Buddha Kâçyapa ; 2 elle a été répétée, s’est conservée et perpétuée dans le monde 3. » XXXI LA CRAINTE Bhagavat dit encore : De la passion violente pour les qualités du désir vient la douleur et de la douleur vient la crainte. Quand il n’y a point de passion, la douleur ne se produit pas. N’y ayant point de douleur, il n’y pas non plus de crainte. ”
“ J’ai modifié ma traduction parce que le texte purement chinois m’a fourni l’interprétation suivante : « Quand on voit un homme faire usage de la voie, et qu’on ressent la joie et le bonheur d’être utile (aux autres) , on obtient une félicité extrêmement grande », — et aussi parce que la comparaison qui termine l’article prouve qu’il s’agit de l’exemple qui se propage, se répand, se communique sans appauvrir celui qui a servi de modèle. M. Schiefner traduit : « Quand d’autres le voient marcher selon la loi, son mérite est affermi, sa joie exaltée, et il aura une récompense pour ce mérite. » ”
“ Pour le prouver, je citerai un exemple. L’article VII commence par une phrase que M. Beal traduit ainsi : « L’homme qui me fait follement du tort, je lui réponds par la protection de mon amour exempt de rancune [11] . » Après les mots « me fait du tort », M. Beal ajoute, entre parenthèse, « me regarde comme étant méchant ou faisant du mal » [12] , ce qui indique que le texte est au moins équivoque. À propos de l’expression « mon amour exempt de rancune », il dit en note qu’elle est composée de trois caractères chinois signifiant « les quatre éléments de la bienveillance [13] . » ”
“ Bhagavat dit encore : Il y a, dans le monde, vingt choses difficiles : 1. Il est difficile de donner l’aumône, quand on est pauvre. 2. Il est difficile de s’instruire dans la voie, quand on est riche. 3. Il est difficile de faire le sacrifice de sa vie (ou de quitter la vie volontiers) 1. 4. Il est difficile de comprendre la bonne loi aux enseignements multiples. 5. Il est difficile de naître dans une région, théâtre de l’apparition d’un Buddha. 6. Il est difficile de ne pas céder aux passions et de leur tenir tête. ”
“ Bhagavat dit encore : Pour les hommes, l’action de marcher dans la voie ressemble au miel. À l’intérieur, comme à la surface, le miel est doux partout. Ainsi en est-il de la loi du Buddha ; elle est toute joie, tout bien-être, tout avantage ; en la pratiquant, on obtiendra la voie. ”
“ Bhagavat dit encore : Quand les êtres en proie aux désirs se travaillent pour la gloire, il en est comme de l’odeur d’un parfum qu’on brûle. Quand ceux qui ont perçu cette odeur en ont été tout parfumés, l’effet étant produit, le parfum épuisé n’existe plus. Il en est de même des fous qui s’attachent aux bruits du monde et ne font aucun effort pour la gloire de la vérité pure. ”
“ Bhagavat dit encore : Parmi les attachements aux objets du désir, l’attachement à la forme 1 est le plus fort ; il n’y a pas d’attachement plus puissant que l’attachement à la forme. Par bonheur, l’attachement à la forme est une passion unique ; s’il venait à en exister une seconde pareille à celle-là, il deviendrait impossible de s’instruire dans la voie. ”
“ « Un homme, dit-il, ayant appris que j’observais la voie, etc. » Comme le texte tibétain emploie constamment la troisième personne, on pourrait fort bien admettre qu’il l’entend de même. Cependant il faut remarquer que, en parlant de lui-même, le Buddha se sert toujours du mot Tathâgata dans le tibétain ; or, l’article dont il s’agit répète plusieurs fois le mot Bhagavat que le tibétain paraît employer quand il parle de Bhagavat, mais non quand Bhagavat parle de lui-même. Au lieu de Bhagavat, le chinois se sert du terme Fo qui a la même valeur. ”
“ Bhagavat dit encore : Les hommes ont beau suivre la voie, ils sont soumis à la douleur ; et, s’ils ne suivent pas la voie, ils sont également soumis à la douleur. Depuis la naissance des êtres jusqu’à la vieillesse, depuis la vieillesse jusqu’à la maladie et la mort, la douleur se produit sans qu’on puisse lui assigner de limites. ”
“ Il faut de toute nécessité ou changer certains nombres ou donner à quelques-uns d’entre eux un sens inusité. — La version purement chinoise a un million — dix millions, — un billion, dix billions, cent billions, un trillion, nombres plus forts que ceux de l’édition polyglotte. 3. Le terme Pratyekabuddha, donné ici comme supérieur au titre d’Arhat et inférieur à celui de Buddha, est connu ; il désigne un « Buddha pour soi-même », qui ne l’est que pour lui et non pour les autres, il ne compte pas comme Buddha et ne peut en arracher d’autres que lui à la douleur. ”
“ Bhagavat dit encore : Quand les hommes, en s’appliquant à la voie, repoussent loin d’eux toutes les passions, il en est comme d’un chapelet suspendu dans l’air, dont on enlève tous les grains l’un après l’autre, si bien que le chapelet lui-même finit par disparaître 1. ”
“ ADORATION AUX TROIS JOYAUX 1 En ce temps-là 2, Bhagavat, ayant réalisé la Bodhi 3 au-dessus de laquelle il n’y a rien, fut absorbé dans les méditations suivantes : il retrancha tout désir, se mit dans un état de calme complet et s’éleva au plus haut degré ; après quoi il resta plongé dans la grande Samâdhi 4 et vainquit ainsi toutes les troupes de Mâra 5. Alors, pour sauver les êtres, il songea profondément à faire tourner la roue de la loi 6. ”
“ Bhagavat dit encore : Les hommes fous ont beau commettre contre le Tathâgata des actions méchantes, non vertueuses, il les accepte 1 par l’effet de son immense compassion ; ils ont beau le tourmenter en redoublant leurs invectives déréglées, il redouble (de douceur à leur égard) et les protège par la compassion d’un amour sans bornes et sans cesse renouvelé. Par cette raison, le Tathâgata augmente le trésor de ses mérites religieux et de ses qualités, tandis que le dommage et la douleur s’attachent à ces hommes. ”
“ Mais rien n’empêche d’admettre que la célébrité de la tradition, relative à la caverne d’Indra, ait déterminé les auteurs de notre Sûtra à découper leur exposé en 42 paragraphes, selon la remarque de Klaproth. Si l’observation de ce savant n’a pas d’autre portée et ne suppose pas une assimilation plus précise et plus complète, elle a une grande vraisemblance. Il se peut aussi que le nombre 42 ait eu une certaine vogue parmi les bouddhistes, et que le souvenir attaché à la caverne d’Indra ne soit pas la seule cause du nombre des articles de notre Sûtra ”
“ Remarquons de plus que le tibétain emploie la troisième personne, tandis que dans le chinois il y a la première ; et il en est ainsi d’un bout à l’autre du Sûtra : dans la version chinoise, le Buddha parle toujours à la première personne, il dit : je ; dans le tibétain au contraire, il ne parle qu’à la troisième et se sert du mot Tathâgata. Ce terme ne figure pas une seule fois dans le texte chinois ”
“ En résumé, il existe jusqu’à présent quatre traductions du Sûtra en 42 articles : deux en français, celle de De Guignes (qui est plutôt une paraphrase) et celle de Huc et Gabet ; une en allemand, celle de M. Schiefner ; une en anglais, celle de M. Beal, qui a eu deux éditions. Les traductions françaises se distinguent par la quantité, non par la qualité ; seulement elles ont un certain mérite d’initiative et un avantage de priorité qui ne doit pas être méconnu. ”
“ Cette intention est encore mieux accusée par la présence du mot ’gag « arrêter, empêcher », qui est le nom de la troisième des quatre vérités « destruction de la douleur » (en sanskrit nirodha) . Je ne trouve pas la trace de cette allusion dans le mongol ; mais je crois l’apercevoir dans la version chinoise qui ne varie que très-légèrement d’une édition à l’autre. Notre passage peut se traduire ainsi, d’après la version purement chinoise : « Le cœur est comme la série des actes moraux ; si cette série vient à être interrompue, tout ce qui en est la conséquence s’arrête également. » ”
“ Les Tibétains sont les précepteurs des Mongols, comme les Chinois ceux des Mandchoux. On peut donc dire (pour revenir à notre Sûtra) que les quatre textes de l’édition polyglotte qui a servi à M. Schiefner et aux missionnaires lazaristes Huc et Gabet, se réduisent à deux versions sensiblement distinctes, la chinoise et la tibétaine. ”
“ On sait que les stances citées dans les livres bouddhiques en sont d’ordinaire la partie originale ; le texte qui les encadre peut avoir été remanié plus ou moins complétement, la stance doit être conservée intacte. Or, nos deux rédactions chinoises contiennent chacune une stance différente à l’article xxx. Dirons-nous que l’une de ces stances est authentique, que l’autre ne l’est pas ? Point du tout ; il n’y a aucune raison de croire qu’elles n’appartiennent pas l’une et l’autre aux textes indiens du bouddhisme ; l’original de chacune d’elles doit se retrouver dans le Canon. ”
“ Dans ses Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet, Huc raconte qu’il traduisit cet ouvrage au Tibet, pendant la résidence de plusieurs mois qu’il fit au monastère de Tchogortan, voisin du grand établissement de Kunbum, dans la région N.-E. du pays ; il donne même, à cette occasion, quelques extraits du Sûtra. On voit, par ce qu’il en dit, que ce livre lui servait à apprendre le tibétain ; mais le tibétain doit être la langue qui lui a le moins servi pour son travail. Dans le Journal asiatique, la traduction est donnée comme faite sur le mongol. ”
“ Bon est le nom de l’ancienne religion des Tibétains, qui l’appliquent, par analogie, aux religions primitives des pays où le bouddhisme a pénétré. Le passage chinois correspondant est tsoui fô i tao. « Ils firent cesser le respect des doctrines différentes (de celle du Buddha) ». Au lieu de « sectateurs de Bon », M. Schiefner dit : les tao-sse de la Chine ; Huc avait fait de même. Je ne trouve pas dans le texte chinois l’expression tao-sse. J’accepte néanmoins la traduction, mais non l’identification de la doctrine de Bon et de celle des tao-sse. Klaproth a soutenu cette opinion. ”
“ Si l’on compare entre elles les traductions européennes que nous avons de notre Sûtra, par exemple celle de M. Schiefner faite sur la version tibétaine et celle de M. Beal faite sur le chinois, on trouve d’assez notables différences. Et ce désaccord ne s’explique pas seulement par la diversité d’interprétation des passages difficiles ; elle résulte surtout de ce qu’il n’y a pas entre les textes suivis par les deux traducteurs une exacte correspondance. ”
“ On peut avoir la chance d’être délivré des terreurs de la prison. Mais, quand on est attaché à une femme, à des enfants, etc., la crainte est semblable à celle qu’on éprouve en entrant dans l’antre du tigre. ”
“ Semblablement, si des hommes sont une fois instruits dans la voie, s’ils ne sont pas égarés par les désirs ardents, dominés par la dépravation, en proie au trouble de l’esprit, s’ils s’appliquent (au bien) avec énergie et succès, ces hommes en viendront à obtenir véritablement la voie. Voilà ce que je dis 2. XXVII NE POINT SE FIER À SON CŒUR Bhagavat dit encore : Çramanas, ne vous fiez pas trop à votre cœur. Il ne faut pas avoir une confiance complète et absolue dans son cœur 1. Soyez réservés ; ne vous attachez pas à la forme ; si l’on s’attache à la forme, on éprouve de la douleur. ”
“ L’hypothèse que je viens d’exposer ne serait-elle pas l’expression même de la réalité ? Elle est justifiée par ce qui s’est pratiqué en Chine sur une assez grande échelle. Beaucoup de livres bouddhiques chinois ne sont qu’un tissu d’extraits [8] . En général, on donne le titre du livre où chaque déclaration a été puisée ; cette particularité ne se présente jamais dans le Sûtra en 42 articles. On pourrait partir de là pour attaquer notre hypothèse et soutenir que le Sûtra n’est pas une réunion d’extraits. ”
“ Nous n’insistons pas davantage sur ce point, qui sera mis clairement en évidence par la notice historique placée à la suite du Sûtra [1] . Ce Sûtra en 42 articles, au moyen duquel le bouddhisme indien a été enseigné aux populations de « l’Empire du milieu », est aussi le livre dans lequel l’érudition française a trouvé les premières notions qu’elle a obtenues sur le bouddhisme chinois. ”
“ Bhagavat dit encore : Comme lorsque le feu est mis à des herbes sèches, il faut s’en éloigner en fuyant bien vite. Ainsi les hommes instruits dans la voie doivent mettre bien loin d’eux les régions des désirs. ”
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