“ La route du retour ne fut guère moins pénible pour moi qu’elle ne l’avait été pour mon prédécesseur ; les longues marches sous un soleil brûlant ou sous des torrents d’eau, avec la fièvre dans les veines, les traversées de rivières grossies par les pluies et de déserts sans abri et sans nourriture, les attaques de brigands armés et les horreurs de la famine subies pendant de longs jours, toutes les misères enfin qu’essuya M. Mollien entre le Rio-Grande et Géba, m’attendaient sur les bords de la Gambie, dans les marches sauvages qui séparent le Fouta-Djalon du Bondou. ”
M. Lambert
Résumé
“Le Tour du monde”, est une œuvre de M. Lambert. Des thèmes tels que Oumar, Fouta-Djalon ou almamy y sont abordés.
Citations de Le Tour du monde (M. Lambert)
“ Aussi j’arrivai harassé, le deuxième jour, au village de Guémé, où, malgré mon vif désir de pénétrer le plus tôt possible au cœur du Fouta-Djalon, je fus forcé de séjourner : d’abord par une indisposition assez grave, premier tribut payé à mon nouveau genre de vie, puis par suite de l’arrivée d’Abdoulaye et de ses lenteurs habituelles. Guémé, peuplé de deux à trois cents âmes, est agréablement situé sur un mamelon adossé à une magnifique forêt et dont la base est arrosée de nombreux ruisseaux. Tout est propre et bien tenu dans ce village, les rues comme les cases. ”
“ À la première vue je fus frappé des dissemblances qui existent entre les deux almamys du Fouta-Djalon. Les traits d’Oumar expriment à la fois la douceur, l’énergie et la dignité. Le souverain pouvoir semble chez lui chose naturelle ; son rival s’étudie à le porter avec affectation. Âgé de quarante à quarante-deux ans, Oumar tend comme Sori à l’obésité, et chose étrange, ils sont peut-être les seuls, dans tout le pays soumis à leur autorité, qui soient menacés de cette infirmité. ”
“ Almamy, lui dis-je, je te remercie mille fois de la façon dont tu m’as traité. Tu m’as soigné comme un père soigne son fils. Aussi, que je reste en Afrique ou que je rentre dans le pays des blancs, jamais je ne t’oublierai, et mon plus cher désir sera de revenir te voir. — Si je t’ai traité comme un fils, me répondit-il, c’est que je t’aime comme un fils, et ce sera un bonheur pour moi de te revoir. Je te recommande les enfants de mon peuple que j’envoie avec toi : ils sont jeunes, mais les jeunes ont quelquefois plus de tête que les vieux. ”
“ Faucoumba, où j’arrivai le lendemain, est la ville sainte du Fouta-Djalon ; elle fut le berceau de l’islamisme dans ce pays, et c’est de son sein que sortirent, il y a moins d’un siècle, les conquérants foulahs qui subjuguèrent les Djalonkés ; aussi jouit-elle du privilége de nommer les almamys. Les anciens de la ville sont chargés de ce soin ; mais le droit de l’électeur n’est pas parfaitement défini. Les hommes influents de toutes les parties de l’empire, viennent toujours y apporter leur voix, et souvent le poids de leur épée. ”
“ Vittoria, Rapax, Kakandy, ne demandent, pour devenir de véritables établissements coloniaux, qu’un peu de sécurité à l’endroit des tribus noires qui les entourent, et qu’un peu de protection contre leurs avanies. Kakandy surtout est un des sites les plus favorisés que j’aie jamais vus. Bâti en amphithéâtre au milieu de bosquets d’orangers, de bananiers et de manguiers, au vert et lustré feuillage, ce village a derrière lui un rideau d’arbres immenses et pour premier plan les eaux calmes et profondes du Rio-Nunez. ”
“ En quittant Sokotoro, je me sentis le cœur léger. J’ignorais quelles souffrances matérielles m’attendaient encore sur la route du retour, mais elles me semblaient devoir pâlir auprès des souffrances morales et de l’ennui que j’avais endurés pendant mon inaction. Désormais chaque pas allait me rapprocher de Saint-Louis et de la France, et c’était pour moi une grande consolation. Pendant mon séjour forcé, toujours seul avec moi-même au milieu de noirs qui ne pouvaient pas me comprendre, je tombais bien souvent dans des idées sombres qui revenaient m’assaillir aussitôt que je les chassais. ”
“ De son plateau central s’épanchent, comme d’un réservoir commun, vers les quatre aires de l’horizon, les sources du Niger, du Sénégal et de vingt autres cours d’eau, artères de vie et de fécondité entre ce dernier fleuve et Sierra-Leone : son sol granitique nourrit la population la plus forte, la mieux douée de l’Afrique occidentale, et la plus ouverte au souffle de la civilisation. ”
“ Oumar a eu tort de lui parler comme il l’a fait au sujet de ses écrits. Nous savons que les blancs ne sont pas comme nous ; tout ce qu’ils voient ils l’écrivent et ils en composent ensuite des livres que tout le monde lit et qui consacrent leur mémoire dans l’avenir. Les principaux de Labé et moi nous eussions bien voulu le recevoir dans cette ville, mais quelques-uns des anciens s’y opposent et je n’ai pas voulu les contrarier. Qu’il aille donc directement voir l’almamy, et s’il me destine un présent, qu’il le remette à Oumar qui me le fera parvenir. ”
“ Je suis honteux, me répondit Oumar, de te retenir si longtemps. Je sais que le gouverneur n’agirait pas ainsi avec mes hommes, et que si ceux-ci lui demandaient à repartir le jour même de leur arrivée auprès de lui, le lendemain les verrait sur le chemin du retour. Mais nous autres rois des Foulahs, nous ne pouvons agir de la même manière ; car autour de nous tout se fait lentement. Depuis longtemps ma seule occupation est de penser et de travailler à ton départ. Je touche à mon but ; tu ne tarderas pas à te mettre en route. ”
“ Vainqueur des idolâtres de l’est, Ibrahima se tourna ensuite vers le nord, força Maka, roi de Bondou à embrasser l’islamisme et à prendre le titre d’almamy ; puis il passa la Falémé et le Sénégal et porta ses armes victorieuses jusqu’à Kouniakari, au cœur du Kaarta, à cent soixante lieues de Timbo. La rapidité de ses expéditions et de ses succès, lui valut le surnom de Sori (le Matinal) que la tradition lui a conservé. ”
“ Toute cette cérémonie était empreinte d’un si profond recueillement, d’une foi si grave et si austère, que je ne pus résister au besoin de m’y associer et d’adresser aussi à Dieu une courte et fervente prière chrétienne. En ce moment des cris perçants, des clameurs de toute sorte, s’élevèrent entre nous et la ville, et je vis la foule se répandre en courant dans la plaine. Je crus un moment que les Oubous, tribus dissidentes qui habitent les montagnes au sud du Sénégal, profitaient de l’opportunité du moment pour attaquer Timbo [5] . ”
“ Après avoir parcouru pendant toute une journée un plateau boisé et de nature ferrugineuse qui termine au levant le bassin du Rio-Nunez, nous atteignîmes l’arête d’un escarpement de cent à cent cinquante mètres de hauteur, d’où l’on redescend dans la vallée du Cogon. La pente rapide conduisant à cette rivière était garnie de gens de tout sexe et de tout âge. Je crus avoir devant moi la population de quelque village voisin : c’était simplement une caravane de Soninkés ou Sarrakolès en marche vers la côte, où ils allaient acheter du sel chez les Bagos. ”
“ Puisque j’allais me trouver à la merci des Foulahs, dès que j’aurais dépassé Kakandy, autant valait que ce fût à celle d’Abdoulaye, qui avait, de fois à autre, des intérêts à régler dans ce comptoir. Cet arrangement donnait à mon voyage un caractère aussi officiel que possible, et j’y trouvais des garanties pour ma personne et pour mes bagages : car il est rare que les noirs, même les plus sauvages, maltraitent un envoyé chargé d’une mission ostensible. ”
“ Les négociants de Rio-Nunez, sachant l’usage que les Bagos font de leurs trésors, ne se font nul scrupule de troquer contre leur riz, leurs bœufs et leur huile, les plus chétives épaves de nos friperies européennes, et d’échanger, par exemple, contre une valeur de cent francs une statuette de plâtre valant bien cinquante centimes. Pendant mon séjour à Kakandy, un chef foulah arriva dans cette localité. Abdoulaye, c’était son nom, gouvernait, sous la suzeraineté du chef de Labé, le district de Bouvé, la plus occidentale des provinces frontières du Fouta-Djalon. ”
“ Oumar, dit-on, ne possède pas moins d’une vingtaine de roumbdès aussi considérables que Sokotoro ; aussi peut-il nourrir en temps de famine une partie du Fouta-Djalon, et entretenir de ses seules ressources, en temps de guerre, ses partisans ou ses vassaux armés. — C’est ce qu’il a déjà fait plusieurs fois, et ce qui lui assure sur son rival Sori, moins riche peut-être, mais à coup sûr moins généreux, un incontestable avantage. ”
“ Bâtie au pied d’une montagne de deux cent cinquante à trois cents mètres d’élévation, elle a à peine la dimension et la population de Faucoumba (3000 habitants) . Elle n’en est pas moins la capitale de tout le Fouta-Djalon et le chef-lieu d’une province dénommée d’après elle et directement administrée par l’almamy. Son nom lui vient du mot peulh timé, qui signifie limite, fin, et qui fut donné à la vallée, où elle s’éleve aujourd’hui, lorsque les Foulahs vainqueurs des Djalonkés y pénétrèrent et crurent que leurs conquêtes s’arrêteraient là. ”
“ Un jour, à l’improviste, un vieillard des environs de Labé me parla d’un jeune Français dont l’apparition aux temps de son enfance, à lui, avait troublé le cœur des femmes et du peuple et éveillé les soupçons des chefs et des marabouts. Je regretterai toujours que la mort récente de M. Mollien m’ait privé du plaisir que j’aurais eu à lui transmettre ce témoignage lointain des actes et des souffrances de sa jeunesse. ”
“ « Je serai assez payé de mes fatigues, répondis-je en manière d’aphorisme oriental, si mon voyage est utile à ton pays et au mien. Le bien accompli est la plus belle récompense du juste. » Le soir de ce même jour, qui était celui de la nouvelle lune, après que les premières réjouissances célébrant la fin du Ramadan se furent calmées, et que la cité tout entière parut plongée dans le repos comme dans le silence, je sortis subrepticement de ma case, suivi de Cocagne et précédé de Mousa, un natif du Bondou attaché à la cour de l’almamy. ”
“ Dès que la population musulmane de Timbo, grossie de tous les fidèles accourus des villages voisins, fut réunie devant la case royale, qui, semblable de forme et de matériaux aux huttes des plus pauvres Foulahs, n’en diffère que par l’étendue de l’enclos qui la renferme, tout ce monde, Oumar en tête, sortit processionnellement de la ville et gagna les rives d’un ruisseau qui porte, comme la ville, le nom de Timbo. Une fois arrivé le long de ce petit cours d’eau, l’almamy, assisté de ses deux tamsirs (lieutenants ou grands vicaires) , se porta à cent pas en avant de la foule ”
“ Quand un homme voyage comme moi dans un but d’utilité générale, il est heureux de pouvoir s’expliquer devant une réunion aussi nombreuse. Je suis certain d’avance que tous les hommes sages qui m’écoutent me seront favorables, car je viens demander au nom du gouverneur du Sénégal des relations commerciales plus suivies que par le passé avec Kakandy et avec Sénoudébou. Les Foulahs trouveront dans ces deux comptoirs des étoffes pour se vêtir, des fusils et de la poudre pour se défendre contre leurs ennemis ”
“ Les indigènes de ces parages sont les Bagos, sur le littoral même de l’Océan, les Nalous, sur le cours moyen de la rivière, et enfin les Landoumas, autour et en amont de Kakandy. Ces derniers, qui sont encore les plus nombreux, formaient jadis, si on peut croire la tradition locale, un centre de puissance, réunissant non seulement toutes les peuplades du bas pays, mais même une partie des tribus indigènes du Fouta-Djalon. ”
“ Je ferai remarquer à ce sujet que pour reconnaître la branche principale ou la source d’un fleuve, il importe bien plus au voyageur d’observer la configuration générale des hauts bassins que de rechercher tel ou tel filet d’eau qu’à tout hasard et le plus souvent dans un intérêt de vanité locale, un indigène vous désigne comme la source de telle ou telle rivière. ”
“ Ce qu’il veut surtout, c’est un bon commerce avec Kakandy et Sénoudébou. C’est cela qu’il considère comme un bon présent, et c’est ce qui fait que je ne lui en envoie qu’un bien petit, afin de lui prouver que le grand viendra à son tour et sans retard. Donne, dit-il de nouveau à son porte-clef (ici, nouvelle exhibition de trois petites boucles d’oreilles valant cent à cent vingt francs) . — Celui qui sert à un homme d’interprète, poursuivit l’almamy, est une partie de lui-même ; celui qui a partagé ses fatigues mérite une récompense : ceci est pour Cocagne. ”
“ Trois Foulahs devaient m’accompagner, comme envoyés d’Oumar, auprès du gouverneur. C’étaient Tierno Abdoulaye, Alpha Mahmoudon et un jeune homme nommé Sori. Un quatrième, Tierno Ibrahima, autre affidé de l’almamy, devait me quitter en arrivant chez le chef du Tangué, dernière province du Fouta. J’avais pour porteurs trois Djalonkés et trois forgerons. Ces derniers devaient être remplacés par des hommes qu’on me donnerait à Timbo. Les Djalonkés, comme vaincus, les forgerons, comme appartenant à la classe des métiers, sont taillables et corvéables à merci par les principaux chefs du pays. ”
“ Cocagne ayant été obligé d’aller fort loin de là chercher un point guéable pour mon cheval, le passage de cette rivière nous coûta près de deux heures. À quelques kilomètres au delà de Kébali, je quittai la route de l’ouest, qui m’eût ramené à Kakandy, pour prendre celle du nord qui devait me conduire dans le Bondou. Le 22 juin je passai à deux kilomètres de Labé, dont je fixai la position par une suite de relevés. La mosquée, quoique recouverte de chaume comme une simple case, se voit de bien loin. Labé est la ville la plus considérable du Fouta-Djalon. ”
“ Le massif montagneux découpé par le Kakriman et ses affluents s’abaisse vers l’est en larges plateaux couverts de cultures diverses et aussi parsemés de roumbdés ou plutôt de cases isolées, que nos provinces les mieux cultivées le sont de villages et de fermes. Cette partie de la contrée est par conséquent peu boisée, car la première opération que font les Foulahs pour mettre la terre en culture est d’arracher le bois taillis et découper les futaies à hauteur d’homme ainsi que procèdent les pionniers défricheurs des État-Unis. ”
“ À la voix du faux prophète ils attaquèrent Timbo en 1859, s’en emparèrent et la livrèrent au pillage. Ils tuèrent un grand nombre d’habitants et s’emparèrent d’innombrables troupeaux et de plusieurs centaines de captifs. Oumar, accourant de sa villa de Sokotoro, réunit les contingents de Labé et du Bouvé, repoussa les Oubous dans leurs montagnes et leur reprit la plus grande partie de leur butin. ”
“ Tous profondément creusés dans une masse granitique de formation uniforme, sont bordés de parois perpendiculaires, hautes de deux cent cinquante à trois cents mètres, simulant souvent des fortifications gigantesques, ou rien ne manque, escarpe, bastions, angles saillants et rentrants, et toujours surmontées d’un énorme talus d’une élévation double. ”
“ Sur une colline isolée au centre de cet hémicycle, se groupent, sous des bouquets de verdure, les habitations des pâtres et des cultivateurs (près de deux mille captifs) , chargés d’exploiter ce sol privilégié, où de nombreux ruisseaux, courant des montagnes au fleuve, entretiennent toute l’année la fraîcheur, la fécondité et la vie : on dirait un immense jardin. ”
“ Le chef des blancs, dis-je à Sori, m’envoie auprès de l’almamy du Fouta-Djalon, et non auprès d’un homme en particulier. Si la lettre est adressée à Oumar, c’est que le gouverneur du Sénégal le croyait encore en possession du pouvoir, et si je vais le voir maintenant, ce ne sera qu’avec ta permission. ”
“ Il m’est bien souvent arrivé de contempler avec étonnement un bœuf perché sur quelque escarpement à pic, comme une chèvre dans nos climats, tandis que d’autres bondissaient de rocher en rocher comme de véritables animaux sauvages. ”
Termes fréquents
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