“ « Je voudrais vous poser une question, mon père, une seule, et que vous me répondiez, quelque mal que votre réponse puisse me faire, franchement, complètement... Vous venez de causer avec lui, bien à fond, n’est-ce pas, de lui lire dans le cœur ? Oui ou non, croyez-vous toujours qu’il m’aime ? » Le père hésita une seconde, puis, avec la décision d’un homme qui a pris, une fois pour toutes, son unique point d’appui dans la vérité, si périlleuses qu’en puissent être les conséquences : — « Oui, Brigitte, je crois qu’il t’aime. » — « Ah ! merci, mon père, » dit la jeune fille. ”
Résumé
L’Étape, publié en 1902 par Paul Bourget, incarne le « roman d’idées » à travers la conversion de Jean Monneron, un jeune homme issu d’un milieu rural du socialisme à la monarchie et au catholicisme. Ce roman traditionaliste critique le système démocratique et la décadence morale, défendant la famille, la religion et l’ordre social.
À travers les destins contrastés des personnages, Bourget dénonce les ravages de l’individualisme et propose une restauration des valeurs traditionnelles, en s’appuyant sur les idées de Louis de Bonald. L’œuvre, structurée comme une narration classique, mobilise des exemples et des discours pour convaincre le lecteur de sa thèse.
Citations de L’Étape (Paul Bourget)
“ « Pourquoi dois-tu me quitter et vivre seule ?... » — « Parce qu’une fille-mère est une honte pour une famille, » reprit-elle sombrement, « et que je ne veux pas imposer cette honte à quelqu’un qui a été si bon, si dévoué pour moi... Oui, » insista-t-elle. « Je pense à Jean, en ce moment, et à ce qui arriverait, si j’étais là, quand il se mariera... Ou il tairait ma faute à sa femme, ou il la lui dirait. Je le connais, il ne supporterait pas ce mensonge, et moi je ne supporterais pas qu’elle me regardât d’un certain regard. Non, mon père, je dois disparaître, aussitôt guérie... » ”
“ Rien qu’à l’horreur que lui donnait la seule pensée de ce service d’argent rendu par Adhémar à quelqu’un des siens, Julie eût pu mesurer sa défiance maladive à l’égard du jeune homme à qui elle s’était pourtant abandonnée et dont dépendait tout son avenir de femme. Quel châtiment !... Elle eut de nouveau à cette minute un de ces accès de détresse totale, comme elle en traversait sans cesse depuis qu’elle était la maîtresse de cet amant qui était libre et qui, pas une fois, ne lui avait, dans les causeries intimes de leurs rendez-vous, fait même la plus lointaine allusion à un mariage. ”
“ Quand Jean Monneron était mon élève, plus d’une fois j’ai vu son intelligence s’ouvrir, se donner, venir à la foi, et sa volonté l’arrêter net dans cet élan. Qui sait s’il n’en est pas de même aujourd’hui ?... » — « Mais, » dit Brigitte, « sa démarche auprès de vous était sincère, et, s’il veut m’épouser, » — elle souligna le mot en le prononçant, — « il doit vouloir tout ce qui peut l’y aider, excepté une démarche contre la conscience... » — « Et s’il pense que c’est le cas ? » reprit M. Ferrand, et, sur un geste étonné de sa fille : « Tu oublies qu’entre lui et nous, il y a son père... » ”
“ Tu es accusé d’avoir fait des faux ?... » s’écria Julie. « Mais ce n’est pas possible ! Tu es victime d’une calomnie, d’un malentendu ! Tu vas te justifier !... » — « Je ne me justifierai pas, » reprit Antoine, « parce que c’est vrai. Oui, c’est vrai, » insista-t-il, sur un geste épouvanté de sa sœur, « j’ai fait des faux, et j’ai volé... Pas pour moi, pour une femme. J’ai une maîtresse que j’aime passionnément. Elle a eu besoin de cet argent. Elle avait des dettes. Elle allait être saisie, jetée sur le pavé. J’ai perdu la tête. J’ai volé pour elle. Je n’essaie pas de nier. C’est ainsi. » ”
“ Une fois sur le trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, et bien sûr que personne ne pouvait plus ni les entendre ni les interrompre, Jean commença : — « Tu sais que tu t’es conduit d’une manière abominable vis-à-vis de Crémieu-Dax ? » — « Tu sais, » répliqua Riouffol, « que vous vous êtes conduits tous quatre, vous les bourgeois, d’une manière abominable vis-à-vis de l’U. T. ? » — « Il ne s’agit pas de l’U. T., » reprit Jean. « Il s’agit de l’insulte que tu n’as pas craint de jeter à la face de celui d’entre nous que vous devriez le plus respecter, vous les ouvriers. » ”
“ Ou bien Adhémar m’aime aussi, et tu le verras, ou bien... Mais donne-moi ta parole d’honneur, si tu vois qu’il m’aime, de me le dire, je ne te demande rien de plus. Un sentiment vrai a droit à la vérité profonde... Si tu pressentais mon secret, Jean, moi, j’avais deviné le tien. Tu aimes Brigitte Ferrand. Ne me dis pas non, je le sais. Si j’étais son amie et que je me permisse de causer de toi avec elle, trouverais-tu juste que je te cache ce que j’aurais cru lire dans son cœur ? Non, n’est-ce pas ? Ne fais donc pas à mon sentiment le tort que tu ne voudrais pas que je fisse au tien. ”
“ Au train ordinaire de la vie, Antoine en eût été remué, en dépit de son féroce égoïsme, au moins dans son amour-propre de frère et peut-être dans ce qui lui restait de cœur. Il y a dans les fautes d’une jeune fille, quand elle n’est pas simplement une vicieuse, une part de fatalité qui la rend si pitoyable de les avoir commises ! Elle a beau avoir, comme une Julie Monneron, suivi tous les cours de morale et de psychologie, d’histoire philosophique et de sciences naturelles qui chargent l’inutile programme des lycées destinés à son sexe, — elle n’est qu’une enfant, et une ignorante enfant. ”
“ Jean Monneron en connaissait la cause. Ses longues conversations avec ce M. Ferrand, dont le nom avait brûlé tout à l’heure les lèvres de Crémieu-Dax, la lui avaient apprise. Il savait qu’une intoxication mentale, plus redoutable que l’autre, était prodiguée à ces cerveaux de quarts de bacheliers, comme il l’avait dit, par les mêmes mains qui s’efforçaient de les guérir de l’alcool. Il savait que toutes ces obscures pensées étaient empoisonnées par les deux idées les plus fausses, quand on prétend y trouver la règle de la vie : la Justice absolue et le Bonheur universel. ”
“ « Il n’y a que trois partis : ou que Rumesnil m’épouse tout de suite, il ne peut pas ; ou que je me fie à lui, comme il me l’a demandé ; ou, si je n’ai pas assez d’énergie, que j’en finisse une fois pour toutes... » À plusieurs reprises, la pensée du suicide avait traversé cette âme sans croyance, restée haute par tant d’aspirations et emprisonnée dans un sort qu’elle n’acceptait pas... Elle l’avait rejetée chaque fois, de toute la force de sa jeunesse, et elle la rejeta encore. « On est toujours à temps de mourir, » conclut-elle à un instant de cette sinistre méditation. ”
“ C’est le développement du sens critique, et ce n’est que cela. Le sens critique une fois déchaîné, où s’arrête-t-il ? J’ai causé avec Antoine, ces temps derniers, et avec Julie. J’ai trouvé chez tous deux le même état d’esprit, le doute absolu, fondamental, sur tous les principes, sur le bien et sur le mal, sur le devoir et sur le crime, et je n’ai rien eu à leur répondre. Par la seule raison, tout se justifie et tout se détruit, puisque tout se discute, depuis que le monde est monde, avec des arguments de force pareille... ”
“ « Oui, les enfants, monuments glorieux, sauvent de l’oubli un père qui n’est plus, pareils à ces morceaux de liège qui font surnager le rets et qui l’empêchent de se perdre dans l’abîme... » — « Et moi, » songeait Joseph Monneron, « je m’y perdrai tout entier, dans l’abime. Personne ne sera mon monument glorieux. Personne ne me continuera. Je suis séparé de mon fils... » Et, pour la première fois peut-être, sentant le doute l’envahir sur les convictions d’après lesquelles il avait modelé sa vie, il dit tout haut : « Me serais-je trompé ?... » ”
“ Ferrand, je fais appel à tous nos souvenirs de jeunesse. Je te demande de me répondre avec une franchise absolue, comme je t’interroge. Tu reçois mon fils Jean. Il est sans cesse chez toi... As-tu remarqué qu’il s’intéresse à ta fille ?... » — « Il l’aime, » répondit Ferrand, après une seconde d’hésitation causée par la surprise. « Je le sais. » — « Et tu sais qu’elle l’aime ? » demanda Joseph Monneron. — « Oui, » reprit Ferrand, « et ton fils le sait aussi. C’est moi-même qui ai cru devoir le lui apprendre quand il est venu la demander en mariage... » ”
“ Antoine se rendait déjà compte que les relations d’un homme avec une femme, quand celle-ci est jolie et celui-là entreprenant, ne sont jamais bien définies, que la volonté féminine demeure toujours à la merci d’une surprise, comme la volonté masculine est toujours à la veille d’une brutalité. Il y a un domaine obscur et profond des sens où les résolutions les plus fermes s’amollissent et se fondent. La familiarité physique y aboutit si vite ! C’était la simple et tragique histoire de Julie : elle avait été d’abord naïvement flattée d’être remarquée par Rumesnil. ”
“ Où trouver le courage de réveiller le visionnaire de son rêve, si ce rêve était tout à fait inconscient ? Et si ce rêve était volontaire, si Joseph Monneron se réfugiait dans un monde idéal, pour ne pas se déchirer trop douloureusement à l’autre, pour ne pas le voir, comment avoir le courage de le rejeter au réel ? Tout en prononçant des lèvres les paroles du texte grec, Jean écoutait la voix intérieure lui redire un autre vers bien humble, bien indigne de l’Agamemnon et du génie antique, celui qu’il avait cité à M. Ferrand : Mon fils sera mon consolateur... ”
“ Jamais ce grand bourgeois français n’aurait promis Brigitte, sa Brigitte, sous la seule condition d’une profession de foi religieuse, au frère d’une fille séduite, coupable d’une tentative d’assassinat sur son amant et de suicide sur elle-même. Quand l’autre frère était un employé de banque voleur et faussaire ! Jean ne pouvait plus, sans déloyauté, se réclamer de la promesse de jeudi dernier, aller à cet homme si bon, à ce maître vénéré, et lui dire : « J’accepte d’être catholique, appelez-moi votre fils, » en se taisant du reste. C’était là que le devoir de la vérité absolue s’imposait. ”
“ Non, le Christianisme n’a pas le même principe que cette Révolution. Il en a un contraire, et l’expérience nous autorise à conclure que, de ces deux principes, celui dont l’application s’est toujours accompagnée de santé est vrai, c’est-à-dire conforme à la nature des choses, et l’autre, non. » — « Vous parlez de faits, monsieur : me permettrez-vous de vous en citer un, » objecta l’abbé Chanut, « en m’excusant d’une question si personnelle : sans la Révolution, vous, monsieur Monneron, que seriez-vous ?... — « Pour moi, » dit Crémieu-Dax en riant, « la réponse est toute faite... » ”
“ Nous ne savons pas ce que c’est que la Société, nous ne pouvons donc pas scientifiquement entreprendre de la réformer... » — « Raisonnement de lâche, » interrompit Crémieu-Dax, « nous devons arriver à plus de justice et tout de suite, puisque nous le pouvons. » — « Raisonnement d’orgueilleux qui conduit droit à l’anarchie, » répondit Jean. « Qu’est-ce que la justice ? Ce que tu crois juste... Voilà cent ans que chacun dans ce pays se fait juge de toute la société au nom de ce qu’il appelle sa conscience et qui n’est que sa passion dominante. Et c’est le secret de l’agonie de la France... » ”
“ « Fais-les s’en aller... Je veux te parler seul... » Puis, lorsque Jean eut transmis ce désir au docteur qui se retira avec le domestique dans l’autre pièce : « Il est mort, n’est-ce pas ?... » demanda-t-elle. « Ne mens pas...» — « Non, » répondit le frère, « il n’est que blessé... » Et comme elle semblait douter encore : « Il a eu la main déchirée et le poignet brisé... C’est très douloureux, m’a dit le docteur, mais ce n’est rien... » — « Ah !... » gémit-elle, « me pardonnera-t-il jamais ? » — « Calme-toi, » reprit-il, « tu n’as rien à te reprocher. Ce n’est pas ta faute. » ”
“ Jean Monneron allait avoir vingt-cinq ans. C’est la période où ces états contradictoires coexistent tout naturellement. L’âme du jeune homme s’est déjà meurtrie à la réalité, assez pour comprendre que ce monde est, comme la dit un sage, « une affaire brutale, » pas assez pour y flétrir la fleur de sa délicatesse native. La conscience de sa force frémit en lui, et il a peur, devant l’irréparable des décisions à prendre. Il se sait, pour employer une métaphore toute contemporaine, à une tête de ligne, et que son avenir de bonheur ou de malheur dépend d’un aiguillage sur tels on tels rails. ”
“ Il ne se rendait pas compte qu’elle aussi attendait ce mardi où Rumesnil devait rentrer, avec une fièvre qui lui mettait une flamme aux yeux, une lueur rose aux joues, une brûlure au front et aux mains. Elle était la maîtresse qui va savoir si son amant l’aime d’un amour véritable, la fille-mère à la veille d’éprouver le cœur du père de son enfant. Plus simplement, elle aimait, de cet amour que ce même Platon a dépeint, dans ce même Timée, comme pétri de volupté et de douleur : ἡδονῇ καὶ λύπῃ μεμιγμένον ἔρωτα. ”
“ Il ferme les yeux intellectuellement, comme on les ferme physiquement, devant un spectacle insupportable... Tout le secret de mes silences à l’égard de mon père est là, dans cette sensation que j’ai eue, presque enfant, qu’il ne voulait pas voir certaines choses, parce qu’il en souffrait, d’une souffrance qui vous étonnera, même vous, car vous n’avez jamais rencontré que son optimisme, si voulu, lui aussi. Mais moi, qui diffère tant de lui, par mon amour passionné de la vérité, quelle qu’elle soit, je lui ressemble trop par cette sensibilité maladive pour m’y être jamais trompé. ”
“ L’abbé Chanut, lui, était — et il reste, hélas ! — la victime de la dangereuse erreur où tombent aujourd’hui tant de prêtres excellents, qui parlent couramment de réconcilier le Catholicisme, la Science et la Démocratie, comme si les deux derniers termes étaient d’un côté, le premier de l’autre. Tout au contraire, ce sont les deux premiers termes qui sont d’un côté, et c’est le dernier qui est de l’autre. Le Catholicisme n’a pas à être réconcilié avec la Science, à laquelle il n’a jamais été opposé, pour la simple raison que, n’ayant pas le même objet, il n’évolue pas sur le même plan. ”
“ Nous avons peur du jugement de nos ennemis. Qu’est-ce que cela nous fait ? Ce sont nos ennemis, et nous nous battons. Il faut être à droite ou à gauche. Moi, je suis à gauche... Conquérons la liberté d’abord, nous la pratiquerons ensuite... » — « Je ne peux pas penser comme toi, mon père, » répondit Jean. Ce fanatisme d’incrédulité qui venait d’inspirer à l’universitaire, si cultivé d’autre part, si indulgent, si dépourvu d’égoïsme, cette dernière phrase, étonnante d’intolérance, avait touché dans l’amoureux de la pieuse Brigitte une fibre trop sensible. ”
“ La terreur de l’homme qui se sent perdu était peinte sur ses traits hagards, dans ses prunelles fixes, dans l’affaissement de tout son corps, écroulé soudain sur une des chaises. La mince lueur de l’unique bougie sculptait par plans livides ce masque où se lisait maintenant la vérité qu’il avait cachée à son frère, comme à son père, quoique avec un autre mensonge. Il n’avait pas plus employé l’argent des trois chèques à des opérations de Bourse qu’il n’avait mis au courant le livret La Croix sous la dictée d’un camarade. ”
“ Quand la bonne, rencontrée dans l’antichambre, lui eut répondu que Julie était chez elle, son cœur battit dans sa poitrine avec une force telle qu’il lui fallut s’appuyer un instant au mur du corridor, avant de frapper à la porte derrière laquelle allait se jouer une autre scène de leur tragédie familiale, la plus décisive, croyait-il, et la plus poignante, il en était sûr. L’honneur perdu d’un frère, c’est une grande épreuve. Elle ne touche pourtant pas l’âme au même point blessable que le fait l’honneur perdu d’une sœur. ”
“ Crémieu-Dax s’était engagé avec l’abbé Chanut dans un petit couloir circulaire qui contournait la grande salle et aboutissait, par la bibliothèque, à la chambre emphatiquement dite du Conseil. Quatre personnes s’y trouvaient en ce moment, qui écoutaient, sans se parler, le tumulte grandissant de la salle voisine. C’étaient le roux et germanique Bobetière, le ruskinien et chevelu Marins Pons, le cacographe Boisselot et Riouffol, dont la figure paraissait plus jaune, les traits plus hagards, la mâchoire plus brutale, les yeux plus brillants, le rude torse plus tassé encore que d’habitude. ”
“ Bien résolu à retirer sa demande, pour ne pas accepter une clause à laquelle il ne pouvait se soumettre en toute conscience, sa violente douleur augmentait encore l’énergie de cette résolution. L’idée de l’effort s’associe trop aisément dans les âmes délicates à l’idée de mérite : elles sont toujours tentées de se mésestimer de ce qui leur plait et de s’estimer de ce qui leur coûte. Et qu’il en coûtait à Jean de renoncer pour toujours à l’amie dont la grâce blonde allait rayonner tout à l’heure dans ce décor d’automne et de tristesse, si ses calculs s’étaient trouvés justes ! ”
“ Dans cette véritable fièvre de la conscience qu’est une grande tentation, le doute sur soi-même est le premier stade de l’envahissement. Avoir peur de commettre une faute, c’est déjà reconnaître qu’elle n’est pas impossible. L’homme absolument probe ne craint pas d’être entraîné à voler. Entre lui et l’acte, il y a l’infranchissable. La terreur de Julie Monneron à la seule idée de ce que venait de lui proposer Rumesnil était déjà une défaillance de sa moralité. Se sentir faible, c’est l’être. ”
“ Dans ces instants d’une crise tragique de conscience, c’était cette fatale manie de révolte contre les préjugés qu’elle retrouvait à son service, et tout n’est-il pas préjugé, quand on veut tout réduire au critère de sa propre logique ? Comme éléments de résistance, en dehors de l’indestructible instinct qui veut que l’amour maternel s’éveille au cœur de la femme avant même qu’elle ait conçu, que rencontrait-elle ? ”
“ C’était son amour qui avait agi en elle, presque malgré elle, ce besoin de savoir à tout prix si, oui ou non, son amant l’aimait. Un moyen dangereux s’était offert. Elle l’avait saisi instinctivement. Cette énergie calme, dont elle voyait Jean soutenu, lui avait soudain donné cette idée : l’employer à lire la vérité dans ce cœur de Rumesnil qu’elle n’arrivait pas à déchiffrer elle-même. Elle avait constaté, une fois de plus, dans son rendez-vous de la veille, rue d’Estrées, que le jeune noble était, malgré tout, profondément attaché à son ami. ”
“ Je n’en ai pas moins aimé Mlle Brigitte. On ne commande pas à ses émotions, mais on commande à ses actes. Vous-même, mon cher maître, maintenant que vous connaissez toute la vérité, je vous mets au défi de me conseiller cet acte-là, cette conversion à une religion dont je doute, pour satisfaire le plus personnel des sentiments, le désir du bonheur, alors que je suis certain, bien certain que cette conversion désespérera mon père, et dans un moment où il est peut-être à la veille d’une affreuse épreuve ?... ”
“ Des gentilshommes philosophes d’alors, Rumesnil avait le masque spirituel : un air vif, des yeux clairs à fleur de tête, d’une mobilité singulière, la bouche gourmande et rieuse. Il était grand, bien pris dans une taille fine, très blond avec un teint blanc et rose de jeune fille, la moustache floconneuse, quelque chose d’insolent et de presque effronté dans toute son allure, mais aussi une grâce irrésistible, quand il voulait plaire. Ses jolies façons avaient tellement attiré Jean, lorsqu’ils s’étaient rencontrés, dans ce même Louis-le-Grand où il avait connu Crémieu-Dax ! ”
“ La curiosité passionnée, excitée chez Jean par la rencontre d’idées si différentes des siennes, ses hardies questions, son ardeur à forcer la réponse, toute cette fièvre communicative d’une jeune conscience qui se cherche, avaient entraîné Ferrand à des discussions dont il s’était d’abord fait scrupule. Puis, ces débats l’avaient intéressé autant et plus que son élève. Il s’était créé entre ces deux pensées une de ces relations presque impossibles à définir, car elles n’ont guère d’analogue. L’intelligence de chacun était devenue pour l’autre un champ d’action presque nécessaire. ”
“ Un mariage avec la fille de cet homme, c’était toute l’intelligence de son fils aliénée de la sienne pour toujours, son fils passé au camp ennemi, définitivement, irréparablement ! En même temps, il se rappela leur conversation de ce matin, la souffrance empreinte sur le visage du jeune homme, quand lui-même s’était livré à cette violente sortie contre son ancien camarade d’école. Et Jean ne l’avait pas arrêté ? Il n’avait pas saisi cette occasion de dire son secret ? Il n’avait pas eu plus d’ouverture de cœur pour son père que n’en avaient eu Antoine et Julie, — moins encore ? ”
“ Et alors, c’était le bonheur absolu, toute sa vie changée, un épanouissement de ses rêves de cœur et d’esprit, une atmosphère de lumière et de liberté autour des aspirations si durement comprimées de sa jeunesse !... Sinon, et avec cette maternité clandestine, c’était l’effondrement de tout, une descente noire dans un abîme de misères, plus de possibilité de famille, sinon que l’abjection ou la déloyauté, une existence à jamais manquée !... ”
“ On donne des raisons de croire, ce qui n’est pas la même chose. Une conversion n’est pas une œuvre purement intellectuelle. Sans cela, tout le monde croirait, ou bien personne. On croit avec tout son être, avec son intelligence, certes, mais aussi avec son cœur et avec sa volonté. Il y a des gens qui n’aiment pas à croire, qui ne veulent pas croire, et ils en arrivent à obscurcir pour eux jusqu’aux ténèbres, ce qui, pour toi, pour moi, fait évidence et lumière. ”
“ Il nous suffit de concevoir cette efficacité comme possible, pour que notre conscience nous reproche de n’y avoir pas eu recours. C’était cet obscur remords que la parole de son fils Jean avait éveillé dans l’âme de Joseph Monneron. Les démonstrations les mieux établies pouvaient d’autant moins en avoir raison que le cœur du brave homme conspirait avec ce remords : à reporter sur lui-même une part de responsabilité, il diminuait celle de ces deux misérables êtres, nés de son sang, et si tôt, si lamentablement abîmés dans l’irréparable. ”
“ « Mais Jean n’est pas marié !... » répondit le père. — « Il le sera bientôt, » repartit-elle. — « Qui te fait dire cela ? » demanda-t-il, surpris par le ton affirmatif avec lequel elle s’exprimait, « est-ce que tu as reçu ses confidences ?... » — « Je sais qu’il aime quelqu’un, » reprit-elle. — « Et qui ? » interrogea le père. — « Brigitte Ferrand, » répondit Julie, après une hésitation. — « Brigitte Ferrand ?... » répéta Joseph Monneron. L’accent dont il avait prononcé le nom de la fille de son ancien camarade trahissait un saisissement si fort que Julie n’ajouta pas un mot. ”
Termes fréquents
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