“ J’ai un tapissier sous la main, celui de Verugna. — En voilà un qui nous a été utile, dit Emma. — Verugna ! s’écria Farjolle, je peux faire ma fortune avec cet homme-là, si je ne suis pas un imbécile ! Que dirais-tu, si tu me voyais arriver un de ces soirs, avec deux cent mille francs, gagnés d’un seul coup ? — Au jeu ? — Jamais de la vie. À la Bourse, ma chérie. — Tu crois que ce n’est pas dangereux, la Bourse ? — C’est dangereux pour les gens qui n’y entendent rien... Mais des gaillards comme Verugna et Moussac ! L’important est d’avoir des renseignements. ”
Résumé
Alfred Capus, dans Qui perd gagne (1890), dévoile les mécanismes de la vie parisienne à travers les parcours croisés de personnages tels que Farjolle, Emma et Verugna. Ce roman, combinant romance et intrigues financières, met en lumière les ambigüités des liens conjugaux, les dangers de la Bourse et les enjeux de pouvoir dans les milieux bourgeois.
Les sujets de l’infidélité, de la promotion et des cercles sociaux s’entrecroisent, révélant une société où les apparences cachent les enjeux économiques. Capus y examine avec subtilité les conflits entre réussite et éthique.
Citations de Qui perd gagne (Alfred Capus)
“ Peu tournaient la rue Clément-Marot. Deux s’avancèrent par le bout de la rue, du côté opposé à l’avenue Montaigne : une victoria élégante avec un cocher en livrée, et un fiacre. Dans le fiacre une dame tenait une ombrelle blanche, Farjolle eut un battement de cœur. — Suis-je bête ! Emma a une ombrelle rouge. D’ailleurs, elle n’aurait pas pris une voiture découverte. Il est vrai qu’il n’y en a pas d’autres dans cette saison... Le fiacre ne s’arrêta pas, en effet, devant la maison de Velard. Quand il passa près du café, Farjolle regarda la dame. ”
“ Depuis que Farjolle s’occupait de l’affaire Griffith, Emma n’allait plus chez le petit que deux ou trois fois par semaine. Non qu’elle fût mécontente ou désenchantée, mais deux ou trois visites par semaine à son amant lui paraissaient une débauche suffisante pour une personne raisonnable. Tous les jours, c’eût été une autre existence mêlée à son existence ordinaire, la contrariant, la compliquant ; de cette façon, son intrigue se bornait à des promenades de deux heures aux Champs-Élysées. Elle n’y songeait plus en rentrant à la maison, dans l’intérieur de son ménage. ”
“ Je le lui ai dit, à Brasier ; tu ne sais pas ce qu’il m’a répondu ? Il m’a répondu : « Mon cher, j’ai trompé Verugna avec toutes ses maîtresses, je ne vais pas faire une exception pour Joséphine, qui est une des plus gentilles. » Emma répliqua... — Dame ! si c’est son idée, à ce garçon ! Elle fut mécontente d’avoir été obligée de dire un mensonge à son mari : non pas qu’un mensonge choquât sa conscience, mais cela complique la vie, vous embarque dans des histoires où l’on se perd. Il faut inventer, chercher, se creuser la tête. ”
“ Au fait, cette aventure avec Velard était-elle autre chose qu’un amusement ? Et elle ne cesserait pas d’être une simple distraction, même si Emma allait jusqu’au bout. Est-ce que Farjolle ne lui avait pas raconté l’histoire de Joséphine avec une désinvolture parfaite, ajoutant que ces accidents n’ont pas grande importance dans la vie ? Il ne le saurait jamais, d’ailleurs, et ne serait pas ridicule pour cela. Les maris ridicules sont ceux qui soupçonnent leur femme, surveillent sa conduite, qui sont trompés tout de même et ne découvrent rien. ”
“ Letourneur, c’est le maître de la maison, ou plutôt c’est le maître du maître de la maison. — Oui, ajouta Velard, c’est un banquier. — Donc, continua Farjolle, Letourneur, avec qui je causais, — Verugna nous avait présentés, — m’a dit en te désignant : « Connaissez-vous cette jolie femme, je ne l’ai jamais vue ici. » Je lui ai répondu que c’était ma femme et il m’a félicité. — Bon, cela ! s’écria Brasier. — Et j’allais te l’amener lorsque Moussac l’a pris par le bras et l’a entraîné. Ce sera pour tout à l’heure. J’ai une soif du diable, je vais boire un verre de champagne. ”
“ Adieu, nous partons ! — Au contraire, fit Verugna. Restez tous les deux avec moi... Nous allons simplement dîner au restaurant, puis au Châtelet voir une féerie. Elle adore les féeries, Joséphine. — Impossible, répliqua Velard, je dîne chez Jeanne. Nous traitons des rastaquouères. — Voyons, mes enfants, ne m’abandonnez pas. Si vous croyez que c’est drôle de manger en tête à tête avec une femme et d’aller à une féerie idiote !... Vous, Farjolle, vous êtes libre, j’espère... Restez donc avec moi. ”
“ Emma lui parla de Verugna, de son journal. — Il lui plaît beaucoup, à Verugna, M. Farjolle, dit Joséphine. Vous pensez si je l’encourage... — Tu es bien mignonne et tu es une bonne fille. Un mot par-ci, par-là, ça aidera joliment. — Il a un drôle de caractère, Verugna, un caractère de fille : il aime qu’on reste avec lui, qu’on lui fasse la cour, qu’on rie quand il dit des blagues. Votre mari l’a deviné ; il est malin sous son air rangé et convenable, votre mari. Vous avez bien fait de vous mettre avec cet homme-là. Emma l’invita à dîner pour le soir ; elle refusa. ”
“ Mais Farjolle n’était pas vraiment joueur. Il avait vu de trop près la duperie du jeu, tel qu’il est organisé à Paris dans les tripots, pour y engager de l’argent, « solide et honnêtement acquis », comme il se disait à lui-même, non sans fierté. « Jouer, pensait-il, c’est bon quand on n’a pas le sou. » Et peu à peu, il n’alla plus au cercle que pour voir des camarades utiles, donner des rendez-vous, écrire une lettre ; il traversait dédaigneusement les salles de baccarat, visant plus haut que les vulgaires combinaisons des cartes. ”
“ Farjolle pouvait se vanter d’une chose ; il se fichait carrément de leur opinion. — Oh ! là là, l’opinion de Brasier, du commandant !... Ce serait malheureux de se tracasser pour si peu... En se rappelant le motif de son arrestation, il la trouva imméritée. Étant donné sa situation, ses antécédents, c’était maladroit de la part du parquet d’avoir agi si brutalement. On l’avait pris pour un filou vulgaire, pour un Selim, pour un Bachelard, volant leurs clients sans vergogne. — Il n’est pas possible que le juge d’instruction ne s’aperçoive pas de la différence. ”
“ La semaine qui suivit, une voiture à deux chevaux s’arrêta avenue de Clichy, à leur porte. Une dame vêtue d’un manteau de loutre demanda Mme Farjolle à la concierge. C’était Joséphine qui venait embrasser la patronne. Elle manifesta une joie immense et Emma la reçut cordialement. — Êtes-vous heureuse, patronne ? interrogea Joséphine. Ça vous est égal que je vous appelle patronne, entre nous ? — Appelle-moi donc Emma, simplement. Je suis très heureuse : tu sais que je ne souhaitais pas les falbalas, le luxe. Et toi ? — Oh ! moi, c’est un rêve. J’ai des chevaux et deux voitures. ”
“ Emma en éprouva une joie véritable. — C’est un vilain monde, dit-elle. — Un monde stupide pour lequel vous n’êtes pas faite... Moi, j’y vis parce que je suis seul et que je m’y ennuie moins qu’ailleurs... Vers la fin du repas, une certaine intimité régnait entre eux. Emma, moins énervée, n’apercevait qu’à travers un rêve la scène de tout à l’heure sur le divan. L’étrangeté de la situation diminuait son dégoût. Elle fit part à Letourneur de ses projets de campagne. — Je n’ai d’autre ambition que de me retirer avec Farjolle, si c’est possible. ”
“ Plus un métier est délicat, — et il n’en est pas de plus délicat que celui d’intermédiaire entre le capitaliste et la spéculation, — plus il doit être pratiqué honnêtement. J’ai fondé un journal honnête et indépendant, et rien ne me fera dévier de ma route. Il ajouta : — Dans ce genre d’affaires, l’honnêteté est une chose pratique, et l’on ne serait pas honnête naturellement qu’on aurait avantage à le devenir. Les capitalistes sont las d’être la proie des flibustiers comme ce Selim. Une grande sincérité éclatait dans ces paroles. Il était impossible de se méfier de Farjolle. ”
“ On ne conduit les gens en prison que pour des crimes ou des vols : il était impossible que Farjolle eût volé, lui dont tout le monde vantait la conduite sérieuse dans les affaires. Combien de fois avait-elle entendu faire l’éloge de son mari ! D’après ses vagues explications, elle devinait bien que Farjolle, ayant joué l’argent du commandant à la Bourse, l’avait perdu. Ça, c’était un malheur, une déveine, une affaire manquée ; mais Emma ne pouvait comprendre qu’il y eût là dedans un délit quelconque, un vol. ”
“ Non, elle est bien bonne... À Mazas, alors. — Mon Dieu ! oui, à Mazas ! — Sacré Farjolle ! il ferait une tête à Mazas... J’irais le voir certainement, et toi ? — Moi aussi... j’ai un principe : ne jamais lâcher les camarades dans le malheur. Leur hilarité ne connut plus de bornes. Verugna surtout se tordait, avec des éclats de rire d’enfant devant la baraque d’un guignol. — Ah ! ah ! Farjolle à Mazas ! Ah ! ah ! j’ai tout de même de la sympathie pour lui. Si je les lui prêtais, les cinquante mille francs ? — Ce serait une solution, fit observer Brasier. ”
“ Velard avait hésité longtemps. Pour un garçon raisonnable et qui gagne sa vie dans les affaires, c’est une importante résolution que de donner cinquante mille francs à une femme. Il supposa que ses amis se moqueraient joliment de lui s’ils connaissaient une pareille folie et que peut-être même des clients perdraient de leur confiance. La folie était d’autant plus grande que cette femme, il avait été son amant, il l’avait possédée bien des fois. Ainsi, pour revoir une ancienne maîtresse, il allait dépenser, dilapider cinquante billets de mille ! ”
“ Le banquet commença d’une façon très convenable. Brasier approuva le menu et manifesta l’intention de porter un toast après le potage. Farjolle le retint, comme il ouvrait la bouche pour dire évidemment des bêtises, et la table de la presse ne tarda pas à être bruyante. Au milieu du repas les convives changèrent de place et la gaieté devint générale. Un silence se fit quand le moment des toasts arriva. L’homme qui occupait la place de l’ambassadeur d’Angleterre se leva le premier et but « à l’intrépidité de Griffith et à la prospérité du Cirque anglo-français ». ”
“ Vous ne m’en voulez pas ? — Pourquoi vous en voudrais-je ? — Et moi qui vous présente Jeanne d’Estrelle et qui vous fais dîner avec elle en cabinet particulier ? — J’ai fait la connaissance de Mlle d’Estrelle avec le plus grand plaisir. — Elle est idiote, cette fille ! s’écria Velard. — Pas du tout : elle est charmante, répliqua Emma. — Aussi, que diable ! quand on est marié, on prévient les gens. Une joie générale s’ensuivit et l’on servit le café au milieu des propos les plus gais. Velard continuait de s’excuser d’une façon comique qui réjouissait beaucoup Emma. ”
“ Dans la rue, Farjolle constata que ses idées étaient embrouillées. Non, certes, il ne soupçonnait pas sa femme, et cependant une sourde inquiétude l’envahissait. Rien ne lui paraissait naturel, depuis hier, et pourtant aucun détail ne l’avait frappé, ni un geste ni un coup d’œil. Velard était parti de son côté, leur serrant la main cordialement, comme à l’ordinaire, avec un : « Au revoir, mes amis. » Emma avait répondu : « Au revoir, Monsieur, à bientôt. » — C’est de l’obsession. Ce sacré Brasier me payera cette blague-là ! ”
“ Il refusa de servir de témoin, fait unique dans sa vie. Lorsqu’il voyait perdre un banquier, il souriait d’un sourire amer et résigné : pendant les repas, si les convives discutaient du tirage à cinq, il ne prenait pas part à la conversation. Il confia à Brasier qu’il regrettait d’avoir porté plainte contre Farjolle et que son argent lui paraissait irrémédiablement perdu. Brasier haussait les épaules. — J’aurais mieux fait d’accepter les trente mille francs qu’il m’offrait, et de lui laisser du temps pour le reste. Décidément, je ne ferai jamais que des bêtises et je mourrai sur la paille. ”
“ Qui est-ce qui n’a pas crevé de faim ? Et Brasier haussait les épaules. Quelle manie de s’informer d’où venaient les gens qu’on fréquentait ? À cause de Verugna, lui et Farjolle se lièrent davantage. Brasier amusait Joséphine et il lui faisait la cour. Verugna, qui n’était pas jaloux, s’en « fichait » absolument. Vis-à-vis de la maîtresse du directeur, l’attitude de Farjolle était paternelle, familière, avec une pointe de respect. Quand Brasier et Verugna s’injuriaient « pour rire », il acquiesçait alternativement aux saillies de l’un et de l’autre. ”
“ Les deux mille francs ne durèrent pas longtemps, mais Emma l’avait prévu, et, pleine de confiance, versa résolument dans le ménage un supplément de fonds. Farjolle montrait d’ailleurs une activité extraordinaire. Il sortait tous les matins, courant de client en client. À l’époque où, continuellement décavé, il s’agitait des heures pour trouver cent sous, il admirait ceux qui ont toujours quelques louis en poche et savent où dîner chaque soir. Il en était là, par un brusque changement du sort. Il ne tenait plus qu’à lui de monter et de grandir. ”
“ Velard penaud sortit de la chambre. Pendant cette minute où elle resta seule, Emma fut envahie d’un grand dégoût. Son amant lui inspira de l’horreur : il lui apparut comme un mauvais génie venant jeter le trouble dans son existence si bien organisée pour la quiétude. « Et puis, ce Farjolle qui n’était pas jaloux ! Quelle gaffe ! quel emballement ridicule... » Et, très irritée, elle se prépara à lui dire carrément ce qu’elle pensait de sa conduite. Dans le fumoir, Brissot, assis devant une table, rédigeait le procès-verbal. Farjolle regardait par la fenêtre. ”
“ Après la lecture, Emma fut un peu rassurée et son énervement de la journée se calma. Farjolle n’avait pas l’air de trop souffrir : il ne se plaignait pas trop amèrement. Le ton de la lettre était d’un homme résigné, mais qui a confiance dans l’avenir. « Le juge d’instruction a été très poli à mon égard, disait-il. Il voit la différence qui existe entre moi, qui ai eu de la guigne, et un filou vulgaire. » ”
“ Farjolle répondit en souriant : — Bah ! c’est effacé. Nous nous aimons, c’est le principal. Le reste n’a pas d’importance : on doit être indulgent les uns pour les autres. Elle pleura : — Oui, j’ai été folle ! — Allons ! ne te fais plus de mauvais sang et dînons, ma chérie. Ces truffes ont une odeur délicieuse... Le lendemain, Farjolle travaillait dans son cabinet de la Bourse indépendante. On sonna. Le garçon de bureau fit passer une carte : « Isidore Baret. » — Isidore Baret ! c’est le commandant ! Qu’est-ce qu’il me veut donc ? pensa Farjolle, imperceptiblement troublé. ”
“ Ah ! non, par exemple, tu es trop heureux au jeu. Je ne dis pas que tu triches, mais tu as dû avoir un ancêtre qui trichait... Tu triches par atavisme... Tu n’y es pour rien, toi, tu es honnête, c’est l’ancêtre qui est coupable. Verugna adorait ces façons-là. Tous les mois, Brasier rendait visite à la mère qui occupait, dans l’avenue des Champs-Élysées, un somptueux appartement avec quatre salons en enfilade où elle ne recevait jamais personne. Il l’aimait beaucoup, elle aussi. « Avoir eu un mari et un fils comme ceux-là, ce n’était pas d’une femme ordinaire, certainement. » ”
“ Non. Le commandant Baret n’est ni négociant, ni père de famille. Même, on l’appelle commandant et il n’a jamais occupé ce grade dans l’armée. C’est un égoïste, vivant seul, sans parents et sans amis. Sa vie s’écoule autour des tables de baccarat, dans les tripots. Il est maniaque, chercheur de systèmes au jeu. Me Jacques Vernot parla au tribunal, avec une verve ironique, du système de d’Alembert et fit sourire l’assistance à plusieurs reprises. D’où vient la fureur du commandant lorsque Farjolle lui demande un délai de huit jours ? ”
“ Le bruit de l’intimité de Farjolle avec le directeur de l’Informé se répandit parmi le petit monde où circulent ces potins. Des conversations s’engagèrent au cercle, à ce sujet. Brasier qui, par ses relations avec Verugna, se trouvait être plus au courant que personne, affirma que Farjolle était un garçon très intelligent : — Au fond, il est peut-être aussi canaille que les autres ; mais au moins il n’est ni prétentieux, ni malotru, ni arrogant. ”
“ Qui est-ce qui peut dormir à minuit et demi ? Eux, peut-être, là-bas, aux Batignolles. Ils devaient être déjà au lit. Il imagina Emma enlevant son peignoir, se déshabillant, montrant ses jambes nues. Elle avait à coup sûr des jambes magnifiques. Cela se devinait à la façon décidée, alerte, crâne, dont elle marchait. Lui qui était maigre et sans mollets, il adorait cette beauté chez la femme. Jeanne d’Estrelle lui plaisait fort, mais il ne s’était jamais « emballé » tout à fait sur elle, à cause de ses cuisses qu’elle avait plates et mal conformées. ”
“ Ensuite, Farjolle offrit des radis qu’il avait semés lui-même et fit l’éloge de la campagne. Peu à peu, Verugna se laissa aller à dire des choses légères et, comme Emma souriait, lâcha des mots très raides qui soulevaient des éclats de rire. Velard fronçait les sourcils, furieux du sang-froid d’Emma devant de telles grossièretés. Après déjeuner les dames voulurent monter en canot. — Je sais ramer, moi, je vous conduirai ! s’écria Joséphine. — Non, répondit Farjolle, ce ne serait pas prudent : il y a trop de courant. Il faut que quelqu’un vous accompagne. ”
“ Farjolle l’accompagnait partout, s’occupant plus de l’affaire que Velard, absorbé par son amour. De l’avis général, sur le boulevard et dans les cercles, Farjolle avait montré, en cette circonstance, des talents supérieurs, un sens remarquable de la publicité. Certes, il jouait de bonheur aussi ; mais enfin ces bonheurs-là n’arrivent qu’aux gens organisés pour les recevoir. Quand on pensait que Farjolle, il y a quelques mois seulement, roulait dans les tripots à la recherche de cent sous, il fallait bien convenir que ce n’était pas le premier venu. ”
“ À Mantes, le chef de gare les salua : — Comment allez-vous, monsieur Farjolle ? L’hiver s’est bien passé ?... — Pas mal. — Vous revenez par ici, cet été ? — Peut-être... Hors de la gare, Emma dit : — Il ne sait rien, tant mieux ! — Est-ce qu’on sait ces bêtises-là en province ? répondit Farjolle. Les gens sont moins idiots qu’à Paris. Ils prirent la carriole qui leur avait servi l’été précédent. Emma conduisit. Devant la Maison-Verte, ils s’arrêtèrent. Personne n’y était entré depuis eux. ”
“ Une plus grande tristesse s’empara d’elle ; elle n’éprouva aucune colère contre Farjolle. Néanmoins, puisque c’était public, elle allait s’habiller et sortir. Elle irait voir Joséphine, une amie en réalité, à qui elle pouvait se confier et demander un conseil. Joséphine demeurait complètement avec Moussac, avenue de l’Opéra. Elle se rangeait, ne « vadrouillait » plus, faisait des économies. Elle se montra charmante avec la « patronne » et même des larmes lui vinrent aux yeux. — C’est un grand malheur, s’écria-t-elle. ”
“ Lui qui évitait les querelles avec tant de soin, qui ne s’était jamais battu en duel quoiqu’il en eût eu déjà l’occasion, se sentait des envies de provoquer les gens. Et, à cette soirée d’inauguration du Cirque anglo-français, il était nerveux et agité parce que Farjolle et Emma causaient avec Letourneur, le banquier. Sans qu’il sût pourquoi, Letourneur l’agaçait particulièrement. Un rival, Letourneur ? Non, Velard ne pouvait croire une pareille sottise. Letourneur était immensément riche, mais usé de corps, vilain de figure et assez sale. ”
“ Le commandant sortit en serrant la main de Farjolle, assez froidement, et en secouant la tête. Désappointé, inquiet, furieux contre l’humanité entière, il retourna au cercle, erra autour des tables de jeu. Il répondit sur un ton brusque à des amis qui lui demandaient des nouvelles de sa santé, et l’on en conclut qu’il était témoin dans quelque affaire d’honneur délicate qui ne s’arrangeait pas à sa convenance. Le banquier, un Espagnol très riche, tenait la banque avec une déveine inouïe : il perdait tous les coups. ”
“ Si jamais quelqu’un soupçonne ce qui est, que ce soit par hasard ou par votre faute, nous serons obligés de nous séparer définitivement. Voyez-vous votre ami Brasier ou quelqu’un de ce monde disant : « Tiens ! Velard est avec la femme de Farjolle ! ... » Ça, je ne le supporterai jamais ! Velard, très doux, répondit ; — Je vous jure, Emma, que jamais personne ne saura que je vous aime. Il ajouta : — Croyez-vous que je sois heureux de vous voir parmi toutes ces femmes, cette Joséphine, cette Noëlle, qui ont roulé partout ? ”
“ Elle eut un gentil mouvement de tête, et Velard frappa avec sa canne le coffre d’un fiacre dont le cocher, qui buvait du punch chez le marchand de vins, accourut. Il demeurait rue Clément-Marot, dans un entre-sol. Il avait choisi le quartier des Champs-Élysées, loin des boulevards et des cercles, pour être à l’abri des importuns, des raseurs, des gens qui viennent fumer une cigarette au coin de votre feu, parce que vous êtes sur leur chemin, et qui vous disent des banalités en attendant qu’il ne pleuve plus. ”
“ Radouci par cette parole, Verugna ajouta : — Dites tout de suite que c’est moi qui vous en ai donné l’idée. Joséphine, qui s’était mise à pleurer, s’écria : — Pour sûr, c’est toi. Je n’y pensais pas avant. — Toi, ma petite, fit Verugna en étendant la main, tu recevras tout de même une bonne paire de gifles. — Donne-la-lui, la paire de gifles, reprit Brasier, et que ce soit fini ! Tu fais le fanfaron, tu cries partout que tu te fiches pas mal d’être trompé par tes amis, et puis tu es comme les autres. Tiens ! tu as l’air d’un mari, pouah ! ”
“ Il quitta le cercle, prit un fiacre. — Aux Champs-Élysées, dit-il au cocher. Il descendit au rond-point et longea l’avenue Montaigne jusqu’à un petit café situé juste vis-à-vis de la rue Clément-Marot. Il s’assit dans un coin de l’établissement, se fit servir un bock. À travers le rideau qui tombait sur la vitre, il apercevait la maison de Velard. « Je resterai ici à perdre mon temps comme un imbécile. Mais si je ne vois rien d’ici à cinq heures, ce sera une affaire enterrée, et je n’y penserai plus jamais, jamais. » ”
“ Moussac acquiesça : — Au fait, Farjolle me l’a encore rappelé l’autre jour. Je vais lui écrire un mot, il nous attendra à la gare. — Oui, Farjolle est un bon garçon, dit Verugna. Viens-tu, Brasier ? — Certes. — Nous partirons demain matin, si vous voulez Moussac, vous vous chargez de le prévenir ? — Oh ! pourquoi le prévenir ? reprit Joséphine. Il n’y aura peut-être pas de quoi déjeuner, ce sera bien plus gentil. Brasier blâma cette opinion. — Joséphine est toujours la même. S’il n’y a pas de quoi déjeuner, nous serons tous bien attrapés. ”
Termes fréquents
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