“ Désormais Frida devint l’unique fée honorée dans mon sanctuaire, et l’encens ramassé sur les épicéas du jardin ne brûla plus que pour elle. Par les vitres brouillées, je contemplais les profils aigus des maisons de la ville haute ; je me disais que, par delà ces toitures, tout là-bas, près de la lisière des bois, s’élevait la demeure de Frida, et des soupirs gonflaient ma poitrine à la crainte de ne plus la revoir. Je me la représentais comme une princesse enchantée en son château et je ne pouvais me résigner à languir loin de la dame de mes pensées. ”
Frida
Définition et enjeux
Le thème de “Frida” a été abordé par des auteurs tels que Jules Lemaître, André Theuriet, Paul Flamant, Albert Robida ou Camille Bellaigue. Il est souvent associé à des termes comme Céline, Hermann, le prince, Fridthjof ou la duchesse.
Citations sur “Frida”
“ Je lui pris la main et je la pressai, comme dans la romance de Mlle Gertrude du Kœler, « avec tant et tant de tendresse » que la chaleur de mon étreinte devint communicative. Transies tout à l’heure par la bise, nos deux mains brûlaient. Nous demeurâmes un bon moment en face l’un de l’autre, silencieux et souriants. Puis les doigts de Frida serrèrent plus étroitement les miens : — Vite, dit-elle en m’entraînant, sauvons-nous !... ”
“ Ne serait-ce pas original, mon cher seigneur, de faire ce que nul prince n’a osé jusqu’à présent et, d’aller jusqu’au bout de votre charité ? — Et de me supprimer moi-même ? fit Hermann en souriant. — Oh ! non, pas tout de suite, répondit Frida avec ingénuité. Et, redevenue songeuse et comme attentive à une vision intérieure : — Après... je ne sais pas... — Cela vous est donc, tout à fait égal que je sois prince, Frida ? — Non, mon ami. Je suis heureuse, au contraire, que vous soyez puissant, que vous occupiez sur terre la place que les hommes envient et honorent le plus. ”
“ « guten Abend ! (Bonsoir) , » tout cela me semblait tenir du sortilège. Je comprenais maintenant que Frida, vivant dans l’entourage de ces hétéroclites demoiselles, ne fût pas éloignée de croire, elle aussi, à l’existence des fées. Mais elle était elle-même, à mes yeux, la plus adorable et la plus gentille fée qu’on pût rêver. Dans le sombre et singulier décor de cette haute salle à peine éclairée, sa blanche petite personne apparaissait argentée et vaporeuse comme un rayon de lune. ”
“ Mes yeux se fixaient sur la délicate figure de Frida et ne pouvaient s’en détacher. Un mélange d’adoration et de tendresse inclina ma tête alourdie et je la posai dévotement sur les genoux de la mignonne princesse, en bégayant : — Frida, je vous aime... Je vous aimerai toujours !... Voulez-vous ? Sa main effleura mes cheveux, et elle répondit gravement : — Je veux bien... Vous serez mon bon ami, comme Justin est le Schatz de votre Céline... ”
“ Ce que j'ai, Frida? J'ai que je commence à devenir roi, et cela est terrible... Ah! Frida, si vous saviez! Je suis bien sûr pourtant que ce que je veux est juste. Même je me suis mis tout de suite à ma tâche et j'ai fait tantôt, devant Moellnitz, les gestes de la confiance... Mais déjà je ne suis plus tranquille, et j'ai déjà l'angoisse de ma responsabilité... Oh! n'être pas obligé de découvrir et d'inventer son devoir! n'être qu'une tête dans la foule! ou n'avoir qu'une consigne très claire et très étroite, comme le garde-chasse de notre petite maison d'Orsova! Songez donc! ”
“ C’est l’époque dont Frida se souvenait avec le plus d’amertume. Elle avait alors seize ans. La comtesse se mit à la montrer, n’ayant plus de ressource que dans le mariage de sa fille. Promenée dans cette société de joie où se mêlent les mondains, les hommes d’argent, les aventuriers et les femmes déclassées, Frida vit de plus près et détesta la sottise et la dureté des gens de plaisir. Elle crut de bonne foi que ce qu’on appelle « le monde », c’était cela. Puis, comme elle était belle et qu’on la soupçonnait pauvre, elle eut à subir des hommages dont elle ne devina pas tout de suite la nature ”
“ Frida, criait-elle, voilà un quart d’heure que je vous cherche !... Que faites-vous ici ?... Vous savez bien que c’est défendu... D’ailleurs, ce petit garçon n’est pas une société pour vous, et vous avez encore toutes vos leçons à apprendre ! Elle s’était rapprochée, et Frida, tout en rechignant, était sortie de sa niche. Fraulein la fit passer devant, sortit de la serre, et je les suivis piteusement. Dans le trajet, je fus fort étonné de voir que le jour baissait déjà. Comme le temps avait rapidement marché !... Dans le vestibule, je trouvai sur une banquette Céline qui m’attendait. ”
“ Où prenez-vous Frida ? — C’est le nom d’une fée, répliquai-je. — Taisez-vous, vous êtes un sot ! M. Berloquin prononçait « sott »... Me voyant ainsi rabroué, j’allais protester avec indignation, quand mon professeur reprit, en jetant un coup d’œil sur ma page : — Corrigeons la dictée... Elle est bien mal écrite... Voyons, voyons... hein ! qu’est-ce que cela signifie ? « Elle se promenait souvent seule sous les platanes et au fond de la serre ; mais ces beaux lieux ne faisaient que lui rappeler le souvenir de Frida... » Encore cette Frida !... Rêvez-vous ou vous moquez-vous de moi ?... ”
“ Je m’inquiétais beaucoup moins du texte de Télémaque que du charme à la fois doux et amer de mes souvenirs, et lorsque M. Berloquin proclama de sa voix de chantre : « Un point c’est tout, » j’en étais encore pour mon compte à me remémorer la niche où Frida, blottie dans la verdure, avait écouté ma déclaration d’amour. ”
“ Justin, l’ogre aux dents blanches, nous escortait. Il donnait le bras à ma bonne, et je remarquai que lorsque nous passions par des endroits plus enveloppés d’obscurité, il appliquait de furtifs baisers sur les joues de Céline, qui ne semblait nullement s’en formaliser. Moi non plus, du reste. Ma tendresse pour Frida me rendait indulgent, et même, en entendant susurrer les baisers du charbonnier, le regret me prenait, de n’avoir pas profité de la solitude de la serre pour embrasser la petite princesse. ”
“ Elle était persuadée que c’était Frida qui avait tué le prince Hermann, et elle la bénissait et elle la glorifiait dans son cœur. Mais, en même temps, elle ne pouvait se consoler de l’avoir perdue. Elle découvrait en elle-même une maternité dont elle n’avait pas auparavant soupçonné la profondeur, et, pour la première fois, elle craignait d’aimer une personne autant que l’humanité. ”
“ En d’autres circonstances, le don de ce volume, depuis longtemps convoité, m’eût comblé de joie ; mais j’avais la tête trop occupée de Frida et de l’accueil que recevrait ma lettre, pour penser à la lecture. J’eus beau feindre de feuilleter avec enthousiasme l’ouvrage illustré de curieuses gravures sur bois, le cœur n’y était plus. Entre chaque feuillet, le mignon visage de la petite « princesse » de Salvanches s’interposait et sa séduisante image éclipsait toutes celles des héros et des héroïnes du Tasse. ”
“ Leur frère, le grand-père de Frida, avait jadis occupé dans notre ville une haute position administrative et elles étaient venues se fixer près de lui. Après sa mort, elles avaient continué d’habiter avec leur neveu la maison de Salvanches, où elles avaient importé les habitudes et les façons de vivre de leur province. Frida, élevée par elles, partageait naturellement leurs goûts et s’étonnait de me voir si médiocrement alléché par la cuisine de ses tantes. — Vous n’avez donc pas faim ? me disait-elle ; ne faites pas la petite bouche... C’est très bon, ce qu’on nous sert ! ”
“ C’est à ce moment que « la duchesse » fit proposer à Frida une place de demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari était conseiller à l’ambassade d’Alfanie. Frida refusa d’abord, malgré les supplications de sa mère. Madame de Thalberg n’avait point désapprouvé les idées nouvelles de Frida. Passive et molle, la bonne dame était devenue elle-même vaguement révolutionnaire, en haine de sa pauvreté, tout comme elle fût demeurée conservatrice, chrétienne orthodoxe, et fidèle au tsar si elle eût continué à couler ses jours vides dans son domaine de Courlande. ”
“ Hermann hésitait : — Qu’Audotia Latanief soit ce que vous dites aux yeux de Dieu, je n’en doute plus maintenant, et vous savez bien, Frida, que j’en tiendrai compte... Mais, enfin, ce sont les actes que je dois juger, non les âmes, et j’ai des devoirs précis. — Vous vous plaigniez tout à l’heure d’être obligé de découvrir votre devoir : il n’est donc pas tellement précis, mon cher seigneur. — Mais songez, Frida, que je ne puis gracier votre amie sans étendre la même faveur aux condamnés de la dernière émeute et que, s’il y a parmi eux des rêveurs et des dupes, il y a aussi des méchants. ”
“ Mais je n’avais plus aucune nouvelle de Frida. Quand, parfois, le collège allait en promenade du côté de Salvanches, ma poitrine se gonflait de soupirs dès que nous approchions des murs du parc. En passant devant la grille, je plongeais mes yeux dans la profondeur des allées, espérant toujours apercevoir la fine silhouette de ma princesse... Hélas ! les allées étaient désertes ; les feuilles maintenant verdoyantes des massifs ne laissaient même pas entrevoir la façade du château. ”
“ Et tout d’un coup, à l’une des croisées du rez-de-chaussée, un rideau se souleva, et je crus entrevoir la fine silhouette de Frida. À peine avais-je eu le temps de l’apercevoir, que le rideau fut rabaissé violemment par une main sèche, qui devait être celle de Fraulein, et la croisée voilée ne refléta plus que les rougeurs du couchant. Je ne sais si M. du Kœler se douta de quelque chose, mais il me ressaisit la main et m’entraîna vivement vers la grille. — Tu as bien vu cette allée et cette porte ? dit-il avec sa froideur narquoise. ”
“ D’abord je ne savais trop comment je pourrais échapper à la double surveillance de mon père et de Céline ; la crainte d’être retenu au logis me causait des picotements aux tempes et dans la poitrine. Puis je me demandais avec une pénible incertitude si, là-bas, à Salvanches, les choses avaient marché au gré de mon imagination ; si Frida était venue au rond-point des platanes, si elle y avait trouvé ma lettre, et ce qui s’ensuivrait. ”
“ Je sentais comme une sève plus chaude circuler dans mes veines, et l’espérance de revoir bientôt Frida germait plus vertement dans mon cœur. Par ce temps clair et souriant, elle n’hésiterait pas à sortir et à se rendre au rond-point des platanes. L’espoir qui, le matin encore, m’avait paru chimérique prenait maintenant la solidité d’une certitude, et je marchais d’un pas plus ferme vers le sentier des vignes. Brusquement, à un détour du chemin, je vis s’ouvrir devant moi la brèche pratiquée dans le mur et à demi dissimulée par des buissons de coudriers. Mon cœur se mit à battre ”
“ Tout au plus, si parfois les papas et les mamans, s’apercevant de quelque passionnette éclose dans le cœur du petit monde, ils se bornent à en rire et à traiter la chose d’enfantillage. — Pour les enfants, il n’y a point d’enfantillage. — Leurs rêves, leurs tentations, leurs peines ou leurs plaisirs sont aussi sérieux que les nôtres et prennent, à leurs yeux, une importance aussi capitale que nos propres émotions. J’étais rentré chez nous très amoureux de Frida. La mignonne nièce des demoiselles du Kœler occupait despotiquement ma pensée. Sa blanche image me hantait du matin au soir. ”
“ Insensiblement, Frida et le prince Renaud avaient élevé la voix, et le murmure de leur causerie s’était fait perceptible dans le sourd brouhaha de la cérémonie. — Eh bien ! mademoiselle de Thalberg ? jeta à mi-voix la princesse Wilhelmine. La jeune fille rougit et se tut. Au moment où la princesse admonestait Frida, le prince Hermann, sur son coin d’estrade, eut un froncement de sourcils et, distrait, oublia de répondre au compliment de l’ambassadeur d’Allemagne. ”
“ Frida se jeta sur elle, la força d'abaisser son bras levé et cria, éperdue:—Ma mère! ma mère! je vous obéirai... Écoutez-moi... Oui, oui, je vous obéirai... Ce que vous voulez, n'est-ce pas? c'est que le prince disparaisse, pour que la révolution soit possible. ”
“ Un « rêveur », elle ne savait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle devinait que cela devait signifier quelque chose de distingué et de généreux. Deux ou trois fois, le prince Kariskine était venu à Thalberg... Frida l’avait aimé à cause de sa belle barbe blanche et des histoires qu’il contait. Une fois, il avait emmené Frida et Annouchka faire avec lui une longue promenade. Et, comme Annouchka baisait à chaque instant les mains de sa jolie maîtresse, qui se laissait faire indolemment, habituée à cette adoration, le grand-père avait dit : — Pourquoi n’embrasses-tu pas ton amie ? ”
Jules Lemaître,
Les Rois
(1907)
“ Frida, vous ne m'aimez pas. — Je vous aime, Hermann, mais je ne puis être la rivale honteuse de la princesse de Marbourg. — Non, vous ne m'aimez pas. Et cela, quand je n'ai plus que vous, quand, à cause de vous, j'ai répudié toutes les autres raisons que j'avais de vivre... Car, voyez, je ne suis plus qu'un pauvre être douloureux et désorienté, en révolte contre lui-même, contre son rôle et sa destinée naturelle... Le sang qui coule dans mes veines est las, s'ans doute, de l'excès d'orgueil et d'action de tant de générations royales, et je traîne la fatigue de tous ces règnes... ”
“ Sur ces entrefaites, la servante était rentrée apportant des bougeoirs, et jargonnait en allemand avec l’aînée des tantes. — Çà, s’écria cette dernière, il est temps de se coucher... Ce garçon a-t-il tout ce qu’il faut pour la nuit ? — Oui, mademoiselle, répondit l’institutrice, j’ai son paquet... — En ce cas, au lit et vivement... Quand il sera couché, tu lui donneras un lait de poule ! Frida alla embrasser les deux tantes. ”
“ Cela ne traîna pas ; j’étais habitué à m’habiller seul et j’avais hâte de revoir Frida. Sitôt vêtu, je me hasardai dehors. Un grêle son d’épinette s’échappait d’une des pièces situées à l’extrémité du couloir. L’émission des notes cristallines était accompagnée par les modulations d’une voix limpide qui solfiait. Je me souvins de l’invitation de Mlle Gertrude et j’allai heurter à la porte de la chambre d’où s’envolait cette musique matinale. — Herein ! répondit une voix féminine. Je supposai que cela signifiait : « Entrez ! » ”
“ Le grand-père de Frida, le prince Kariskine, impliqué dans une conspiration nihiliste,--coupable seulement, en réalité, d’une complicité sentimentale et qui s’arrêtait fort en deçà du consentement à la « propagande par le fait »--était envoyé en Sibérie. Ce grand-père, Frida avait souvent entendu sa mère parler de lui, avec un respect mêlé d’inquiétude et de blâme, comme d’un homme excellent, mais occupé de choses secrètes et dangereuses, comme d’un « rêveur ». ”
Camille Bellaigue, Revue des Deux Mondes
“ L’amie, la confidente et la conseillère du prince, c’est une fille d’honneur de la princesse. Mlle Frida de Thalberg, révolutionnaire et mystique, élève d’une certaine Avdotia Latanief, la vierge rouge d’Alfanie. Hermann et la jeune fille ont coutume de se rencontrer secrètement dans le petit château d’Orsova, perdu parmi les bois. C’est là qu’ils rêvent au bonheur des peuples, sans goûter d’ailleurs eux-mêmes d’autre bonheur que celui de l’esprit et de l’âme, car Frida n’est pas la maîtresse du prince. ”
Albert Robida,
Le patron Nicklaus
(1909)
“ Frida, toute pâle, ferme les yeux; les deux servantes se signent, à genoux. « Nous y sommes ! crie Nicklaus. Appuyez ferme, garçons !» Et sa voix semble si joyeuse que Frida rouvre les yeux, immédiatement rassurée. Nouvelle secousse plus forte, le radeau semble voler à la rencontre de la tour, mais tout à coup, toujours plus vite, il oblique brusquement et file dans la vague hors de la zone dangereuse. Chacun des passagers poussa un long soupir de soulagement, le radeau avait eu de la chance. Le Wirbel était déjà loin en arrière. ”
