“ Son fils avait montré de l’indépendance ; l’oncle avait prouvé le vif intérêt qu’il portait à son neveu, et sir Lionel avait pu emprunter à son fils une somme de six mille francs qui lui était, dans ce moment-là, très-particulièrement utile. Le triomphe de Bertram l’enrichit de tous les côtés, car son éditeur lui paya fort cher son œuvre sceptique. Le scepticisme qui réussit a toujours un avantage : il rapporte de l’argent. ”
Citations sur “Thomas Bertram”
“ Bertram avait toujours tenu à étudier de façon à faire croire aux autres qu’il n’étudiait pas. Cette affectation — qui n’est pas rare chez les hommes de génie — avait exercé, ainsi que cela arrive pour toutes les affectations, une fâcheuse influence sur son caractère. La vérité, c’est qu’il étudia avec ardeur pendant l’année qui précéda l’examen final. Il était entouré d’une clique qui le tenait pour un grand homme ; c’était un groupe d’adorateurs qui croyaient leur idole appelée à de grandes destinées et se faisaient un point d’honneur de l’appuyer dans ses faux semblants de paresse. ”
“ J’en ai un véritable chagrin. Vous êtes un peu irrité en ce moment, Bertram ; cela se voit de reste. On ne peut vous toucher qu’à rebrousse-poil, et le moindre petit coup porte sur le vif. Cela se comprend, et j’excuse votre irritation. Mais vous savez que nous sommes de vieux amis. Chacun de nous est peut-être le plus ancien ami de l’autre, et ce n’est pas un petit accès de misanthropie qui me fera renoncer à un ami tel que vous. Vous déverserez votre bile dans un pamphlet un peu plus amer encore que le dernier, et puis tout sera dit. ”
“ Ceux que Dieu veut perdre, il commence par les priver de raison. Rien ne put égaler l’amitié doucereuse et les façons séduisantes que déploya sir Henry à l’égard de George. Il ne parla pas beaucoup du passé ; mais le peu qu’il en dit semblait indiquer qu’il croyait n’avoir obtenu la main de Caroline Waddington que parce que Bertram avait dédaigné ce bonheur. Tout grand personnage qu’il était, il s’humilia presque devant le génie de Bertram. ”
“ Si George Bertram n’eût pas été l’homme le plus irrésolu et le plus faible de la terre, il aurait quitté Londres, — du moins pour quelques mois, — à la suite de ce bal. Il se dit et se redit vingt fois qu’il était de son devoir de partir. Jusqu’à ce jour il s’était toujours posé la question ainsi : Qu’avait-on fait pour lui, qu’il dût considérer les autres ? Mais maintenant, tout avait changé d’aspect. Il se trouvait que c’était lui qui avait eu les plus grands torts ? Caroline ne lui avait-elle pas dit elle-même qu’elle était malheureuse aujourd’hui parce qu’il avait été jadis implacable ? ”
“ Il ne vit personne en passant à Londres. C’était la morte saison, et son ami, sir Henry, se délassait, en chassant le grouse pendant quelques jours, des fatigues de sa brillante campagne parlementaire. Mais il aurait été à Londres, que Bertram ne l’aurait pas vu : il ne voulait voir personne. Il ne fit aucune question au sujet de Caroline ou de son oncle. Il ne fit pas même une visite à son véritable ami, M. Pritchett. S’il eût été le voir, il aurait appris que mademoiselle Baker et sa nièce étaient à Hadley. ”
“ De ces gens-là on est tenté de dire que, si leur jugement n’est pas des plus sains, leur cœur fait plus que de suppléer leur jugement. On reconnaît qu’ils ont tort, et pourtant on ne saurait pas les souhaiter plus perspicaces qu’ils ne sont. Mais George Bertram n’était point ainsi fait. Il ne s’était pas hâté de blâmer son père, mais les fautes de celui-ci une fois connues, il les avait jugées et condamnées sans retour. Il s’aperçut que son oncle avait eu raison et que sir Lionel était un homme qu’il ne pouvait nullement estimer, et qu’il lui était même assez difficile d’aimer. ”
“ C’est peut-être ici le lieu de noter que sir Lionel Bertram, bien qu’il fût très-brave et tout à fait l’homme qu’il fallait pour négocier avantageusement avec des peuples exotiques, ne s’était jamais assujetti à des habitudes d’exactitude dans ses affaires d’intérêt. ”
“ Hélas ! il était évident que M. Bertram n’était pas dans un de ses bons jours. Pendant cette petite conversation, mademoiselle Baker se tenait dans le vestibule pour surveiller le déchargement de son bagage. Elle avait encore son chapeau, son châle de voyage, son manteau et ses grosses bottines, et elle tenait son parapluie à la main. Il y avait dans le vestibule la domestique de M. Bertram et le cocher qui voulait se faire payer. Mademoiselle Baker avait froid, ses dents claquaient et le bout de son nez était tout rouge. ”
“ S’il eût été possible de battre en retraite sans plus de conversation, sir Lionel l’eût fait ; mais la chose étant impossible, il fit bonne contenance. — Je pense que vous voulez plaisanter, George, dit-il. Il serait, impossible de décrire le son de voix avec lequel M. Bertram répéta ce mot : « plaisanter. » Il fit bondir sur son siège le colonel et le força de s’avouer que le mot impotent ne s’appliquait pas tout à fait à son frère. — C’est bien ! c’est une plaisanterie, continua le vieillard. ”
“ Elle agrandit tous les jours le cercle de ses chers, et bons amis, et, qu’elle aille où elle voudra, elle fait toujours plus de bien aux autres qu’ils ne lui en font. À elle aussi, nous tirons un dernier coup de chapeau. Il ne nous reste plus à parler que de George Bertram et de lady Harcourt, ainsi que de mademoiselle Baker, qui désormais sera inséparable de sa nièce. Dès que la première surprise occasionnée par la mort de sir Henry Harcourt se fut calmée, Bertram comprit qu’il lui serait impossible de voir tout de suite Caroline. ”
“ Vous vous ferez un devoir de boire avec moi à la santé et à la prospérité de notre ami Bertram. Il y a plus d’un homme de Trinité dont nous avons raison d’être fiers ; mais si je suis doué de quelque perspicacité, si je possède le don de juger les hommes (il faut se rappeler que M. Harcourt, qui n’était qu’un tout jeune homme à Londres, était loin d’être un jeune homme à Oxford) , il y en a eu bien peu qui aient atteint une place aussi élevée que celle qui lui est réservée dans l’avenir, et dont le nom ait eu plus de retentissement que n’en aura un jour le sien. ”
“ J’espère que vous ne me croyez pas ingrat, George ? et sir Lionel prit sa voix la plus douce et la plus insinuante. — Ingrat ? Je ne m’attends guère à la gratitude. Mais je ne serais pas fâché de savoir quand il vous conviendra de régler avec moi. Nous avons un compte courant depuis bien des années. Il est probable que Pritchett vous l’aura envoyé. Et, tout en parlant, M. Bertram se leva et prit sur la cheminée un papier qui ne promettait rien d’agréable. ”
Walter Scott,
Œuvres de Walter Scott
“ Tel qu’il était, affranchi du frein de la conscience, souillé de vices grossiers et du carnage, Bertram avait encore une âme intrépide, qui savait prendre un noble essor, et s’élever au-dessus d’elle-même. Un coupable moins fier, un cœur moins hardi tremblait devant son terrible regard. ”
“ Selon moi, cela avancerait beaucoup tes affaires, si ton oncle savait que tu veux épouser Caroline Waddington. George ne répondit pas, et se mit à lancer en l’air avec vigueur de grands nuages de fumée. Sir Lionel, de son côté, n’ajouta rien et changea de conversation sans affectation. Le lendemain, de grand matin, George Bertram quittait Constantinople après avoir reçu de sir Lionel la promesse qu’il viendrait voir son fils en Angleterre, aussitôt que les besoins du service public lui en laisseraient la liberté. ”
“ Que me fait la rage de sir Henry ? Que m’importe même la colère de mon père ? Qu’il se désespère s’il veut. Je ne m’apitoie pas sur moi-même, pourquoi donc me laisserais-je émouvoir par sa douleur, — douleur si vile, si basse, si indigne de compassion ? Et, après s’être ainsi fait la leçon en prévision du lendemain, George Bertram se mit au lit. ”
“ Arrivé à la gare de Londres, il s’élança dans une voiture, et se fit conduire chez lui à Eaton-Square. La maison lui parut triste, froide et abandonnée. La session de Londres n’était pas finie, et le Parlement siégeait encore. Après avoir arpenté pendant une demi-heure sa salle à manger, sir Henry remonta en voiture et se fit mener à la chambre des Communes. Là, il lui sembla que tout le monde connaissait son malheur. On eût dit que le testament de M. Bertram avait été lu dans tous les bureaux de la Chambre. ”
“ Le livre, — un tout petit livre, — était de nature à plaire à ses amis de Littlebath aussi peu qu’à ses amis d’Oxford. À Littlebath, il fit dresser les cheveux sur la tête de mademoiselle Baker ; à Oxford, il fut cause que les orthodoxes se demandèrent s’il ne serait pas opportun de prier M. George Bertram de donner sa démission d’agrégé. Le livre en question portait un titre épouvantable : Le roman dans la Bible. Dans son premier chapitre, George allait au-devant de l’accusation que le monde, dans son injustice, ne manquerait pas de porter contre lui, et il la repoussait avec énergie. ”
“ Je suis persuadée que M. Bertram vous aime de tout cœur, et qu’il est homme à être profondément malheureux d’avoir perdu ce qu’il aime. Il importe peu que ce soit lui qui vous ait quittée. Vous connaissez son caractère ”
“ Dites-lui que, si je pars sans la voir, c’est que je veux lui épargner un chagrin. Adieu, Caroline ; que Dieu vous garde ! Et il lui tendit la main. — Adieu, monsieur Bertram. Elle aurait voulu ajouter quelque chose, mais elle craignit de se laisser aller à quelque parole trop tendre. Elle lui donna la main cependant, et répondit à son étreinte. ”
“ Il fallait, selon lui, être un homme politique, ou un écrivain. Quand on sent que l’on a quelque chose en soi, disait-il, il faut le dire au monde de façon à ce que chacun l’entende. Cela peut se faire au monde de la parole ou de la plume, en entrant au Parlement ou en restant dans son cabinet. Ces deux moyens de se faire entendre ont chacun leurs avantages. Le sort, qui avait fait de Harcourt un membre du Parlement, semblait avoir destiné Bertram à être un écrivain. ”
“ Il est facile de se mettre à genoux ; plus facile encore de répéter des paroles bien connues : il n’est pas même difficile de se composer un état d’esprit sérieux et recueilli ; mais, se rappeler ce qu’on demande, pourquoi on le demande, à qui on le demande ; se sentir bien assuré de désirer ce que l’on demande, et se dire que le meilleur moyen de l’obtenir est de le demander par la prière, tout cela, en somme, n’est point facile. Il y a lieu de croire qu’en cette occasion, Bertram trouva la chose tout à fait au-dessus de son pouvoir. ”
“ Sir Henry Harcourt s’était marié, et il avait conduit sa jeune femme à Paris et à Nice ; sir Lionel Bertram avait essayé de se marier, mais sa femme — celle, du moins, dont il avait espéré faire sa femme — s’était enfuie toute seule à Hadley ; et, pendant tout ce temps, George Bertram avait vécu solitairement dans son triste et sombre logement de Londres. Il aurait souhaité d’être complètement solitaire ; mais, au moment où sa douleur était le plus amère, son père était venu le trouver. ”
“ Vers la fin du troisième jour M. Bertram rendit le dernier soupir en présence des siens. Son parent le plus proche n’était pas auprès de lui, car personne n’avait osé l’appeler. Dans les derniers temps il avait exprimé tant de dégoût au seul nom de sir Lionel, que tous, d’un commun accord, s’étaient abstenus de nommer le père de George. Le mourant sembla comprendre que son dernier instant approchait, car de temps à autre il levait la main maigre et flétrie qui reposait sur le lit, comme pour avertir ceux qui l’entouraient. ”
“ Si les choses eussent tourné ainsi, il serait en ce moment auprès de Caroline à faire avec elle de splendides projets pour l’emploi de leurs richesses futures. George Bertram n’eût pas été homme, s’il n’avait éprouvé quelque amertume en se disant cela. Néanmoins, il y avait au fond de son cœur un sentiment d’indépendance satisfaite qui le soutenait. Il pouvait, du moins, se vanter de ne s’être pas vendu ; non pas se vanter tout haut, mais dans le for intérieur, ainsi que nous le faisons tous parfois. ”
“ La chasse ! quel sujet à choisir pour les lettres d’un amoureux ! Elle ne lui avait pas dit : Écrivez, écrivez souvent ; et toujours en écrivant, redites-moi que vous m’aimez. — Oui, oui, j’écrirai, avait répondu Bertram en riant ; je vous enverrai un compte détaillé des pièces que j’abattrai. — Et vous nous en expédierez aussi, j’espère, avait ajouté mademoiselle Baker. — Sans doute, avait répondu Bertram ; — et il tint parole. Cette tournée d’Écosse se fit en compagnie d’Harcourt et de deux ou trois autres amis ”
“ Ceux qui entrent se précipitent la tête la première, ceux qui sortent se présentent de l’autre sens, et comme il est impossible que deux passent de front, et que néanmoins il se trouve toujours deux ou trois personnes qui tâchent d’entrer et dix ou douze qui essayent de sortir, le combat ne laisse pas que d’être assez désagréable pour un Anglais ; mais, pour un Oriental, il n’y a peut-être là qu’une lutte pleine d’émotions. Bertram n’eût jamais réussi sans l’aide de son drogman. ”
Camille Bellaigue, Revue des Deux Mondes
“ Bertram, par exemple, est une admirable et sans doute immortelle figure. Que le démon ait un fils et qu’il l’aime, qu’il ne le puisse aimer que pour le perdre, cela est beau, de la beauté la plus dramatique. ”
“ Harcourt refusa d’abord. Une voulait pas être condamné à vanter une femme qu’il supposait ne pas devoir lui plaire ; aussi tâcha-t-il d’échapper à la corvée. Mais Bertram tint bon, et il fut enfin convenu qu’ils iraient ensemble à Littlebath. Tout ceci se passait vers la fin de l’hiver. Dans l’intervalle, mademoiselle Baker avait, selon sa promesse, vu M. Bertram, et la réponse de l’oracle de Hadley, comme presque toutes les réponses d’oracle, avait été fort ambiguë. Le vieillard n’avait montré ni colère ni plaisir en apprenant ce qui s’était passé. ”
“ Bertram commençait à se lasser de vivre dans un pays où les femmes se cachent le visage avec de longues bandes de calicot sale qu’elles nomment des voiles, et où le peu qu’on aperçoit des visages féminins ne donne nulle envie d’en voir davantage. Quant à Wilkinson, depuis la conversation qu’il avait eue avec son cousin auprès des Pyramides, il lui lardait de ressaisir ses droits au presbytère de Hurst-Staple. Ils décidèrent donc de commencer leur voyage de retour vers le milieu de mars, mais auparavant ils voulurent voir Suez. ”
“ Harcourt, avocat lui-même, lui recommandait le barreau. Tout égoïste qu’était Harcourt, il avait au fond du cœur je ne sais quel sentiment élevé, sinon généreux, qui lui faisait désirer d’avoir à ses côtés un ami tel que George Bertram. Celui-ci pouvait, il est vrai, le dépasser dans la carrière — la chose semblait même très-probable — et pourtant il souhaitait de le voir s’établir à Londres. Quelque chose lui disait qu’il avait plus à gagner qu’à perdre avec un pareil ami. Mais Bertram ne pouvait se décider aussi facilement. ”
“ Cette façon d’agir ne laissait pas que d’avoir un certain côté d’habileté hardie et aventureuse. La fortune favorise les audacieux, et il est certain que le monde a surtout confiance en ceux qui s’accordent à eux-mêmes des crédits illimités. Mais, malgré tout, il y avait là de certains risques. C’est un plaisir coûteux que de donner d’élégants petits dîners, deux ou trois fois par semaine, à Londres ; aussi sir Henry commençait-il à s’inquiéter beaucoup des intentions du vieux Bertram. ”
