“ Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose, un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages, quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes. ”
Citations sur “Yan”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs petits bourgeons chatouillés. Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son fils André. Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant vers le feu deux mains tremblantes et amaigries. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue sur les épaules. Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture, comme fait une femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis s'effondrent en braise. ”
“ Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de son petit-fils.—Écoute, lui dit-il,—et sa voix résonnait avec une tendresse infinie,—écoute, enfant: Je t'aime bien. J'ai vécu si heureux avec toi! je mourrai si heureux si je meurs près de toi! Je te parle avec toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur? Je le voudrais, si tu devais y trouver quelque plaisir. Tout ce que tu désireras, enfant, tout, je le ferai, tu le sais bien. Mon bon Emile! Mais j'ai promis à Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un monsieur! ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Le petit regardait, effrayé, sans comprendre ; et parfois il cachait sa tête contre la poitrine de l'aïeul. Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis, le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de tous les pleurs versés, il s'écria : — Ah ! je le jure par la mémoire de ton père ! toi, petit, tu resteras paysan comme ton parrain ! ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Mais le député n'avait pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable, lança les poings au ciel : — Damnés ! ils seront tous damnés ! clama-t-il. Poutoun ! Veux-tu bien venir m'aider à descendre, gredin ? Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux maître. — Tous damnés ! Et, clopin-clopant, en faisant : ouf ! ouf! sur ses béquilles en bois de frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant, entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de sonores : - Tous damnés! Ouf ! Tous damnés! ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter ses petits yeux inspirés. — Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à l'autel. Ah ! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les rameaux ! ”
“ Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du Bignaou,—Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le français.—Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets. ”
“ Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.—Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le paysan pâlit.C'était ça!Et ses mains tremblèrent.C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?Anxieux, Yan demanda:—Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient des clameurs et qui couraient en levant les bras. ”
“ Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs s'évaporaient sous son rayonnement.Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son bras chaque fois qu'il voulait marcher; elle le débarrassait de ses béquilles chaque fois qu'il voulait s'asseoir.—Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan? ”
“ Yan éclata de rire.—Voyons, petit, reviens à toi! dit-il à son filleul. Il est tard et j'ai à parler longtemps avec les Catalan. Veux-tu me passer les béquilles?Alors Emile frissonna. Il rentrait dans la réalité. Il prit dans ses mains fébriles la main osseuse de l'aïeul.—Papa, dit-il, vous n'avez donc pas compris? Je peux épouser la fille du député, Mlle Florence: elle m'aime! ”
“ Le vieillard leva la tête. —Attendez! continua la voix. Je vais vous ouvrir.Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là-haut; dans une croisée.—Ce doit être la bonne, pensa-t-il. Oui, il faut que ce soit une bonne, pour prononcer Yan comme ça.La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la reconnut sous la forme d'une belle fille qui sortait allègrement du château et courait vers lui.—Voici, Yan! Entrez!Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux paysan par le bras.Ce n'était pas une bonne. C'était Mlle Florence elle-même. ”
“ Et Florence fut très heureuse.Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue. Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh! la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan ne se trompa point. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Les commères les plus ignares, les gamins les moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors, dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville. Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet intéressant ; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts nécessaires pour rendre un homme sympathique. ”
“ Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.—Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la laisseriez partir?Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des ordres à son cocher.—Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu n'as pas peur!Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa «chamarre» comme un lutteur forain.—Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes! ”
“ Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans pouvoir dire un mot.—Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son cœur une si véhémente fermentation de plaisir qu'il eut peur d'étouffer. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Et Briquet — c'était l'humble nom de l'animal — poursuivait son petit trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître, une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture. Yan, — dans le pays, on prononce Yann, — un paysan grand, sec, tout droit. Age : soixante ans. Profession : laboureur. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Là, Briquet hennit. Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un parchemin, eut un long soupir de béatitude. L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier. C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais voilà que l'unique pont se trouvait à une demilieue : un détour épouvantable ! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet accélérait son trot. Làbas, à travers le semis grêle des pignadars, il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde. Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. ”
“ Ah! l'insolente! grommelait-il.L'insolente, c'était Mlle Florence Brion, dont ses narines se souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi appelait-on l'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable dimanche.Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux. ”
“ La lampe fut renversée, s’éteignit en grésillant, et la scène ne fut plus éclairée que par le jour crépusculaire de midi dont la lueur arrivait à peine à percer la toile souillée de la tente. — Pour l’amour de Dieu ! Yan ! supplia Bill le Rouge, reprends tes esprits. Nous ne voulons ni te faire du mal, ni te tuer, ni rien de tout ça, simplement te pendre. Tu fais un raffut et un gâchis, que c’en est effrayant. Et dire que nous avons pris la piste ensemble, et tu me traites de la sorte ! Je n’aurais jamais cru cela de toi, Yan ! ”
“ Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je vais te faire bâtir un château!Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, les bons murs de la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis. ”
“ Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s'engagea dans la forêt de la Taulade.Des gens passaient en le saluant à voix haute, à la façon du pays. Lui n'entendait rien. Il croyait avoir le tonnerre dans son front. Il franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme s'il avait eu encore ses jambes de vingt ans. Et, dans la forêt, il trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois.La soirée était douce. Une grosse étoile blonde, l'étoile de l'amour, s'épanouissait déjà au couchant. Le vieux cœur de Yan bondissait sous la chamarre. ”
“ Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:—Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il se laissa tomber dessus.—Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.—Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc, Yan! ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres, allongea ses langues jaunes par les fenêtres. — Elle brûle ! elle brûle, la tour de Babel ! cria Yan avec exaltation. Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort. — Il a tué papa ! disait Yan à l'enfant. Je le tue ! ”
“ Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la maison neuve.—André!... Où est André?...Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une clameur terrible.—Hilh! hilh! appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non! ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ « Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté de moi ; vous avez votre fille Florence à côté de vous : ces enfants ne me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle votre fille. » — Etudiez cela, papa ! étudiez-le tout le temps ! recommanda Emile. Yan promit tout. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Yan prit le panier et l'examina. — Est-ce qu'ils sont bons, Yan ? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas du tout. Yan prit le panier et l'examina. Oh ! près d'elle, il se sentait revivre ! — Oui, je crois qu'ils sont bons ! dit-il en considérant les champignons menus. Cependant. Ils avaient de petites pustules blanches çà et là ; et Yan hésitait. Ses yeux étaient devenus faibles aussi ! — Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant ? — Oh ! merci ! balbutia-t-il. ”
“ Oh! papa!Yan se dressa.—Imbécile! dit-il.Et, rageusement il essaya de prendre ses béquilles lui-même.—Papa! cria Emile. Je ne veux pas, entendez-vous? Je ne veux pas que vous alliez chez les Catalan. Jamais je n'en épouserai d'autre!—Mais, petit nigaud...—Oh! taisez-vous! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais capable de tout, papa! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage! Non; c'est entendu, je l'épouse. Vous allez demander sa main! M. Brion est chez lui, dans sa tonnelle. Ne perdez pas une seconde. Faites vite!... Ah! ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main, et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui donnait trois chapelets à dire : — Diou biban ! Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André. Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé. Diou biban ! Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le découvrait de là. ”
Jean Rameau, Yan (1895)
“ Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou. — Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui portait sur son épaule une longue tige de laurier — tu l'as bien choisie, Emile ! Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille. Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe encore : trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un léger duvet sous les oreilles. ”
