“ Les événemens du mois d’août 1870 ne nous donnent pas encore sa mesure. Ils nous font seulement pressentir ce que l’homme vaudra. On l’a comparé quelquefois à Danton. Le 9 août, la fortune lui a offert l’occasion d’être un Danton, — moins les crimes ; il a fait défaut à la fortune. Il n’a eu d’audace que dans la parole ; dans l’action, il a été timide jusqu’à l’effacement volontaire. Il est sorti de cette épreuve comme un Danton manqué. Parleur audacieux et puissant, esprit indécis, cœur faible, caractère irrésolu, voilà M. Gambetta à la veille de la révolution du 4 septembre. ”
AMAGAT
Élements biographiques
AMAGAT a publié des œuvres comme Revue des Deux Mondes. Ses écrits évoquent Gambetta, le dictateur ou Martin des Pallières.
Citations de AMAGAT
“ IV La guerre n’est pas un arcane. C’est un art qu’apprendra vite tout homme doué d’un esprit net, d’une volonté forte, d’un caractère ferme. La netteté de l’esprit, la force de la volonté, la fermeté du caractère ne sont pas les qualités de M. Gambetta. Il a été dictateur militaire sans rien savoir et sans rien apprendre sur la direction, la conduite, et l’administration d’une armée. Il a été aussi dictateur civil. ”
“ Au moment de prendre une offensive nécessaire, ils hésitent et nous perdent. Nos armées sont attaquées, battues, avant d’être formées. Les défaites de Reischoffen et de Forbach tombent sur le pays comme un coup de foudre ; le sol national est foulé par l’invasion ; les débris de l’armée de Mac-Mahon viennent se reformer à Châlons ; l’armée du Rhin, coupée de la ligne de la Meuse, sera cernée et bloquée sur la ligne de la Moselle. Et cet immense écroulement se fait en un jour ! Quelle force d’âme montrera M. Gambetta en face de ces événemens ? Nous sommes au mardi 9 août. ”
“ C’est le moment de sonder la pensée politique de cet homme que la parole a d’un seul coup porté si haut. Chez nous, les opinions viennent rarement de la naissance. Parmi toutes les causes qui contribuent à les former, les circonstances ont certainement le plus de part. Le tempérament ne suffit pas à décider des enrôlemens politiques. L’intérêt peut y aider. La réflexion est ce qui pèse le moins dans le choix d’un drapeau. Avant le procès Delescluze, M. Gambetta avait une ambition déjà fixe, mais de vagues tendances, et point d’opinion. ”
“ L’honneur de la France n’est pas tombé à si bas prix que M. Gambetta ait pu le racheter. Il est fait de dix siècles d’histoire et il défie les coups de la fortune. L’honneur d’une génération peut souffrir ; inviolable est l’honneur de la France, Au lendemain de la catastrophe de Sedan, au lendemain de la trahison de Bazaine et de la capitulation de son armée, notre génération avait le devoir de relever nos drapeaux humiliés. ”
“ Delescluze ne combattait pas seulement pour une révolution politique ; il rêvait, sans aucun dessein de reconstruction, une révolution sociale. Il avait contre la république de février les mêmes injures à venger que contre l’empire de décembre, et n’acceptait pas plus la république parlementaire de M. Jules Favre que l’empire libéral annoncé. « Je cherche un homme, » aimait-il à répéter. C’était pour renverser. S’il avait eu le pouvoir de le faire surgir des temps révolutionnaires, il eût préféré Danton à tous les autres ”
“ La France ne consacre pas ce que l’on fait en dehors de son assentiment. Elle a des légendes trop pures pour ne pas se détourner avec une pitié dédaigneuse de tout ce que l’esprit de parti lui présente de souillé ou de mêlé. Le peuple qui possède Jeanne d’Arc, Bayard, et ces guerriers héroïques de la révolution, au manteau sans tache : un Desaix, un Marceau, a le devoir d’être très difficile sur le patriotisme. ”
“ Sur le mécanisme administratif, sur la pondération des pouvoirs, sur l’organisation de l’armée, sur l’institution judiciaire, sur les rapports de l’église et de l’état, sur presque toutes les grandes questions politiques, la plupart de ses membres avaient les mêmes vues générales que le centre gauche. Sur la forme du gouvernement, la gauche modérée voulait la république par principe, tandis que le centre gauche n’y était amené que par nécessité de circonstance. ”
“ Nous savons bien ce qu’on peut nous répondre : que M. Gambetta, lui aussi, se souciait peu de recourir à la force, qu’il en avait blâmé l’emploi, qu’il était ou au moins qu’il devenait un homme de légalité. Toutes les objections seront vaines. L’homme politique n’échappera jamais aux exigences du rôle qu’il aura pris. Sa force dépendra du degré de conviction, d’audace et de persévérance qu’il mettra à le remplir. ”
“ L’histoire sérieuse, nous osons l’affirmer, ne l’absoudra pas. L’histoire sérieuse ne se trompera pas sur son œuvre délétère. Qu’a-t-il fait pour son pays ? Démagogue aux élections de 1869, il a réveillé ces fureurs qui éclatent périodiquement dans notre histoire depuis la Saint-Barthélémy et la ligue jusqu’à la terreur et à la commune, pour épouvanter la capitale. Agitateur en 1872, il ne laisse pas une heure de repos au gouvernement qui répare les maux de la patrie, et l’ennemi campe encore sur notre territoire ! ”
“ M. Jules Simon menace, M. Gambetta refuse toujours. On porte ce grave différend devant le conseil municipal de Bordeaux. M. Gambetta paraît. Il prend la parole, en homme dont les desseins sont arrêtés : il veut la guerre et il la fera ; il invective les « gens de l’Hôtel de Ville [11] ; » il demande au conseil sa confiance pour mener à bonne fin la délivrance de la patrie. On l’approuve, on l’encourage, on l’acclame ; Bordeaux veut lui offrir la dictature [12] . De toutes les grandes villes, on le presse de l’accepter. Il sait que Chanzy et ses généraux veulent combattre à outrance. ”
“ Il en résulte aussi (et qui ne s’en réjouirait) que la grande majorité des Français répugne aux solutions extrêmes et qu’elle ne souscrira jamais qu’à des institutions équitablement libérales. Ces vingt et un mois d’agitations se divisent en deux périodes très distinctes : la fin de 1873, entièrement consacrée aux tentatives de restauration monarchique ; l’année 1874, toute pleine de combinaisons artificielles pour organiser un pouvoir qui n’eût été ni la république, ni la monarchie. De l’échec de toutes ces combinaisons devait sortir la constitution de 1875. ”
“ Le devoir de la chambre est de l’y aider ; c’est le devoir aussi de M. Gambetta. Les circonstances lui apportent, une fois de plus, l’occasion de servir utilement son pays, qu’il a tant agité, et la république, qu’il a compromise le 24 mai 1873. Il ne saurait oublier que la constitution est menacée, à la chambre même, par une opposition de 200 membres ; qu’au sénat, les trois fractions de gauche sont en minorité ; que le cabinet du 10 mars représente tout ce que la chambre haute, la présidence et la majorité du pays peuvent supporter de république. ”
“ Vous vous croyez en présence d’un homme résolu à sauver son pays, ou à mourir au milieu des derniers combattans. Non ! Non ! le tragédien a fini son rôle. Il donne purement et simplement sa démission. L’histoire nous a appris que M. Gambetta n’a fait preuve, soit avant la révolution du 4 septembre, soit pendant sa dictature civile et militaire, ni d’un esprit assez grand pour juger les événemens, ni d’un caractère assez fort pour les dominer ou pour leur résister. ”
“ Les ministres du 10 août, comme des convulsionnaires, agitent des projets de répression lorsque l’empire a signé sa déchéance en signant la capitulation. Le corps législatif délibère sur la proposition de M. Thiers et les moyens de pourvoir légalement à la vacance du pouvoir. Trop tard ! Les assemblées ne survivent pas au pouvoir qui les a vues naître. L’irrésistible entraînement des choses emporte à son tour la représentation nationale. M. Gambetta n’a pas su, n’a pas voulu, ou n’a pas osé se mettre, le 9 août, à la tête de la révolution pour la maîtriser : il va la subir. ”
“ M. Gambetta veut marcher, M. de Freycinet l’y pousse vivement. Le ministre de la guerre quitte Tours avec l’intention bien arrêtée de lancer ses généraux à la poursuite de l’ennemi. Il arrive à Orléans. Il voit le général d’Aurelles ; il le trouve hésitant. L’hésitation le gagne. Il perd son temps en conférences, en conciliabules, en conseils de guerre, comme tous les hommes indécis. Il était parti de Tours avec le dessein de marcher sur Paris ; il repart d’Orléans avec la résolution de se fortifier en avant de cette ville. Voilà l’homme. ”
“ On manifeste, on menace, on défie. Dans les réunions populaires gronde la voix des vieux faubourgs ; la fièvre de l’émeute s’empare de la multitude ; l’ivresse des barricades envahit les cerveaux. Les chefs seuls, bien qu’agités comme la foule elle-même, sont encore contenus par la prudence et le souci de leur sécurité. M. Gambetta a plus de trente ans. C’est l’âge où les jeunes hommes studieux de l’École de droit, de la Sorbonne, de la Faculté de médecine prennent leurs derniers grades et préparent leurs premières œuvres. M. Gambetta n’appartient pas à cette élite. ”
“ Si l’opposition royaliste, si l’opposition républicaine modérée, si M. Thiers étaient condamnés à l’inaction, il n’en était pas de même de M. Gambetta. Le défenseur de Delescluze, l’accusateur du 2 décembre, l’antagoniste de M. Carnot à La Villette, le compagnon de M. Rochefort aux élections de 1869, l’ennemi irréconciliable des institutions impériales, le continuateur accepté de l’œuvre de Ledru, avait justement pour mission de conduire à l’assaut du corps législatif toutes les forces révolutionnaires de la capitale. ”
“ Sur la fin de l’empire, c’était une vérité courante, non pas seulement dans le milieu révolutionnaire, mais parmi les hommes modérés, que la république seule peut sauver notre pays de l’invasion étrangère par l’enthousiasme qu’elle excite dans les masses populaires. Illusion, sans doute ! Mais cette illusion donnait au Paris du mois d’août 1870 une physionomie particulière. M. Gambetta, considéré jusque-là comme un Ledru-Rollin, apparaissait aux révolutionnaires comme le Danton des temps nouveaux. Il n’avait pas besoin d’audace ”
“ Il n’entre pas dans notre dessein de discuter le degré de légitimité des révolutions en général, et en particulier des révolutions qui s’accomplissent en présence de l’ennemi. Ce que nous savons bien, c’est qu’au lendemain de notre première défaite, l’empire, à moins d’un de ces coups d’audace qui changent le cours de l’histoire, était frappé à mort. ”
“ Qu’on le transporte dans une assemblée populaire excitée par l’attente d’une révolution, ou sur quelque place publique, quand la foule enivrée attend le signal de l’émeute, il sera un Cléon rugissant. Il connaît aussi, pour avoir pratiqué la sophistique, l’utilité des finesses captieuses, des subtilités bien tendues, des tours habilement enlacés, quand la finesse, la subtilité et le tour sont relevés par une étincelante saillie, de plaisans caprices, un savoureux esprit. ”
“ Trois fois, comme ministre de la guerre, chef souverain des armées, dictateur civil et militaire, il s’est trouvé dans la nécessité de prendre des résolutions décisives : le 10 novembre, au lendemain de Coulmiers ; à la fin de novembre, en avant d’Orléans ; lors de la formation de l’armée de l’Est. Examinons aux prises avec les difficultés son esprit, son cœur, son caractère ; c’est le seul moyen d’en juger la vigueur. ”
“ Après Coulmiers, il a dans la main les troupes du 15e et du 16e corps. Elles viennent de combattre et de vaincre. Elles forment un effectif de soixante-dix mille combattans. Le général d’Aurelles est d’accord sur ce chiffre avec M. de Freycinet. Ajoutez-y les troupes de Martin des Pallières, qui viennent d’arriver à Orléans ; elles comptent trente mille hommes en bon état. L’armée est admirable de bonne volonté [1] . C’est avec résolution qu’elle s’avancera contre un ennemi qu’elle connaît pour l’avoir vu reculer la veille. Quels obstacles rencontreront devant eux ces cent mille hommes ? ”
“ M. Gambetta, au moins, par son activité fiévreuse, a rendu possible la résistance ; bonne ou mauvaise, la défense nationale est son œuvre, et on nous invite à la respecter sous peine de manquement au patriotisme. Il serait injuste, il serait criminel en si grave matière de contester l’activité du gouvernement de Tours. Mais que l’honneur en revienne à M. Gambetta, nous le nions. Lorsque le dictateur arriva, le 15e corps était depuis longtemps formé et discipliné sous la main ferme de d’Aurelles. ”
“ Les monarchistes de 1871 auraient-ils été d’accord sur tous les termes de leur programme, les républicains se seraient-ils entendus sur tous les points de leur statut constitutionnel, l’ordre gouvernemental ne serait pas nécessairement sorti de leur rivalité nettement définie et réglée par la loi des majorités. C’est que l’ordre ne règne que là où les deux partis antagonistes se succèdent au pouvoir sans secousse. Là où ils ne peuvent se remplacer que par une révolution, éclate l’anarchie. ”
“ Mais, en revanche, il sait engager et dégager de mauvaises raisons avec assez d’adresse et d’habileté pour qu’elles éblouissent un instant ; il sait opposer à un solide argument une parade brillante et rapide qui empêche l’auditoire d’en sentir la valeur ; il sait lancer ses ripostes avec assez de vivacité, de promptitude, de sûreté pour prévenir les retours de l’adversaire. Il a compris ce que peuvent mécaniquement sur les hommes le retentissement de la voix, la force du geste, l’imposante hauteur d’une attitude. ”
“ Ce qu’a pu la moitié de cette armée, sous les efforts chaque jour réitérés des Prussiens, de Loigny [5] jusqu’au Mans, nous dit assez ce qu’aurait accompli l’armée entière, si la France avait eu un gouvernement digne d’elle [6] . Nous avons subi le troisième revers de cette guerre désastreuse. Les 18e et 20e corps se retirent par Gien sur la rive gauche de la Loire. Les troupes de Martin des Pallières, dans le désordre de leur retraite, ont perdu leur artillerie. Le 15e corps, forcé sur la ligne Artenay-Orléans, a laissé des milliers de prisonniers aux mains de l’ennemi. ”
“ Directeur incontesté de l’Union républicaine, accepté par le centre gauche comme un utile allié, agréable à la gauche modérée, sinon à ses chefs, comme un collaborateur puissant, déjà il se voit maître de ce pouvoir qu’avant le 24 mai il ne pouvait ressaisir que par une révolution. Nous sommes en plein opportunisme. Comment l’habileté de M. Gambetta répétera-t-elle ce rôle que l’habileté de M. Thiers lui a soufflé ? Les républicains avaient battu les bonapartistes et la droite, avec l’aide du centre droit, dans le vote de la constitution de 1875. ”
“ Ainsi les soixante-dix mille hommes qui combattirent à Coulmiers avaient été préparés à la lutte par d’autres que M. Gambetta. Ainsi les cent mille hommes qui, le lendemain du 9 novembre, auraient pu monter sur Paris avaient été réunis, organisés, disciplinés par d’autres que le dictateur. Dans les batailles en avant d’Orléans ne prirent part à la lutte que des troupes formées avant la dictature de M. Gambetta. Le 30 novembre, à Villepion, c’est le 16e corps qui combat. Le 1er décembre, à Loigny, c’est encore le 16e corps. ”
“ Nous ne retenons ici que l’homme politique, révolutionnaire à ses débuts, porté tout à coup par les circonstances et les malheurs du pays à la tête de nos armées, enfin, prétendant ouvertement déclaré au gouvernement de la France. ”
“ Ils tiennent dans ces deux mots : violence et faiblesse. Nous venons de rappeler sa violence. Faut-il rappeler sa faiblesse devant ces préfets qui le bravent et le provoquent souvent, qui toujours lui refusent obéissance ? sa faiblesse devant ce Garibaldi, qui ne préviendra pas Bourbaki du mouvement de Manteuffel, mais qui retrouvera ses forces pour insulter notre patrie ? sa faiblesse devant ce médicastre d’Avignon, Bordone, qu’il fait colonel, qu’il fait général, et dont l’insolence croît avec le grade, tandis que diminue sa volonté de combattre ? ”
