“ Dix pensées traversèrent mon cerveau en même temps. Je me souvins de ma chambre, de Lucie, de ma rue. L’avenir me sembla fait d’une suite de journées monotones. Oui, j’en voulais à Billard qu’il eût une femme. Une amitié solide ne pouvait plus nous unir puisqu’une tierce personne la troublerait. J’étais jaloux. Aussi, pourquoi avais-je suivi cet inconnu ? Il m’avait désorienté. À cause de lui, la solitude me pèserait davantage. Toutes ces réflexions ne m’empêchèrent pas de me raccrocher à un dernier espoir. Peut-être sa maîtresse n’était-elle pas belle ! ”
Emmanuel Bove
Élements biographiques
Emmanuel Bove (1898-1945), écrivain français qui a également publié sous les pseudonymes Pierre Dugast et Jean Vallois, incarne une voix littéraire marquée par une analyse aiguë des marges sociales et une quête existentielle. Né à Paris dans un contexte de déracinement familial, son œuvre, oscillant entre roman réaliste et récit introspectif, explore les thèmes de la solitude, de la vulnérabilité humaine et des ambiguïtés morales.
Mes amis, publié en 1924, ainsi que Bécon-les-Bruyères (1927), chef-d’œuvre de la littérature documentaire, illustrent sa capacité à transformer l’ordinaire en récit profondément poétique. Son parcours, marqué par l’exil et la résistance intellectuelle, résonne dans ses derniers textes, tels que Le Piège (1945), où l’ombre de la collaboration hante les récits. Réhabilité après sa mort, Bove demeure un auteur essentiel pour son style sobre et son regard lucide sur les enjeux de l’existence.
Citations de Emmanuel Bove
“ HENRI BILLARD I La solitude me pèse. J’aimerais à avoir un ami, un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui je confierais mes peines. Quand on erre, toute une journée, sans parler, on se sent las, le soir dans sa chambre. Pour un peu d’affection, je partagerais ce que je possède : l’argent de ma pension, mon lit. Je serais si délicat avec la personne qui me témoignerait de l’amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirs seraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout. Elle n’aurait qu’à dire une plaisanterie, je rirais ; on l’attristerait, je pleurerais. ”
“ J’allais tout offrir à Neveu, quand une pensée m’arrêta. Il n’en était peut-être pas digne. Nous marchions depuis cinq minutes lorsqu’une idée d’homme bien nourri me vint à l’esprit. Je me retournai. Neveu était derrière moi. — Hé... allons chez Flora ! — Flora ? — C’est un endroit où l’on s’amuse. Le marinier, qui était ivre, marchait de biais, une épaule plus basse que l’autre. Il suivait le bord du trottoir comme un équilibriste. Le coude sur le ventre, la main tremblant à la hauteur du menton, il avait l’air d’un dégénéré. ”
