“ Dix pensées traversèrent mon cerveau en même temps. Je me souvins de ma chambre, de Lucie, de ma rue. L’avenir me sembla fait d’une suite de journées monotones. Oui, j’en voulais à Billard qu’il eût une femme. Une amitié solide ne pouvait plus nous unir puisqu’une tierce personne la troublerait. J’étais jaloux. Aussi, pourquoi avais-je suivi cet inconnu ? Il m’avait désorienté. À cause de lui, la solitude me pèserait davantage. Toutes ces réflexions ne m’empêchèrent pas de me raccrocher à un dernier espoir. Peut-être sa maîtresse n’était-elle pas belle ! ”
Emmanuel Bove
Résumé
"Mes amis", premier roman d'Emmanuel Bove publié en 1924, suit Victor Bâton, un homme isolé qui cherche désespérément un compagnon pour échapper à sa monotonie. À travers ses rencontres décevantes et ses réflexions intérieures, Bove explore la solitude, la jalousie et la quête de tendresse dans un Paris désincarné.
Les thèmes de la vie quotidienne — glace, trottoir, habillement — symbolisent l'ennui et la fragilité des relations humaines. L'œuvre, marquée par une prose sobre et introspective, révèle une maturité précoce et une sensibilité à la frontière du réalisme et de l'existentialisme.
Citations de Mes Amis (Emmanuel Bove)
“ HENRI BILLARD I La solitude me pèse. J’aimerais à avoir un ami, un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui je confierais mes peines. Quand on erre, toute une journée, sans parler, on se sent las, le soir dans sa chambre. Pour un peu d’affection, je partagerais ce que je possède : l’argent de ma pension, mon lit. Je serais si délicat avec la personne qui me témoignerait de l’amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirs seraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout. Elle n’aurait qu’à dire une plaisanterie, je rirais ; on l’attristerait, je pleurerais. ”
“ J’allais tout offrir à Neveu, quand une pensée m’arrêta. Il n’en était peut-être pas digne. Nous marchions depuis cinq minutes lorsqu’une idée d’homme bien nourri me vint à l’esprit. Je me retournai. Neveu était derrière moi. — Hé... allons chez Flora ! — Flora ? — C’est un endroit où l’on s’amuse. Le marinier, qui était ivre, marchait de biais, une épaule plus basse que l’autre. Il suivait le bord du trottoir comme un équilibriste. Le coude sur le ventre, la main tremblant à la hauteur du menton, il avait l’air d’un dégénéré. ”
