“ A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de tristesse répandue sur sa physionomie.— Qu’avez-vous ? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui.Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face.— J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses qui ont teint mes idées en noir.— Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis ; il est haineux et rancunier comme tous les gens bilieux... Sa bile malfaisante s’extravase jusque dans ses moindres paroles... ”
Résumé
“Sauvageonne”, est une œuvre de André Theuriet. Des thèmes tels que Francis, Denise ou Adrienne y sont abordés.
Citations de Sauvageonne (André Theuriet)
“ Il faut nous marier le plus tôt possible.Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui chuchotait à l’oreille : « Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout temps, on a tiré le diable par la queue !... » ”
“ Connaissez-vous votre futur beau-père ?— Non, répondit-elle en haussant les épaules, il est absent... Ma mère le trouve très bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, mais je ne sais rien encore ni de l’âge ni de la figure de ce monsieur... Oh ! du reste, ajouta-t-elle en agitant la main, je vois d’ici ce que ce peut être... Un homme grave, tiré à quatre épingles et déjà vieux.— Pourquoi vieux ?— Dame ! parce que ma mère n’est plus jeune, et je suppose qu’elle aura pris un mari plus âgé qu’elle.— Quel âge a donc Mme Lebreton ? demanda Francis en se mordant les lèvres. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ C'est cependant cet endroit maussade et solitaire qu'Adrienne avait choisi pour y passer sa lune de miel, — moitié par rancune et dépit contre les gens d'Auberive, et moitié aussi par une sorte de tendresse égoïste. Elle voulait avoir Francis tout à elle; jouir à son aise, sans être dérangée par des curieux ou des importuns, de cette floraison d'amour éclose à l'arrière-saison. La passion qui éclate tard chez des femmes ardentes et concentrées comme l'était Mme Lebreton, absorbe l'organisme tout entier et a des exigences d'autant plus impérieuses qu'elles ont été plus longtemps contenues. ”
“ Un bouquet d’aunelles la masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il opérerait sa retraite, quand Denise reparut.Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui se jette en pleine eau. ”
“ Les sourcils de Mme Lebreton se froncèrent ; elle employait parfois Manette et lui faisait l’aumône plus souvent encore, mais elle ne l’aimait pas. Elle avait pour cette fille débraillée dans ses mœurs comme dans sa toilette la répugnance qu’inspirent le vagabondage et le désordre aux femmes élevées dans les habitudes régulières et correctes de la vie bourgeoise.— Bonjour, Manette, répondit-elle d’une voix brève, comment va-t-on chez vous ?— Mal, madame Lebreton ; le guignon y est, et il n’en sort pas.— Le guignon ? reprit sévèrement la veuve. Peut-être bien aussi la paresse... ”
“ Pour un forestier pur sang, ce village de cinq cents âmes, perdu au cœur de la montagne langroise, eût été une résidence de choix : trois lieues de forêts faisaient alentour la solitude et la paix, et de magnifiques futaies abritaient presque de leurs branches extrêmes les jardins et les vergers de la localité. Seulement Francis Pommeret n’avait pas le feu sacré ; il était entré dans l’administration forestière, non par goût, mais parce qu’il fallait choisir une carrière, l’exiguïté du patrimoine paternel ne lui permettant pas de vivre en oisif. ”
“ Dans ce milieu tranquille et confortable, Francis Pommeret se sentait revivre ; ses poumons jouaient plus librement ; il lui semblait qu’il respirait des bouffées de luxe et de bien-être. Il s’était assis sur un banc de bois, au pied d’un bouquet de platanes ; il regardait avec une joie mélancolique les arbres centenaires, les pièces d’eau, les longues pelouses vaporeuses et les hautes lisières des bois de Montavoir, où la lune se levait. Seul, dans ce parc endormi, il se complaisait à bâtir de fantastiques châteaux en Espagne, qu’il peuplait de chimères souriantes. ”
“ Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions injurieusement discrètes de mes domestiques... On me juge, on me juge sévèrement, et je l’ai mérité... La malignité publique ne se marque pas encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater... Je ne vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de Francis se rembrunir, je ne regrette rien !... ”
“ Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube. Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel endroit de la rivière. ”
“ Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du patient ; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la porte.Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ Si j'ai un enfant, comme je le crois, j'aurai la force de l'aimer et de l'élever sans vous. Tout ce que j'exige, c'est que vous fassiez renoncer Mme Adrienne à cette idée de m'envoyer en pension et que vous obteniez d'elle pour moi la permission de retourner à Aprey, dans la famille de ma mère. — Mais, objecta le triste Francis d'un ton agacé et piteux, tout est prêt pour votre départ ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose. Voyons, ma chère enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage d'attendre. ”
“ Tout y invite au sommeil : le moelleux gonflement des mousses à la base des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit ; tout y repose les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité.Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide ; et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse, les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement. ”
“ Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. Au sortir de la glaciale humidité de l’église, la chaleur de cette journée d’été lui faisait du bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les ombres des tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, et un frisson d’or courait à la surface de la rivière sautillante. Mme Adrienne fermait les yeux, et, dans son cerveau engourdi, une seule pensée revenait avec la ténacité d’une obsession. Elle se répétait mentalement cette parole du curé : « Je vous dis que ce jeune homme vous aime ! » ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ Francis s'inclina de nouveau de son air le plus aimable, puis il y eut une minute de silence, comme si chacun des interlocuteurs se recueillait pour retrouver son sang-froid. Le garde-général regardait Mme Lebreton, svelte et bien prise dans sa robe montante de cachemire noir. La marche et l'émotion avaient animé le visage de la veuve; ses joues, légèrement rosées et ses grands' yeux à demi cachés par les cils se détachaient vivement de l'encadrement sombre et vaporeux, formé par les tulles et les crêpes de sa coiffure de deuil. ”
“ Vous me surprenez en costume de jardinière.Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu de la veuve, sur l’échancrure du corsage empourpré par les œillets rouges, puis il baissa les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces se pincèrent encore plus que d’habitude.Joubert dit quelque part que « les parfums cachés et les amours secrets se trahissent. » Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton une odeur d’amour et de voluptueuse satisfaction qui fut pour le prêtre une révélation soudaine et qui lui fit éprouver un intime frémissement de pieux dégoût et de sainte colère. ”
“ Nous nous reverrons peut-être un de ces jours.— Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne, je vous présenterai à maman !— Et à votre beau-père ? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant.— Oh ! lui !... Voilà pour lui ! s’exclama-t-elle en passant rapidement l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine.Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il dépassait de la tête. ”
“ Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore et très désirable, — surtout quand cette personne possède seule, dans un pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de Francis. ”
“ Après avoir marché une demi-heure, quasi à l’aveuglette, guidé seulement par les appels bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo de la huppe et tantôt la double note mélancolique du coucou, Francis déboucha enfin dans la coupe qui occupait les deux pentes d’une gorge arrosée par une source dont on distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A deux cents pas du taillis, on apercevait une loge de sabotier. Les ouvriers venaient de manger la soupe et flânaient aux entours de leur chantier ; l’un d’eux, allongé sur une jonchée de fougère, faisait la sieste. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ Une lumière blonde baignait Mme Adrienne ; elle dorait ses joues, allumait un éclair humide dans ses yeux bruns et mettait des reflets mouillés sur le satin noir de sa jupe. Francis Pommeret la trouvait en ce moment très séduisante ; mais il était à cent lieues de méditer les entreprises hardies qui s'étaient présentées à l'imagination craintive de Mme Lebreton. Entre lui, modeste petit fonctionnaire, vivant maigrement de ses appointements, et la riche et imposante veuve d'un maître de forges millionnaire, il y avait une distance qui lui paraissait trop disproportionnée. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ Alors elle jeta dans le gazon les chaussures qu'elle tenait à la main, enleva son peigne, secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l'eau comme pour en tâter le degré de fraîcheur. — Francis demeurait coi, les yeux grands ouverts, la gorge serrée. — Aux allures de Denise, on voyait bien qu'elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d'Aujon; l'endroit lui était familier, et ses façons d'agir montraient clairement que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. ”
“ Les massifs sentaient déjà l’automne ; les phlox à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques ; il regardait dans l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de la Mancienne. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ A peine était-elle de retour que l'hiver s'annonça par un âpre vent du nord qui acheva d'effeuiller les hêtres de la forêt. — Les ruisseaux devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la Peutefontaine. Les arbres s'étoilaient de givre; sur la blancheur bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s'assombrit et la neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l'air obscurci, et le lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les champs couverts d'une épaisse couche blanche. ”
“ Qui t’a mis en tête de quitter une maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable ?... Tu n’es qu’une ingrate !— Je le sais bien...On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité toujours éveillée des domestiques ”
“ Même dans la maisonnette de Trinquesse, en contre-bas de la Grand’Combe, non loin du ruisseau de l’Aubette, il y avait de la gaîté et des rires d’enfants. La maisonnette n’était pourtant rien moins que riante, et on n’y festoyait pas tous les jours. Bâtie en torchis avec une toiture de mottes de terre, c’était à proprement parler plutôt une hutte qu’une maison. Dans l’unique chambre, le père Trinquesse, sa fille Manette et deux marmots de cinq à huit ans s’entassaient pour dormir. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ Séduit et choqué en même temps, il s'offensait et s'alarmait de ses allures trop libres, de la dangereuse familiarité qui s'établissait entre elle et les gens de tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. Souvent, par les brumeuses matinées d'octobre, quand il la voyait cheminer en tapinois vers les sentes de la forêt et s'y enfoncer sournoisement, après un oblique détour, d'étranges imaginations lui montaient au cerveau; de vagues soupçons, pareils à ceux d'un mari jaloux, le poussaient à suivre Denise et à surveiller de loin ses allées et venues sous bois. ”
“ A travers le silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré. — Ah ! s’il lui était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles hésitations ! ”
“ D’après ce qu’on lui avait dit, Francis s’était figuré une Mme Lebreton plus mûre et moins attrayante. — Elle, de son côté, s’était probablement attendue à rencontrer dans le garde-général quelque ours hérissé et bourru, semblable à la plupart des forestiers qu’elle avait connus à Auberive. Aussi se sentait-elle fort intimidée en présence de ce beau garçon, aux mains blanches, à la mise soignée, aux façons d’homme du monde, près de qui elle venait en solliciteuse. ”
“ Mlle Irma battait du menton et de la main la mesure à contre-temps, et étouffait des bâillements multipliés ; la partie de dominos était terminée ; le juge de paix, le notaire et sa femme vinrent saluer la maîtresse de la maison, et Mlle Chesnel, pour ne pas revenir seule, se décida à les accompagner ; mais, avant de partir, ils allèrent tous, malicieusement, l’un après l’autre, souhaiter le bonsoir au garde-général, qui, agacé par ces salutations intempestives, frappait les touches avec un redoublement d’énergie. ”
André Theuriet,
Sauvageonne
(1881)
“ Quand Adrienne arriva, quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une question de Francis : — Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu'il a fallu que j'y sois forcée. Je suis honteuse d'en être réduite à cette extrémité. Mais je n'avais plus de temps à perdre, puisque, d'ici à deux jours, Mme Adrienne veut m'envoyer de nouveau en pension. Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu'il était au courant des intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par un mouvement de compassion attendrie. ”
Termes fréquents
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