“ Il n’en est pas moins vrai que je suis en possession d’un bien qui ne m’appartient pas. — Peut-être est-il mort, lui... — dit Vendale. — Mais peut-être aussi est-il vivant ? — s’écria Wilding. — Et s’il vit, ne l’ai-je pas innocemment, il est vrai, mais ne l’ai-je pas assez volé ? Ne lui ai-je pas ravi d’abord tout l’heureux temps dont j’ai joui à sa place ? Ne lui ai-je pas dérobé le bonheur exquis, ce ravissement céleste qui m’a rempli l’âme, quand cette chère femme m’a dit : « Je suis ta mère ? » ”
Résumé
“L’Abîme”, est une œuvre de Charles Dickens. Des thèmes tels que Vendale, Obenreizer ou Wilding y sont abordés.
Citations de L’Abîme (Charles Dickens)
“ Tout est donc possible à croire... — Avez-vous jamais douté ?... — Je vous ai déjà dit, une fois, que je doutais de mon père et de ma mère, — répliqua le Suisse. — Mais enfin, je suis de ce monde, n’est-il pas vrai ? Je fais partie de la création, et si je ne suis point issu d’une bonne famille, qu’importe ! — En vérité, êtes-vous bien Suisse ? — lui demanda Vendale, qui ne le quittait plus des yeux. — Et comment le saurais-je ? — fit Obenreizer, en s’arrêtant brusquement. Il jeta par-dessus l’épaule un regard indéfinissable à son compagnon. — Si l’on vous demandait : Êtes-vous Anglais ? ”
“ Elles nous paraissaient immenses, mais le monde est petit, si petit qu’on ne peut jamais y vivre longtemps, éloignés les uns des autres. Il y a si peu de monde en ce monde qu’on s’y croise et s’y recroise sans cesse. Le monde est si petit que nous ne pouvons nous débarrasser de ceux qui nous gênent... Ce n’est pas qu’on puisse jamais désirer se débarrasser de vous. — J’espère que non, Monsieur Obenreizer. — Je vous en prie, dans votre pays, appelez-moi : Mister. Je ne me fais jamais nommer autrement par amour de l’Angleterre. ”
“ Obenreizer, en habit de deuil, l’air humble et soumis, mit sur son cœur une de ses mains qui tenait un mouchoir. — Ma reconnaissance est là, Monsieur, — dit-il, — mais je ne trouve point de mots pour vous l’exprimer. — Ta, ta, ta, ne me parlez pas de reconnaissance, — dit Maître Voigt. — Je déteste de voir un homme persécuté. Je vous ai vu souffrir : je vous ai naturellement tendu la main. Oh ! je ne suis pas encore assez vieux pour ne pas me rappeler mes jeunes années. Savez-vous bien que c’est votre père qui m’a amené mon premier client. ”
“ Je disais cela à Pebblesson Neveu. Ah ! Monsieur Wilding, mon jeune maître, j’ai été garçon de cave toute ma vie, j’ai appliqué toute mon intelligence au travail, et me voilà aussi abruti qu’un homme peut l’être. Allez ! vous ne trouverez pas plus abruti que moi. Vous ne trouverez pas non plus mon égal en humeur noire. Chantez, videz gaiement vos verres. On dit que chaque goutte que vous répandez sur vous efface une ride... je ne dis pas non. Mais essayez de humer le vin par vos pores quand vous n’en avez pas besoin. ”
“ Oui, oui, vous m’avez surpris et blessé, Madame Goldstraw. Votre langage me donne à supposer que vous regrettez de ne m’avoir point laissé une erreur qui m’était si chère. Ne vous laissez pas aller à de telles pensées, et surtout gardez-vous bien de me les dire. C’eût été un crime que de m’épargner la vérité. Je sais que votre intention était bonne, je le sais ! je ne désire pas vous affliger, vous avez bon cœur. Mais songez à la situation où je me trouve. Dans la fausse conviction que j’étais son fils, Elle m’a laissé tout ce qu’elle possédait. Je ne suis pas son fils. ”
“ Voyez là, sur le mur de droite du côté de la porte. — Mais c’est une horloge ordinaire ! — s’écria Obenreizer. — Non, elle n’a qu’une seule aiguille. — Non, — dit Maître Voigt, — ce n’est pas une horloge ordinaire : Non... non... cette seule aiguille tourne autour du cadran, et le point où je la mets moi-même règle l’heure à laquelle la porte doit s’ouvrir. Tenez ! L’aiguille marque huit heures : la porte ne s’est-elle pas ouverte à huit heures sonnant ? — Est-ce qu’elle s’ouvre plus d’une fois par jour ? — demanda le jeune homme. ”
“ Pauvres cœurs inquiets que nous sommes ! N’est-il pas étrange de penser que ces millions d’hommes qui dorment, momifiés depuis tant d’années, ont été amoureux comme nous autres qui vivons, qu’ils ont éprouvé les mêmes angoisses, fait les mêmes sottises, et qu’ils ont pourtant trouvé le secret d’être tranquilles après tout cela ! — George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer ? — demanda Wilding le lendemain. — Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de Mademoiselle Marguerite. — Je ne sais, — dit Vendale, — je n’ai jamais bien pu savoir ce que je pensais de cet homme-là. ”
“ Parce que si ma nièce vous épouse, elle épousera un bâtard, élevé par la charité publique ; elle épousera un imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le personnage d’un gentleman et qui n’est qu’un masque. — Bravo ! — s’écria Bintrey, — admirablement engagé, Monsieur Obenreizer ; je n’ajouterai qu’un mot à ce que vous venez de dire !... Votre nièce épouse, grâce à vos efforts et à votre heureuse intervention, un homme qui hérite d’une belle fortune !... George Vendale, comme co-exécuteur testamentaire, souffrez que je me félicite en même temps que vous. ”
“ Je me consolerais en songeant que j’ai aimé la pauvre femme qui est là (elle montrait à son tour le portrait) , aussi fortement qu’on aime sa mère et qu’elle a eu pour moi la même tendresse que si j’avais été son fils. Tout ce qu’elle vous a donné, n’est-ce pas en raison de son affection même ? Son cœur ne s’est jamais démenti envers vous durant sa vie ; le vôtre, j’en suis bien sûre, ne se démentira jamais envers elle. Quel meilleur droit pouvez-vous avoir à conserver ses présents ?... — Arrêtez ! — s’écria Wilding. ”
“ Passons en silence. Une imprudence nous coûterait la vie. En avant ! Il y avait là une prodigieuse agglomération de neige ; d’énormes fantômes blancs se balançaient au-dessus du pont, les rochers formaient des saillies effrayantes, et nos voyageurs se frayaient le passage comme à travers les lourdes nuées d’un ciel d’orage. Obenreizer se servait de son bâton avec une adresse extrême, sondant le terrain à mesure qu’il avançait, regardant sans cesse en l’air, et le dos tendu comme s’il se garait de la seule idée d’une avalanche. ”
“ Des larmes s’échappaient de ses beaux yeux célestes et roulaient doucement sur ses joues polies. — Oh ! Monsieur Vendale, — dit-elle tristement, — il eût été bien mieux de garder votre secret. Avez-vous oublié la distance qui est entre nous ? Ce que vous dites ne peut jamais... jamais être.... — Il ne peut y avoir de distance entre nous, que celle que vous creuserez vous-même, Marguerite, en ne m’aimant point lorsque je vous aime. Il n’y a pas de plus haut rang que le vôtre dans le royaume de la bonté et de la beauté. ”
“ Jusqu’ici me comprenez-vous ? — Jusqu’ici, je vous comprends. — La première connaissance de votre crime, — poursuivit l’Anglais, — me parvint par une lettre de Mademoiselle Marguerite, et tout ce qu’il me reste à vous faire savoir, c’est que son amour et son courage surent retrouver votre victime. Elle mit toute son énergie à rappeler Monsieur Vendale à la vie. Tandis qu’il était mourant, soigné par elle à Brietz, elle m’écrivait pour me prier de me rendre auprès de lui. Avant mon départ, j’avertis Madame Dor de ce que je venais d’apprendre ”
“ Ce regard, bien que rapide comme l’éclair, l’inquiéta, et il se mit à observer la vieille dame. — Le hasard a voulu, — dit-il, que je devinsse l’associé d’une maison de commerce de Londres, à laquelle Monsieur Obenreizer a été recommandé aujourd’hui même par une maison de commerce Suisse, où nous avons des intérêts communs. Ne vous en a-t-il rien dit ? — Ma foi non ! — s’écria Obenreizer, rentrant dans la conversation et cette fois sans son nuage. — Je m’en serais bien gardé. Le monde est si petit, si monotone, qu’il vaut toujours mieux laisser aux gens le plaisir bien rare d’une surprise. ”
“ Signez cet acte par lequel vous vous engagez à ne plus prétendre à aucun pouvoir sur Mademoiselle Marguerite, à ne vous jamais montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous signerai à mon tour un engagement, qui vous garantira contre toute poursuite judiciaire. Signez ! Obenreizer prit la plume et signa. Il reçut à son tour l’engagement dont lui avait parlé Bintrey. Après quoi, il se leva, mais sans faire aucun mouvement pour quitter la chambre. Il demeurait debout regardant Maître Voigt avec un sourire étrange ; une lueur sombre jaillissait de son ciel nuageux. ”
“ Cependant les pas d’Obenreizer retentissaient dans l’escalier. — Mon Dieu ! — dit Madame Dor, s’adressant au poêle. Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta le tout à Madame Dor. — Mon Dieu ! — répéta-t-elle, — tandis que cette avalanche s’engloutissait dans son vaste giron. La porte s’ouvrit. Obenreizer entra. Du premier coup d’œil, il vit que Marguerite était absente. — Eh ! quoi ! — s’écria-t-il, — ma nièce s’est retirée ! Ma nièce n’est point restée pour vous faire compagnie, Monsieur Vendale. C’est impardonnable, je vais la ramener. ”
“ Mais votre air et votre attitude sont ceux d’une personne... Je devrais ajouter que cette personne était bonne et charmante. Madame Goldstraw sourit. — Eh bien ! monsieur, — dit-elle, — j’en suis ravie. — Oui, — reprit Wilding, répétant tout pensif ce qu’il venait de dire, — oui, charmante et bonne. En même temps il jetait un regard à la dérobée sur sa future femme de charge. — Mais sa grâce et sa bonté, c’est tout ce que je me rappelle. La mémoire est fugitive, et le souvenir est quelquefois comme un rêve à demi effacé. ”
“ Justement cette matinée d’été vit un événement aussi surprenant que la découverte d’un nouveau monde par le vieux Colomb. Le ciel, à force de regarder d’en haut, découvrit le Carrefour des Éclopés. La lumière et la chaleur y pénétrèrent. Un rayon s’en vint jouer sur un portrait de femme suspendu au-dessus de la cheminée et qui composait, avec le portrait de Pebblesson l’oncle, la seule décoration de la salle à manger de Wilding. ”
“ « Si mon maître est en danger, » dit-il à Mademoiselle Marguerite, « il est de mon devoir d’aller à son secours, et encore plus de veiller sur vous. » Ils se mirent donc en route tous les deux... C’est la première fois, Monsieur Obenreizer, qu’une superstition a servi à quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a décidé votre nièce à entreprendre ce voyage et l’a conduite à sauver la vie de celui qu’elle aimait. ”
“ Un présent qu’un homme pauvre eût aussi bien pu faire que lui, parut à Vendale le seul qui fût capable de trouver le chemin du cœur de la Suissesse. Il résista donc fortement à la tentation que les diamants et les rubis faisaient naître devant ses yeux et il fit l’emplette d’une broche en filigrane de Gênes, l’ornement le plus simple qu’il eût pu découvrir dans la boutique du joaillier. Le jour du dîner, comme il entrait dans la maison de Soho Square, Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la main de la jeune fille. ”
“ Doublez votre revenu, Monsieur Vendale ; on ne peut vivre à moins en Angleterre avec la plus stricte économie. Vous disiez tout à l’heure que vous espériez beaucoup augmenter la valeur de votre maison. À l’œuvre ! Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon diable, après tout ! Le jour où vous me prouverez que votre revenu est arrivé au chiffre de trois mille livres, demandez-moi la main de ma nièce : elle est à vous. — Avez-vous fait part de cet arrangement à Mademoiselle Obenreizer ? — fit Vendale. ”
“ Ces chants naïfs et sublimes semblaient dire à Vendale : « Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et rampante Angleterre... Viens au loin... bien au loin de la foule et du monde ; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel ! » En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à boucles d’argent semblaient s’animer et courir ; le large front blanc et les beaux yeux de Marguerite s’allumaient d’une flamme inspirée... Vendale en perdait la raison. ”
“ En vérité, il n’y avait plus rien à faire que de s’en retourner à Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il contemplait cette note inutile qui avait été le guide de son voyage, la copie extraite du Registre des Enfants Trouvés. Il fit un geste comme pour jeter au vent ce papier menteur, mais la réflexion l’en empêcha. — Qui sait, — pensa-t-il, — cette note peut encore servir, je ne m’en séparerai point tant que je vivrai, et mes exécuteurs testamentaires la trouveront cachetée sous le même pli que mon testament. ”
“ À quoi il ajouta mentalement, avec un petit clignement d’yeux : — Et cela, beaucoup mieux que vous ne pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant à parler. — « Tes père et mère honoreras » — reprit Wilding qui sanglotait toujours... — « afin de vivre longuement. » Quand j’étais aux Enfants Trouvés, Monsieur Bintrey, je me sentais intérieurement si peu disposé à souscrire de bon cœur à ce commandement que je croyais bien n’avoir pas beaucoup de temps à vivre. Cependant je suis arrivé bien vite à honorer ma mère profondément, de toute mon âme, et je révère maintenant sa mémoire. ”
“ Tout cela est arrivé comme vous le dit Monsieur Vendale, Mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale, qui est d’une famille si distinguée et d’une si fière origine, n’a point dédaigné le commerce. Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la pauvreté. Après tout, c’est flatteur pour le commerce, — reprit Obenreizer avec chaleur, — les hommes comme Monsieur Vendale ne peuvent que l’ennoblir. Ce qui fait le malheur du commerce et sa vulgarité, c’est que les gens de rien... nous autres par exemple, pauvres paysans... ”
“ L’intention de ma mère, c’est-à-dire de la sienne, ne fut jamais que cela fût à moi ; elle voulait certainement que tout fût à lui. — Voyons, voyons, — fit Vendale, essayant sur Wilding, après un court silence, ce pouvoir que toute nature bien trempée prend toujours sur un cœur faible, surtout lorsqu’elle a le désir bien marqué de venir en aide à sa faiblesse ; — soyez raisonnable, mon cher Walter. S’il s’est fait quelque mal autour de vous et à votre sujet, je suis bien sûr que ce n’est point par votre faute. ”
“ Si ma nièce doit jamais vous épouser, il lui faudra vraiment accomplir les travaux d’Hercule pour arriver à conquérir son rang dans le monde. Ce n’est peut-être pas là votre manière de voir, mais c’est la mienne. Je demande que ces travaux d’Hercule soient rendus aussi doux que possible à Mademoiselle Marguerite. Dites-moi, Monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres, votre femme pourrait-elle avoir une maison dans un quartier à la mode ? Un valet de pied pour ouvrir sa porte ? Un sommelier pour verser le vin à sa table ? ”
“ Tout d’abord on aurait souhaité à Obenreizer des lèvres moins épaisses, un cou moins massif. Mais ces lèvres et ce cou passaient encore. Ce qu’il y avait de moins agréable dans son visage, c’étaient ses yeux, toujours couverts d’un nuage indéfinissable évidemment étendu là, par un effort de sa volonté. Son regard demeurait ainsi impénétrable à tout le monde et ce brouillard éternel lui donnait un air fatigant d’attention qui ne s’adressait pas seulement à la personne qu’il écoutait parler, mais au monde entier, à lui-même, à ses propres pensées, celles du moment et celles qui allaient naître. ”
“ À la fin de ce jour, il n’avait point d’autres impressions de voyage que celles d’un froid rigoureux, du tintement des grelots des chevaux qui glissaient entre de maussades collines et des bois déserts. Çà et là, quelques stations où l’on s’arrêtait pour manger ou boire ; on entrait dans ces maisons borgnes ; on traversait d’abord l’étable pour arriver à la salle destinée aux voyageurs ; Vendale se laissait conduire machinalement, il ne se souvenait de rien, sinon d’avoir vu Obenreizer toujours pensif à ses côtés. ”
“ Les guides, sachant que le grand abîme se trouvait à droite, inclinèrent vers la gauche ; on perdit le chemin. Celui qui marchait en tête fit halte, cherchant à consulter de loin le poteau indicateur. Tout à coup l’un des chiens se mit à gratter la neige. Le guide s’avança ; la pensée lui vint qu’un malheureux voyageur pouvait bien être enseveli dans ce champ de neige... Mais il vit cette neige souillée... et jeta un cri en découvrant une tache rouge. L’autre chien regardait attentivement au bord du gouffre, raidissant ses pattes, tremblant de tous ses membres. ”
“ Il rendait mentalement à Marguerite l’hommage du pèlerin, lorsqu’après un long voyage, il arrive enfin devant le saint et devant l’autel. Obenreizer s’assit à son tour au milieu de la chambre, les pouces dans les poches de son gilet ; il devenait nuageux, Obenreizer. — Savez-vous, mademoiselle, ce que votre oncle me disait à l’instant ? — commença Vendale : — Que le monde est si petit, si petit, que les anciennes connaissances s’y retrouvent toujours et qu’on ne peut s’éviter. Pour moi, le monde me semblait trop vaste depuis que je vous avais vue pour la dernière fois. ”
“ « Joey, tâche donc de prendre une figure plus enjouée, » je leur ai souvent répondu : « C’est bon à vous qui êtes accoutumés à boire le vin, d’avoir un visage gai. Moi je ne fais que le respirer par les pores de ma peau. Pris de cette façon, il agit différemment. Autre chose, messieurs, de remplir vos verres dans une bonne salle à manger, bien chaude, en poussant un Hip hurrah ! vigoureux et en portant des toasts aux convives ; autre chose de s’en remplir soi-même par les pores et par les poumons, au fond d’une cave basse et noire et dans une atmosphère moisie. » ”
“ Comme il entrait dans Soho Square, se dirigeant vers le côté nord de la place, son teint bruni au soleil se colora tout à coup. Cette rougeur soudaine, Wilding, — s’il était né observateur ou s’il n’avait pas alors été si fortement occupé de ses propres chagrins, — Wilding aurait pu la remarquer sur le visage de son associé, un moment auparavant, tandis que celui-ci lisait à haute voix la lettre datée de Neufchâtel. Wilding aurait pu également observer que Vendale ne lisait pas avec la même netteté tous les passages de cette lettre. ”
“ De temps en temps, une grande boîte à musique, placée sur la cheminée, partait en cadence sur l’ouverture de Fra Diavolo, ou bien chantait des morceaux de Guillaume Tell avec gazouillements joyeux. Survenait-il quelque client, il fallait bien arrêter le ressort ; mais l’harmonieux instrument se remettait à chanter de plus belle, dès que le client était parti. — Courage, courage, mon brave garçon, — dit Maître Voigt, en caressant les genoux d’Obenreizer d’un air paternel : — vous allez commencer une nouvelle vie, auprès de moi dans mon étude, et cela demain matin. ”
“ Il vit son ennemi, là, debout, au-dessus de lui, calme, sinistre, implacable. — Vous m’appelez assassin, — dit Obenreizer, — ce nom ne me touche guère. Au moins, vous ne pouvez dire que je n’ai pas joué ma vie contre la vôtre, car je suis environné de périls et peut-être ne réussirai-je pas à me frayer un chemin à travers les précipices. La tourmente va de nouveau éclater tout à l’heure, voyez ! la neige tourbillonne ! Il me faut ce reçu, il me faut ces papiers tout de suite. Chaque moment qui s’écoule emporte ma vie. ”
“ « Tu tiens dans le monde la place d’un autre et tu jouis de son bien ; » peut-être aurait-il défié et vaincu l’une de ces douleurs, l’un de ces deux tourments ; mais, réunis ensemble, ils étaient trop forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est promptement terrassé. Ces deux spectres, — l’idée de celle qui n’était point sa mère et de celui qui était Wilding, le vrai Walter Wilding ; — ces deux spectres s’asseyaient à sa table avec lui, buvaient dans son verre, et s’installaient la nuit à son chevet. S’il songeait à l’attachement de sa mère supposée, il se sentait mourir. ”
“ « Tout pour Marguerite, » me dit-il, « et tant par an pour vous. Vous êtes jeune, je vous fais pourtant son tuteur ; ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du vôtre, si vous en amassez. Vous savez d’où nous venons tous les deux ; nous avons été l’un et l’autre des paysans obscurs et misérables et vous vous en souviendrez. » Si je m’en souviens !... Tous deux paysans, et il en est ainsi de tous mes compatriotes qui font aujourd’hui le commerce dans Soho Square. Paysans !... tous paysans !... Il éclata de rire, tout en étreignant les coudes de Vendale. ”
