“ Chose digne de remarque, c’est l’abus que nous faisons tous du nom de Beethoven dès que les enthousiastes parlent de Bruckner ou de Brahms ou de Wagner. Si tous trois sont également fils de Beethoven, ils ne sont point de la même mère ! Et l’on pourrait facilement démontrer que la musique de Wagner applique l’éducation reçue de Beethoven à la sensualité la plus violente ; Brahms, à la plus sèche abstraction ; Bruckner, au plus beau, au plus noble enthousiasme de l’âme, éprise de son créateur, et cherchant sa louange dans la création entière. ”
Collectif
Résumé
“La Revue générale”, est une œuvre de Collectif. Des thèmes tels que Bruckner, l'école ou l'instruction y sont abordés.
Citations de La Revue générale (Collectif)
“ Je sais que l’on invoque, à titre d’exemples, les sertudes dont l’homme est frappé dans l’intérêt de l’État et de la société, et je ne songe pas à contester la nécessité de la plupart d’entr’elles. Mais ce n’est pas une raison pour les étendre à des domaines où elles peuvent être évitées. Dans les pays modernes, profondément divisés de doctrines, d’opinions et de sentiments, et où l’État est entre les mains d’un parti, l’obligation peut glisser aisément, à l’aide de mesures législatives ou administratives, sur la pente de la tyrannie. ”
“ « L’Église prétend au monopole de l’enseignement. S’en trouvant dépouillée, elle réclame la liberté, afin de la transformer en privilège. Le privilège qu’elle exige, c’est la liberté rentée. Nous lui enlevons le privilège, c’est-à-dire la rente, et nous lui laissons la liberté. Nous sommes dans la vérité constitutionnelle. [9] » Pur sophisme ! Mettre toutes les écoles sur le même pied quant aux subsides, c’est le sophisme ! Soutenir exclusivement les écoles publiques par toutes les forces financières de l’État, de la province et des communes, c’est le contraire du privilège ! ”
“ Les messes de Mozart et de Haydn sont souvent, sous leurs atours mondains, pleines de piété, mais sans vraie profondeur religieuse. Les messes de Beethoven à leur suite seront purement humaines. Bruckner, lui, a naturellement le sens du divin. Il est le seul musicien qui aurait pu écrire la musique d’un paradis vraiment paradisiaque, difficulté ou plutôt impossibilité devant laquelle Liszt a reculé dans sa Dante symphonie, où il sut si bien représenter l’enfer ! Il se comporte dans ses messes et son Te Deum, en dehors du sentiment magnifique qui les inspire, en grandiose décorateur. ”
“ On vante la nouveauté de vision des peintres impressionnistes ; pour un peu, on parlerait d’œil nouveau comme d’art nouveau. Or un esprit qui jamais n’a été attentif qu’à la beauté du ciel, du fleuve et de la montagne, des fleurs et des insectes, aux grandes cérémonies du culte sous les voûtes heureuses des belles églises d’Autriche, et dont la pensée se repaissait de Dieu sans cesse et avec la profondeur dont témoignent le Gloria et le Credo de la grand’messe en fa mineur, ne pouvait mettre dans ses conceptions qu’un reflet direct de la divinité. ”
“ Il reste certain que Wagner et Bruckner ont ceci de commun : l’orchestration la plus pleine, la plus dense, la plus charnue, si j’ose ainsi dire, qu’on ait entendue depuis Beethoven et Schubert. Bruckner n’a rien d’un ascète. Sa foi lui procure des jouissances surhumaines, et sa musique exprime ces jouissances. Elle ne se mortifie jamais. Au contraire, rien n’est assez beau, assez riche, assez grandiose pour la célébration de sa foi. Écrire une symphonie pour Bruckner, je le répète, c’est faire honneur à Dieu des moyens que Dieu lui avait donnés. ”
“ Brunetière saisit plus que d’autres l’importance de ce dernier élément. Et il le mit en œuvre dans le cadre d’une forte doctrine. Au temps « de l’école du bon sens », Nisard voyait dans ses auteurs « la raison humaine ». Au temps du darwinisme, Brunetière y voit le point culminant de « l’évolution ». L’anatomie comparée avait passé aux sciences morales ses méthodes, ses théories et son langage ; et l’histoire littéraire, toujours pressée de se guinder au rang de science, emboîta le pas à l’origine des espèces, à la lutte pour la vie, à l’évolution. ”
“ L’école a pour objet de faire de l’enfant un homme ; elle doit non seulement alimenter son intelligence, mais lui donner une règle de conduite, et, ci celle-ci n’a pas une base et une sanction religieuses, l’école sera certainement une école rationaliste. Au surplus, notre droit sera de l’envisager comme telle ; nous déclarons dès maintenant que c’est là notre conviction profonde ; et dès lors comment soutenir que la réforme projetée sauvegarderait la liberté de nos âmes ? Encore si des subsides étaient accordés également par tous les pouvoirs publics aux écoles officielles et libres ! ”
“ Outre que ce mode d’enseignement ne serait possible qu’au moyen d’un contrôle inquisitorial organisé dans les familles, il est certain que les riches seuls pourraient y recourir. Les victimes de l’instruction obligatoire et laïque, ce seront donc les pauvres ; et ainsi il est démontré une fois de plus qu’en prenant en mains les intérêts de leurs consciences, c’est nous qui en sommes les défenseurs. « Que craignez-vous ? », nous dit-on. « La religion ne sera pas enseignée dans l’école future ; mais elle n’y sera pas attaquée ; ainsi sera sauvegardée la liberté religieuse. » ”
“ Le penseur qui insista si fortement sur la complexité touffue de l’être humain, sur l’évolution qui entraîne les espèces dans la nature et les œuvres dans la littérature, s’est peint en interprétant l’homme, et il a lui-même évolué conformément à son caractère intime et au mouvement religieux de la France moderne. Autant il serait prématuré de vouloir définir la place de Brunetière dans la pensée contemporaine et dans la littérature française, autant il est légitime de recueillir les enseignements de la vie qui vient de cesser, et de l’œuvre trop tôt interrompue. ”
“ Nous avons à apprendre Bruckner à un public catholique, qui n’a cure d’analyser des symphonies, si grandioses soient-elles, mais qui veut, avant tout, à la méditation de cette vie, se réjouir de constater que le catholicisme, à la fin du dix-neuvième siècle, a encore la vitalité nécessaire à la formation d’un héros, d’un saint et d’un génie, en la personne d’un pauvre petit maître d’école paysan. ”
“ L’histoire de la littérature doit être autre chose qu’une enfilade de biographies, de notices bibliographiques, d’analyses psychologiques. Elle doit nous dire selon quelles règles, quelles lois, les esprits et les œuvres se transforment, « évoluent », puisque c’est le mot et le dogme de l’époque. Et suivant qu’un ouvrage sera conforme ou non à la règle adoptée, à la méthode suivie, honneur à lui ou malédiction ! Investi d’un sacerdoce austère, le critique attend les auteurs à l’œuvre, il appliquera son système avec énergie, il combattra vigoureusement tout ce qui s’y oppose. ”
“ Ainsi plus se fatigue la renommée de Brahms, le rival heureux et mesquin, qui en est à la phase où elle cesse de monter ; plus la vraie gloire vient au naïf et grand vieillard dont la carrière artistique, aussi humble et noble que celle du père Franck, connut toutes les entraves et les pires haines, celles imméritées, et celles — du reste qui ont leur consolation en soi — de la libre pensée sectaire contre le catholicisme. ”
“ Il y a quelque chose d’universitaire et de prussien en Brahms ; on dirait aussi en France qu’il a le style normalien. Bruckner est ivre de plein air, d’arôme de la forêt et de chants d’oiseaux. Il a le badinage énorme et délicat du moyen âge avec les couleurs modernes. Il est le fils direct de Beethoven ; lorsqu’on parle de l’un, presque tout ce qu’on en dit peut s’appliquer à l’autre : Beethoven gardant pour lui le supplice de la surdité et de son amour dédaigné ; Bruckner, sa foi intense, sa bonne grâce inoffensive et son amour absolu placé en Dieu. Il est le fils direct de Beethoven, oui ”
“ Mais du temps de Bruckner les siens étaient les plus vastes et les plus vibrants. Ils décrivaient une terre d’Autriche vue à travers une âme qui en faisait un paradis terrestre autrichien (Symphonies II, III et IV notamment) . Le jeune homme demeura quatre ans à Saint-Florian, où sans doute l’instruction et l’éducation du cœur et de l’esprit furent plus soignées que l’éducation des manières : je dois à la vérité de déclarer que toute sa vie Bruckner mangea avec les doigts et prisait après les avoir léchés. Cela ne change rien aux neuf symphonies. Beethoven était à peine plus civilisé. ”
“ C’est à la fois d’un enfant et c’est à faire crier d’admiration les professionnels. Nous avons, Dieu merci, entendu pas mal de musiques modernes en tous pays ces trente dernières années. Mais, venons-nous à prendre contact avec une nouvelle symphonie de Bruckner, nous demeurons stupides à l’ouïe de ces accents, qui ne ressemblent encore à rien tant d’années après leur éclosion ! C’est encore et toujours ce mystérieux mot de génie qui dit tout mais n’explique rien, qu’il faut prononcer. ”
“ Dans l’histoire de l’humanité, deux principes en cette matière se disputent la suprématie : le principe de l’antiquité païenne, déjà proclamé par Lycurgue, d’après lequel les enfants appartiennent à l’État avant d’appartenir aux parents, et le principe chrétien, en vertu duquel les parents sont responsables de leurs enfants et ont par suite à diriger leur éducation. En vain invoque-t-on l’utilité de l’instruction et les avantages qu’elle procure à la société et aux individus. ”
“ Il faut donc bien le reconnaître : ceux qui recommandent l’instruction obligatoire ne peuvent, quand on consulte les faits, démontrer que ce procédé ait l’efficacité qu’ils prétendent. Les populations catholiques présentent, au triple point de vue de la natalité, des divorces et des suicides, des résultats encourageants. Combien dès lors ne sont pas aveugles ceux qui veulent bannir la religion des mœurs et la séparer de l’instruction ? Ils nous exposent à avoir des générations abâtardies, oublieuses des lois sociales les plus élémentaires et livrées sans défense aux plus mauvaises passions. ”
“ Pour le juger, il faut attendre que le temps, qui seul a toujours raison, ait fait le départ entre les idées qui vivront et resteront, et les bruits d’une heure ou d’une année. Brunetière restera du moins un grand exemple de ces hommes qui furent placés entre les négations de leur esprit et la voix de leur conscience, entre les deux infinis dont parla Pascal, entre la « raison pure » et « la raison pratique », et qui comprirent que l’homme a autre chose à faire sur terre qu’à étudier les infiniment petits, ou à raisonner de méthodes scientifiques. ”
“ Saint-Florian est un de ces immenses couvents d’Autriche semblables à des palais, blancs et bien aérés, église baroque, somptueuse et tout de même pieuse, — le baroque en Autriche sait être pieux, — à domaines princiers, et qui, de toutes leurs grandes fenêtres, ouvrent sur des horizons au fond desquels resplendissent les Alpes, tandis que le vaste Danube s’épand dans les plaines au milieu d’inextricables saulaies et de grasses prairies. ”
“ Celle-ci résultait, pour Brunetière, de l’étude de l’homme vivant en société : et l’utilisation de la sociologie, de toute la philosophie positiviste, de toutes les idées d’un Auguste Comte, consistait à fonder en raison la fidélité à l’Église. Le christianisme n’est pas seulement un facteur social ou une doctrine française : il est une interprétation de l’univers ; et cette interprétation, le théoricien évolutionniste la trouve conforme à ce qu’il sait de l’homme. ”
“ L’Empereur le veut une fois décorer, Hanslick agite tant et si bien, que François-Joseph craint de se rendre impopulaire en poursuivant son dessein. L’application du clan Brahms — et comme il contenait tous les juifs et toute la haute finance de Vienne, il était aussi agissant que possible ; jugez-en par l’affaire Dreyfus — semble n’avoir pas d’autre préoccupation que d’évincer en tout et partout l’infortuné vieillard. Et voici que, malgré tout, son mérite pourtant forçait les murailles de l’inpace où on cherchait à le claquemurer. Wagner avait accepté une dédicace. La jeunesse venait à lui. ”
“ C’est d’une bien autre importance que de collectionner des curiosités de forme, des petites finesses de métier, des roueries archaïques, de se créer un vocabulaire difficile et d’aligner de petits fragments de soi sous diverses rubriques, au lieu de vivre une belle vie de chêne ou de fleuve. Bruckner auprès de Brahms c’est le grand souffle de Victor Hugo auprès de la patiente émaillerie cloisonnée de Théophile Gautier ; c’est surtout le beau chevalier de Wagner auprès des Maîtres Chanteurs ; mais si Hanslick remplace Beckmesser, c’est Dieu qui remplace Eva ! ”
“ Quand elle est personnelle et impulsive, elle exprime un caractère ombrageux et vindicatif, les passions et la disgrâce d’un homme taciturne, bourru et laid. La joie sublime qu’un Beethoven, également laid, bourru et taciturne, tirait comme Bruckner de la satisfaction de sa conscience et de la contemplation de la nature, Brahms ne la connaît pas. Il oublie rarement qu’il est docteur et professeur. Il bougonne et ratiocine et potasse en chambre. Il est peut-être nécessaire cependant de traverser son œuvre pour passer à celle de Bruckner. ”
“ En réalité, la campagne en faveur de l’instruction obligatoire, à laquelle il convient de joindre le service personnel et le suffrage universel pur et simple, est née exclusivement du désir des gauches de trouver une plate-forme qui leur permit de nouer entre elles des liens étroits ; il fallait, pour tâcher d’escalader le pouvoir, grouper l’opposition tout entière autour de quelques mesures auxquelles ses diverses fractions pussent se rallier : l’inscription de l’instruction obligatoire au programme des libéraux, des radicaux et des socialistes n’a pas d’autre cause. ”
“ Le dieu de l’art nouveau, se faisant son propre prophète et son propre exégète, avait mis au service de la littérature nauséabonde tout l’apparat scientifique tiré de la lecture d’ouvrages médicinaux et déterministes. Brunetière perça à jour les sophismes de « l’art expérimental », montra plus tard les attaches du réalisme et de « l’art pour l’art », et surtout il montra dans sa polémique « une si belle santé intellectuelle », comme dit Max Nordau, que le prestige du naturalisme parmi les « intellectuels » fut sérieusement ébranlé. ”
“ Sa première œuvre fut sa première messe, celle en ré mineur. Et lorsqu’il apprend à connaître — on ignore au juste quand — l’œuvre de Wagner, mais il est de fait qu’en 1865, il se rend à Munich pour la première de Tristan, il est du moins prouvé que son éducation musicale était achevée. La fraîcheur de son âme, la naïveté de son imagination, la piété sans exemple qui le soutenait, devaient lui permettre d’absorber le « philtre d’amour » sans en être troublé. ”
“ Les peuples les plus sains, les plus vigoureux, les plus moraux sont ceux chez qui la natalité est développée, et où l’on ne rencontre que peu de suicides et de divorces. Or les chiffres attestent que, dans les pays d’instruction obligatoire, telle qu’on l’entend aujourd’hui, la natalité faiblit, les suicides et les divorces abondent. À ce triple point de vue, la France figure au premier rang. ”
“ En 1861, Bruckner passe son examen de contrepoint au conservatoire de Vienne. Et le maître de chapelle de la Cour, Herbeck, épouvanté de sa force, s’écrie : « Mais c’est lui qui devrait nous examiner ! » Il s’est trouvé plus tard des blancs-becs effrontément curvilignes pour nier qu’il sût la musique. Lui seul ne croit pas à sa maîtrise, il étudie encore deux ans, l’orchestration surtout, de sorte qu’il a quarante ans lorsqu’il se juge digne d’entreprendre une grande œuvre. ”
Termes fréquents
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