“ C’est le premier amour avec ses ignorances et ses curiosités, et ses jouissances et ses tortures ; et, pendant longtemps, ce cœur va saigner ; il commence à vivre, il souffre. Alors, l’immense dépression et le découragement inéluctable ; l’amour remplissait tout entière l’âme de cet homme ; il l’a quittée, et cette âme est morte : le corps va végéter, sans foi, sans croyance, sans but : sa vie s’est arrêtée... Le temps a passé et le cadavre renaît : l’oubli a ressuscité l’âme : la foi revient et l’espérance. La vie recommence ; l’ambition remplace l’amour ”
Henri d’Argis
Résumé
“Sodome”, est une œuvre de Henri d’Argis. Des thèmes tels que Soran, Jacques ou Laus y sont abordés.
Citations de Sodome (Henri d’Argis)
“ Jacques pensa à Laus, et à ces tentations de la chair qui l’avaient harcelé. Il remercia Dieu de ne pas y avoir succombé, et il les détesta, ne concevant même plus maintenant qu’elles pussent encore surgir devant lui. Très joyeux, il monta chez Laus et le vit dormant. Il s’assit à son chevet et le contempla longuement : un amour paternel envahit son cœur ; certes, en cet instant, il recouvra sa sérénité d’autrefois ; il ne vit plus en Laus que cette âme, cet ange blanc qu’il lui était permis d’aimer et de trouver beau, au-dessus de la nature. ”
“ Henri s’appuyait au bras de Soran et, avec des petits rires d’enfant (Jacques avait déjà entendu ces rires ici) , il s’extasiait, se réjouissant de la bonne liberté qu’ils auraient à Noirchain. Un chevreuil, très frileux, apparut, et très jaloux de ses biches : il s’avança bravement, gentiment menaçant. Henri se baissa et, prenant un peu de neige blanche, si peu, dans ses petites mains blanches, il la pétrit et, avec un geste d’une espièglerie mutine, il la lança et ils rirent tous deux aux éclats, et Jacques se souvint d’une espiègle mutinerie pareille... ”
“ III Jacques Soran était depuis quatre mois à Noirchain. L’automne arrivait avec ses suggestions doucement moroses, et la solitude semblait plus nue au milieu des grands arbres roussissants, sous la pâleur du ciel sans soleil. À peine, si heureux dans son parc, Jacques entrevoyait-il la campagne, dans de peu fréquentes promenades. Ici, pourtant, ce n’était pas la foule qui l’effrayait ; les plaines sont éternellement silencieuses, à peine troublées par l’apparition d’un paysan ; le village même, avec ses mineurs silencieux est calme, aux allures de nécropole qu’il aimait. ”
“ Depuis une heure déjà, le vieux mineur, qu’il avait gardé sympathique par son mutisme, était debout ; il lui versait un seau d’eau froide sur le corps, et, après cette bienfaisante et sommaire toilette, Jacques descendait à la chapelle. Là, sans tous les moyens matériels des églises, sans encens et sans cierges, avec son seul esprit, il priait, ou s’abîmait dans les réflexions les plus consolantes souvent, quelquefois les plus tristes. Oh ! ce n’est pas que le doute effleurât jamais de son aile noire une âme si sublimement convaincue : il croyait fermement et catholiquement. ”
“ Il était bien en ce moment sur un lit d’hôpital, mais pâtissant plus terriblement, sans l’entraînement à la souffrance, après une enfance si resplendissante de santé et de force. Ce qu’il chérissait le plus en lui-même, la volonté d’abord, la piété et la chasteté disparaissaient peu à peu, rongées par un mal qu’il ne pouvait arrêter, sans nul médecin ; qu’eût fait là du reste le médecin des âmes ? n’est-il pas des maux qu’on ne guérit pas ? La volonté, sans doute, avait été la première attaquée ”
“ Jacques eut la force de chasser cette image de sa pensée : il revit encore sa première chute, plus tard, avant-goût de jouissances qui s’offraient en ce moment, complètes et entières. La curiosité, du moins s’excusa-t-il par ce sentiment, le retint quand il aurait dû fuir. L’individu aux allures mixtes vit dans cette attitude un encouragement tacite, seul langage que parlent entre eux ces êtres d’un sexe bizarre. Il se rapprocha de Soran et lui dit une phrase banale comme pour « faire connaissance ». Jacques répondit par monosyllabes, mais répondit : c’était trop. ”
“ Souvent, elle venait à Noirchain, et, sur le divan, dans le petit kiosque, pendant qu’elle s’abandonnait au piano dans quelque troublante improvisation, Jacques retrouvait ses premières impressions et se sentait plus que jamais amoureux. Ah ! Soran, vous avez voulu être trop fort ! La nature en dehors de laquelle vous avez vécu dans une artificielle indépendance, vous fait sentir sa représaille, et sa représaille est cruelle ; comme ce monde que vous trouviez si ridicule rirait bien s’il vous voyait ainsi amoureux et au-dessous de vous-même, au-dessous du vous-même de jadis ! ”
“ C’est le serpent de la Genèse et celui du caducée, c’est la tentation voisine de l’arbre de la science du bien et du mal qui pousse à en cueillir les fruits. C’est le serpent qui tenta le Christ et que celui-ci fit ramper à ses pieds ; c’est la force que les âmes doivent vaincre et qui les empêcherait de s’approcher de Dieu si elles voulaient trop s’en approcher. C’est le serpent aux enroulements souples et aux enlacements qui étouffent, c’est l’ennemi enfin de l’homme, bifide et perfide. L’œuvre magique doit lui écraser la tête. ”
“ Sa vie, brisée pour lui, ne pouvait plus être que par lui. Répondait-il à cet amour ? Jacques ne le sut jamais, car ces amours ne peuvent se dire. Il n’y eut en effet entre eux, après cette journée, aucune apparence de ressouvenir, et Soran eût sans doute craint de trouver chez Henri des regrets et des remords, peut-être même le dégoût. Et pourtant, Laus avait compris, et il ne fuyait pas ; il était donc conquis ? Jacques ne voulait pas user de sa victoire. Il songeait que Laus était à lui tout entier, et son amour pour cet enfant, s’augmentant de cette vanité, se satisfaisait ainsi. ”
“ Jacques reparut un instant dans le salon : quelques personnes déjà prenaient congé et les visages des femmes, sous la chaleur et la fatigue, devenaient plus vrais. Il s’en alla. Il descendit les boulevards et regagna lentement le quartier Latin : des femmes, parfois, l’accostaient avec des paroles très aimables ; d’autres, plus élégantes, avec plus de tenue, le frôlaient au passage. Un instant il eut comme un désir de « monter » et de chercher dans les raffinements proposés le calme de sa chair. ”
“ Pêle-mêle, sur une table, Jacques distingua des costumes de religieuse, des corsets, des pantalons de femme, des plumes de paon, des morceaux de bois ithyphalliques ; dans un coin, un mannequin ; un chien de forte taille, l’air abruti, sauta d’une chaise longue et vint caresser Soran ; sur les murs, des gravures où une sale imagination montrait des hommes dans des poses étranges et dans les contorsions d’un éréthisme s’assouvissant monstrueusement. ”
“ Jacques avait dix ans. Il ne pleura pas quand on le mit en pension. C’était à une heure de Paris, en pleine campagne, chez les Oratoriens. En quittant le souterrain de la rue du Bac, il arriva avec son père, au mois de septembre, au collège de Juilly. Cette nouvelle existence lui souriait comme un inconnu souhaitable. Il vit d’abord un grand parc ; des allées longues et larges, et, au milieu, un vieux monastère. Sur les arbres, l’automne a mis sa rouille et un grand calme règne là : c’est encore le silence, mais le silence au grand air. ”
“ Le voyage avec un être chéri est le plus grand bonheur d’un amant : moins intense que la possession, et moins énervant, c’est comme une jouissance prolongée dont toutes les fibres tressaillent : c’est comme un rapt, ou comme la fuite de deux heureux voulant cacher leur félicité à des yeux ennemis et jaloux, et il n’est pas jusqu’à ces vieilles unions, lasses et fatiguées, qui n’éprouvent en ce moment un regain de vie et de joie. Renversé dans un coin, Jacques couvait des yeux son ami, épiant sur son visage les signes de souffrances contenues. ”
“ Le bramine disparaît alors au travers du mur, il s’élance dans les airs : le bâtonnet bouge ; l’aiguille de la boussole dévie : capable de prodige, le bramine possède une action assez puissante pour donner le spectacle réel d’un phénomène existant : il n’y a plus vision, mais miracle ! Et, ce que fait le bramine, tout le monde, lui Soran surtout, peut le faire : une exacerbation de la volonté, une exagération de l’énergie avec un entraînement et un régime propres, paraissent suffisants. ”
“ Tout, dans sa retraite, alors, devenait excitation à des sens courageusement contraints, mais déséquilibrés par un ascétisme trop au-dessus de la nature. Des hallucinations quelquefois le troublaient, et il lui semblait autour de lui dans le parc, dans la chapelle, voir des formes se dessiner, visions d’autant plus obscènes à des yeux si purs. Parfois même, à l’empyrée de ses réflexions les plus saintes, un mot le précipitait dans la terrestre réalité, un mot, comme un enfant vicieux qui cherche des excitations malsaines où il devrait trouver de fortifiantes exhortations. ”
“ Des hommes, on ne sait pourquoi, semblent le résumé de toutes les infirmités, et depuis une chétive enfance jusqu’à une vieillesse caduque, avec une force de résistance inexplicable qui fait de leur vie un long martyre, ils endurent dans une odyssée d’une monotonie mortelle tous les maux du corps ; Jacques en avait entrevu autrefois à l’hôpital et il admirait qu’ils avaient le courage de vivre : c’est d’abord, dans leur enfance, les hideuses écrouelles, expiation, si l’on croit que tout doit se compenser dans notre pauvre nature, de l’inconduite et des excès de leurs parents ”
“ Satan n’était-il pas un ange déchu pour n’avoir pas compris cela ? Lui, n’était pas encore damné et sa chute contenait peut-être en elle-même sa rédemption ; cette chute envoyée par Dieu comme un avertissement et comme un encouragement à l’humilité. Jusqu’où maintenant avait été la chute ?... Il ne s’arrêta pas, dans son examen de conscience, à ce moment d’égarement qui avait causé son départ de Noirchain : l’abbé Gratien l’en avait absous ; mais il était torturé par un amour terrible et qui ne pouvait être suivant Dieu : là était la vraie chute ”
“ L’abbé Gratien dut se l’avouer ; mais de graves considérations intervenaient, des scrupules, des craintes, s’imposaient ; le corps était là, la chair, les sens enfin qui, ayant été surexcités, ne pouvaient plus se soumettre maintenant et qui, brutalement, transformaient une passion sublime en un vice contre nature. Ne pouvant donc dominer des désirs charnels, impuissant à séparer un sentiment sensuel d’un amour purement idéal, incapable en un mot de purifier une amitié qui ne pouvait plus être légitime, Jacques avec tous ses désirs et tous ses regrets était en état habituel de péché mortel. ”
“ Souvent, pendant ce mois de mai, à la récréation de quatre heures, il venait chercher Jacques. Ils s’éloignaient de la bruyante cour, tous deux seuls, dans des endroits solitaires. Ils coupaient de grandes tiges d’églantiers ou de lilas en projetant des décorations nouvelles. Ils causaient des causeries douces, et quand ils étaient fatigués, ils s’asseyaient. Et, devant ce grand réveil de la nature, au milieu de cette poussée de vie du printemps, le réveil de l’âme se faisait chez Jacques. ”
“ « Nous voulons avant tout des enfants heureux, dit le supérieur ; c’est le moyen sûr de les rendre bons ; nous souhaitons qu’ils s’amusent pour qu’ils ne désirent pas des amusements. Nous les amenons à l’amour du bien par les caresses et la persuasion : le but de l’institution est de remplacer la famille. » Le bon prêtre disait ces bonnes choses d’un bon air bon, et Jacques ne pouvait s’empêcher de ne pas regretter le gris de sa vie dans l’appartement antique froid et haut de la rue du Bac. ”
“ Parfois, au milieu de ce silence, passait un homme n’entendant plus le silence, sourd à ses petites voix : les cheveux grisonnants, il allait, cadavre qui eût surgi de cette nécropole. Parfois encore c’était Laus, l’enfant blond ayant un peu souffert, lui aussi, plus que tôt, et voyant devant lui une vie lentement douloureuse. La maladie, doucement, évoluait en Jacques, mais avec des symptômes très ténus encore. ”
“ Votre roman, j’allais dire votre poème, est bon puisqu’il est humain et sévère, après tout, comme la science, et droit et direct, dans le tâtonnement d’un tel début, comme votre talent si simple, si naturel, et si franc, mais si timide comme tout ce qui est simple, et si complexe comme tout ce qui s’affirme ou veut s’affirmer. Vous avez la volonté, l’élan, l’effort, et mieux encore que tout cela — l’essor vers une littérature vraiment amère. ”
“ C’est le badaud qui, à Paris, rend aux passants une foule de petits services indispensables à la vie de tous les jours : il relève les chevaux tombés, aide les fardiers à démarrer, et s’il entend crier : « Arrêtez-le ! » il empoigne le voleur au collet. Il est capable de dévouement et de cruauté : il saute aux naseaux d’un cheval emporté et se moque de bon cœur d’un amant surpris, s’évadant par une fenêtre. ”
“ L’abbé Gratien, chargé des cérémonies, s’était pris d’affection pour Jacques, et ils s’en allaient tous les deux, parmi les arbres, en causant. Il y a ainsi dans les collèges, surtout chez les prêtres, où leurs cœurs se rapprochent, des affinités entre des hommes et des enfants. Cette attraction devait surtout être beaucoup entre cet enfant si débordant de caresses contenues et ce prêtre contenant des affections si débordantes, châtré d’amis et de parents, ne pouvant encore se satisfaire dans le seul amour de Dieu, ayant besoin, purement, ô purement ! de frôler et d’aimer un être réel. ”
“ Ils s’en étaient allés à jamais les jours de calme, et Jacques maintenant vivait dans une lutte continuelle, dans des heurts de crainte et d’espérance. Les remords, quelquefois, parlaient très haut en lui, mais peu à peu il les domina, et il s’avoua brutalement ses désirs. Il n’aimait pas sa femme, il ne l’avait jamais aimée. Il aimait Henri Laus, et il ne pouvait lui avouer cet amour. ”
“ Avec une habileté extrême et un flair bien féminin elle sentait quelquefois « son cœur devenir noir », disait-elle, et, alors, ingénieusement elle l’entraînait dans quelque discussion de métaphysique ou d’art, on plaisantait même, pour détourner ses idées de leur triste cours. Jacques espérait dans le temps. Après bien des hésitations et des « pourquoi », il pensait que, sans doute, elle voulait lui faire subir une épreuve, dans sa liberté de femme sûre d’elle-même, et que peut-être, un jour, elle le délivrerait de son serment. ”
“ Il s’en irait, rentrerait dans la vie et dans la nature, puisqu’il ne pouvait vivre en dehors de la vie et de la nature. C’était là le langage de la sagesse, au moins de la prudence : il se crut assez fort pour n’être ni sage ni prudent, il ne s’enfuit pas : ce fut sa perte. La chasteté avait pu exister, aurait pu exister, tout au moins, quand il n’avait pas auprès de lui l’occasion, l’excitation. ”
“ Il s’étend sur une dalle, un morceau de bois sous la tête : penché sur lui comme le boulanger sur sa pâte, le baigneur lui donne deux ou trois tapes sur les cuisses comme pour prendre possession de ce corps, et le massage commence : la poitrine d’abord ; ses mains nerveuses partent du sternum dans le sens des côtes, descendent le long des pectoraux et les pétrissent pour les assouplir, et il semble à Soran que ses poumons s’élargissent et que l’air chaud y entre plus frais ; il ne pense plus, il s’abandonne tout entier, sans même essayer d’analyser ses impressions. ”
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