“ Sous la longue robe noire, par instants, le corps se dessinait et révélait des lignes d’une beauté superbe. Philbert prit Mopsius par le bras, et tout bas murmura : — Voyez-vous... là, là, sur la terrasse proche, l’astre que vous m’avez prédit, il s’est levé ! Mopsius répondit : — L’étoile que je vois est une jeune femme... d’autres soirs, je l’ai vue, déjà... Peut-être en elle revit la douce reine morte que vous aimez. — C’est elle ! C’est Marie ! Le frisson de mon cœur ne peut pas me tromper. Oh ! venez avec moi. Je veux aller vers elle, tomber à ses genoux. ”
René Emery
Résumé
René Emery, dans Vierges en fleur, examine les tensions entre le corps et l’esprit à travers le parcours tumultueux de personnages comme Philbert, Luce et Marie-Reine. Ce roman de fiction, publié dans un contexte où les dilemmes moraux et amoureux occupent une place centrale dans les récits, dépeint des relations marquées par le désir, le chagrin et des rêves non réalisés.
Les thèmes de l’innocence, de l’ardeur et de l’évolution spirituelle s’entrelacent autour des interactions entre amants, religieux et jeunes filles, illustrant une quête de sens dans un monde où l’âme et le corps s’opposent. La structure narrative, dense en émotions et en transformations, met en évidence les contradictions de l’existence humaine.
Citations de Vierges en fleur (René Emery)
“ Puis, sitôt le péril effacé, la tristesse revint avec la peur de vivre encore. Quelle souffrance est donc au cœur de cette jeune fille, pour qu’elle veuille ainsi s’évader de la vie ? Et l’ennemi des vierges fit ce rêve : être le doux ami qui panse peu à peu la secrète blessure, en étanche le sang, en suce le venin, l’adoucit jour à jour, enfin la cicatrise. Oh ! boire, chaque nuit, les larmes de ces yeux !... Le sortilège pur et fort de la souffrance multipliait encore la tendresse de Philbert. Vers cinq heures, sur la jetée de l’île, apparut Marie-Reine. ”
“ Et ses mains attiraient son amant, et ses lèvres maintenant s’entr’ouvraient, recueillaient des baisers. C’était la vie enfin, la vie délicieuse, la vie extasiée de l’âme et de la chair... Un sanglot, dans la nuit, épouvanta leur joie. Philbert se redressa. Dans l’ombre il aperçut, plus noire que le noir, une forme effondrée, mouvante, sur le sable, tout près du nid d’amour où Luce était encore. Un chien ! pensa l’amant. Du pied, il repoussa brutalement le corps. Un cri douloureux, une plainte jaillit et Philbert reconnut la voix de l’abbé Le Manach. ”
“ Philbert parvint à s’isoler dans ces sots bavardages ; et, les yeux demi-clos, il revit les yeux verts, les yeux tristes, les yeux flambants, les yeux phosphorescents de Jeanne de Kerbiquet... Il se disait que la jeune fille serait une proie délicate, un régal savoureux. Il se rappelait, au moment de la séparation, l’étreinte prolongée de ses mains, presque une caresse. C’était un beau roman d’amour qui débutait. Soudain, un espoir fou, un espoir d’insatiable amant de toutes les femmes s’alluma dans sa chair. Pourquoi borner son désir au baiser d’une seule bouche ? ”
“ La joie que nous avons, dans la foi, dans l’espoir, est assez magnifique pour enchanter la vie !... — Oh ! le rêve, dit Jeanne. — Croyez-moi, le réel quelquefois s’illumine, se pare de splendeurs, atteint presque le rêve. — Je le crois aujourd’hui, fit Jeanne doucement. — Oh ! ne pensez-vous pas, fit Yvonne très pâle, et se précipitant presque contre Philbert, que le Réel n’est bon qu’à celles qui l’effleurent, aspirent son parfum, s’emparent de son miel, mais s’enfuient aussitôt la prime joie conquise ! — Yvonne, vos sages paroles révèlent une prescience merveilleuse de la vie. ”
“ Hortense s’exalta. Pour la première fois, sa chair se magnifiait dans l’étreinte superbe. Accoutumée jadis aux sobres exercices de l’union maritale, dégoûtée de ce sport, depuis plusieurs années ayant renoncé aux pratiques de l’accouplement triste, elle s’éveillait cette aurore, dans l’ivresse vivifiante de la passion. Alors une tristesse à sa joie se mêla. Toute sa vie perdue, sans amour, sans liesses, lui sembla un sacrilège, une monstruosité. Et c’était au déclin seulement qu’elle savait l’unique bonheur, la seule félicité ! Philbert, sous ses baisers, goûta l’amertume d’une larme. ”
“ Elle resterait vierge, ne se marierait pas ; elle m’aimerait et je l’aimerais... — Comme de purs esprits !... Voilà le sacrilège, mon cher ami, le sacrilège odieux que je ne permets pas ! Et si vous refusez cette chair délicieuse, eh bien, je la prendrai, moi, par tous les saints du ciel ! Soyons alliés plutôt, mon ami l’imbécile, et faisons un pacte. L’âme sera pour vous quand j’aurai pris le corps. — Cette monstrueuse pensée ne me révolte pas. Oui, oui, initiez Luce à la faute des Èves. Qu’elle connaisse la joie des sens pour qu’elle sache bien son amertume et sa désillusion ! ”
“ C’est à croire qu’elles sont empoisonnées par la tare physique qui les ferme à la vie, et qu’elles n’ont en elles rien de bon, rien d’humain. Oui, pour que la bonté, que l’humanité pénètrent en elles, il faut que soit rompue la barrière fatale. Alors, devenues femmes, en quelques heures elles se métamorphosent ; tout en elles se mue, le cœur enfin rayonne. Vous vous extasiez, vous, de leur naïveté, de leur grâce, de leurs mines ; vous vous émerveillez de ce que vous appelez leur pureté. Cette pureté-là n’est que de la boue, de l’eau de marécage que le soleil de l’amour purifiera. ”
“ Pauvres gens ! dit Philbert. — Ah ! j’envie la douleur de ces hommes qui partent, balbutia l’abbé. Du moins, ils sont aimés ; et les larmes amères qu’ils cueillent dévotement sur les yeux des amies, dont ils conserveront le goût, ne sont pas sans douceur. Mais que je parte, moi, que je meure, personne ne versera de pleurs ! Que j’arrive, personne pour me bien accueillir, ne me tendra sa bouche. Vous le voyez, monsieur, un prêtre n’est qu’un homme, un homme faible et lâche, et digne de pitié. — Ainsi vous n’aimez pas, vous n’êtes pas aimé ? Ma question est sans doute indiscrète, offensante. ”
“ Les amours, en tombant en nous, n’y meurent pas et ne sont pas détruites par les amours nouvelles, mais s’y mêlent, ainsi que les fleurs innombrables qu’on cueille dans un parc pour former un bouquet, qui devient chaque jour plus parfumé, plus beau ! Les deux sœurs aînées avaient pris Jeanne, la réchauffaient contre leur cœur, semblaient heureuses de son bonheur, mélancoliques de sa tristesse. Philbert les approcha, en une étroite étreinte, et semant des baisers sur leurs chevelures, redit : — Michelle, Yvonne, Jeanne, je t’aime, je t’adore, ô douce trinité. ”
“ Des nuées de ténèbre enlinceulaient le ciel. Penché sur Marie-Reine, Philbert ne voyait plus rien, que du noir, de la nuit. Ses mains saisissaient le corps et l’étreignaient, cherchaient sur la poitrine la place où le cœur bat, dans l’espoir d’y surprendre un vestige de vie. Mais les seins étaient froids et durs ainsi qu’un marbre. Alors, l’amant se coucha dans la barque, enlaça dans ses bras le corps de l’adorée, mit ses lèvres brûlantes sur les lèvres glacées, et dans un long baiser se fiançant à Marie : — Ma douce et chère aimée, dit-il, l’heure de nos noces tristes est venue. Ah ! ”
“ Tu parles, mon ami, comme un homme très jeune, et qui voit l’avenir dans un lointain qu’il ne croit pas atteindre. Mais les ans viennent vite, la quarantaine sonne, puis c’est la cinquantaine ; et l’on veut vivre encore, et l’on veut que la vie garde tous ses plaisirs. Oui, mon vieux, je connais des aïeules encore prêtes aux ébats de l’amour, si venait un amant. Et c’est l’illusion sans terme de la vie, qui jusqu’au dernier jour nous berce doucement dans ses bons leurres ! Va, va, tu vieilliras aussi, et te colleras plus ou moins légitimement ”
“ Pauvres hommes aveugles dont les yeux ne voient rien, et qui crient au miracle ou au sortilège quand les voyantes leur montrent ce qui est non dans le rêve, mais dans le réel ! La pâle lumière pénétrait dans la chambre. Philbert, toujours à genoux, s’aperçut alors qu’Yvonne était couchée sur une table de marbre noir, où sa chair blanche se glaçait et devenait pâle, semblable au visage entrevu là-haut, dans l’azur ténébreux. Alors il se leva, fit couler de sa bouche un chaud ruissellement de baisers fous, de baisers affamés sur la chair pantelante qui demeurait immuablement froide. ”
“ Oui, tous, hommes d’aujourd’hui, d’hier et de demain, nous constituons un corps grandiose, palpitant, magnifique, immortel. Nos pères ne sont pas morts, ils vivent autour de nous. Et nous ne serons pas la proie des noirs néants. Ce qui vit ne périt point, mais se transforme, s’irradie sans cesse dans le tourbillon lumineux de la vie. Oui, je sens palpiter toujours, dans notre monde, l’âme de celles et de ceux qui avant nous, ont existé, ont souffert, ont aimé... Philbert interrompit l’homme qui discourait : — Monsieur, pardonnez-moi de venir, en intrus, me mêler à cet entretien. ”
“ Oui, d’autres en effet auraient vite oublié et seraient mariées aujourd’hui. Marie-Reine se considère comme une veuve ; elle porte le deuil de son amour défunt. Mon pauvre cœur de mère saigne de cette détresse, et cherche un remède pour guérir mon enfant : car c’est de la folie presque, cette idée fixe de désolation et de regret ! Tout d’abord, Philbert fut meurtri par une jalousie féroce, en pensant que l’Idole avait été aimée, avait aimé, aimait encore ! Il la désirait vierge ; il l’eût aimée innocente, avec une chair neuve, un cœur non défloré. ”
“ Deux bouches qui se lient, deux corps qui s’entrelacent, cela n’est pas le vice, l’abbé, mais c’est l’amour. Je n’ai jamais aimé ni Luce, ni Hortense ; ni l’une, ni l’autre ; c’est la Femme que j’aime, la Femme, la Maîtresse, l’Unique, l’Adorée, que je retrouve toujours, sous des formes diverses. C’est le monstre charmant, aux mille et mille bouches. Le rêve ce serait d’avoir cent mille lèvres !... ”
“ La musique charma Philbert, berça ses rêveries. Un émoi tressaillait dans son cœur. Il croyait. La promesse de Mopsius était un horoscope sûr, qui ne mentirait pas. Cet homme, qui lisait dans les cœurs, lisait sans doute aussi dans l’avenir. L’étoile, avait-il dit, va paraître. L’étoile, ce serait la chère revenante, la reine Marie Stuart. Une ombre, une vapeur, rien qu’une vision : mais cette ombre serait mieux aimée qu’une vivante. Et si, pour la rejoindre, il fallait déserter ce monde sans splendeur, Philbert était prêt à mourir. ”
“ Philbert resta longtemps sans parler, dans son culte et sa piété vers Elle. Puis : — L’amour me fut propice en m’accordant cette vision devant l’Océan. La mer, ne trouvez-vous pas ? est le cadre le plus grandiose et le plus enchanteur à la beauté. — Vous dites vrai. Et les Grecs, qui furent d’incomparables poètes religieux, assignèrent justement à la naissance rose et blonde d’Aphrodite l’élément magnifique, immense et profond comme le charme féminin. C’est la nudité, surtout, qui trouve devant la mer son luxueux décor. Le nu, ici, est grave et divin, autant que la sculpture. ”
“ Pour s’assurer au moins une nuit au manoir, Philbert pria le voiturier qui l’amenait dans sa mauvaise carriole de détaler, dès l’arrivée. Les trois demoiselles ne seraient pas assez inhumaines pour renvoyer leur hôte à pied dans des chemins non connus. Et durant une nuit, toute une longue nuit, quelle fête au château, si les trois sœurs voulaient... Si leur pudeur s’épouvantait de la superbe orgie, du moins restait-il l’espoir de la chair tentante de Jeanne qui s’était à demi donnée déjà, ou promise du moins par l’étreinte des mains. ”
“ La vie et le réel valent mieux — et la reine était de mon avis. Elle fut une amante affolée de luxure et d’ivresses de chair. Ah ! Marie, ce n’est pas ton âme qui m’attire, c’est ton corps, ton beau corps qui frissonnait ce soir et qui ressuscitait, brûlant sous son linceul. Toute la nuit qui suivit l’enchantement de la blanche vision, Philbert s’énerva dans des transes d’insomnie. Pour la première fois, il connut la puissante hantise de l’image féminine, l’obsession qui emporte l’esprit à la poursuite d’immatérielles figures. ”
“ J’ai trente ans à peine, mais j’ai vécu dix vies, j’ai dépensé mon cœur, mon cerveau et mon sexe. Don Juan eut des maîtresses par centaines, par mille. Celles que j’ai tenues et baisées sous ma lèvre sont tellement nombreuses que je ne puis les compter ; et voyez-vous, l’abbé, c’est sur le sein des femmes seulement que l’on vit. C’est là que l’on apprend tout, la douceur et l’amertume, la sincérité et le mensonge, la cruauté et la bonté, la lâcheté et le courage, tout, tout, tout. ”
“ Philbert ferma les yeux. Il pensa que l’esquif se brisait contre les écueils de l’île ; et ses mains, ses jambes se nouant à Marie-Reine, il attendit la mort. Mais la bouche glacée qu’il avait sous ses lèvres se ranima soudain, s’ouvrit, éperdument lui rendit ses baisers. Leurs souffles et leurs caresses se mêlaient ; les corps se rapprochaient. — Marie ! cria Philbert. — C’est moi ! répondit-elle : je suis la désirée que ton rêve appelait. Aimons-nous, mon amant, dans l’extase infinie. Notre amour immortel nous marie à jamais. ”
“ Mes sœurs sont, comme moi, ravies de votre visite ; la tristesse de ce château, durant quelques heures, va s’abolir. Dans le feuillage du perron, Philbert salua Michelle et Yvonne de Kerbiquet. Il admira leur beauté de blondes en plein épanouissement de grâce et de charme. Sous la soie mauve de leurs robes, très amples, mais que les mouvements drapaient contre les seins et contre les hanches, il eut la vision rapide et affolante des formes de beauté qu’il préférait, la pleine floraison des gorges et des cuisses, gonflées de sèves grasses, mûries de tous le sucs savoureux de la chair. ”
“ Oh ! tes baisers montant de mes pieds à mes yeux !... Amant, mon doux amant, après la longue attente, après les joies du songe, voici enfin la nuit où l’amour véritable nous marie... Demain, le lien si cher semblera se dénouer : mais crois-le, mon amant, il sera éternel. Je garderai toujours, en moi, la douce ivresse que l’initiateur d’amour m’aura donnée. Un peu de moi, Philbert, vivra aussi en toi, frissonnera sans fin dans ton cœur, dans ta chair. ”
“ Le pleur est lâche et bête. Soyons mâles, virils ; ne nous laissons pas prendre aux douceurs, aux tendresses et ne souhaitons pas d’impossibles amours. Contentons-nous des ruts apaisés, de jouissances ; en la femme n’aimons que la chair. Ça, du moins, ne nous trompe jamais : on se saoule, on se pâme et l’on râle de joie. Et l’étreinte à peine dénouée, on récupère sa liberté ; nulle chaîne ne nous tient rivé à l’esclavage. Et l’on triomphe alors des ruses féminines. Si d’aventure on tombe au piège, on s’évade en laissant à peine quelques plumes. Hier j’étais fou de Luce ”
“ Oh ! vois-tu, rien n’est terrible, rien n’est impitoyable comme l’envie : elle assassine, elle détruit. Cachons notre bonheur, reléguons-le au fond de nos cœurs. Il ne faut pas que les méchants le connaissent ; ils ne nous pardonneraient pas, vois-tu, d’avoir conquis la félicité, ils s’acharneraient contre nous. Oui, je frissonne encore, et j’ai peur, et j’ai besoin que tu me prennes dans tes bras, sur ton cœur, en me disant que tu saurais me défendre, que tu éloignerais de moi toutes les attaques, toutes les haines. ”
“ L’esprit, prédominant sur la ruine de l’instinct, prend d’excessives revanches. Quand on a aboli, par l’abus, la volupté rencontrée dans le baiser et la pâmoison, quand on est lassé de la caresse reçue et de la caresse donnée, quand on n’a plus de plaisir à se prostrer en des détresses languides, plus de plaisir à faire vibrer sous son étreinte, à annihiler sous sa possession, dès lors la faculté érotique se localise au cerveau. Les complications de la pensée, le romanesque de l’imagination deviennent des motifs du spasme. Cependant Philbert aggravait par l’esseulement sa passion nouvelle. ”
“ Philbert et Marie-Reine restèrent seuls, dans la claire nuit étoilée. L’amante était assise dans les rochers, et l’amant, à genoux, tenait les douces mains de l’adorée, les couvrait de caresses. Ils ne parlaient pas. Quand la suprême joie rayonne en nous, les mots ne sont plus que des sons inutiles, car les âmes alors se joignent, s’entrelacent, fondent leurs voluptés, s’étreignent, s’unifient. Le grand spasme des chairs s’exprime par des râles ; la jouissance infinie des cœurs a le silence de l’extase et de la mort. ”
“ Pourquoi n’ont-elles pas l’audace de briser l’entrave et de courir dans les champs de la joie ? C’est la prostitution, la honte, crie la loi. Qu’importe : l’on se rue. En avant ! En avant !... Philbert s’était assis, les yeux clos, et la tête affaissée dans ses mains. Quand il se redressa, dans la pâle lumière des lustres, il aperçut les demoiselles de Kerbiquet, en toilettes de soie pompadour, fraîches et roses, ainsi que les marquises des estampes anciennes. Leurs chevelures blondes étaient poudrerizées, leurs gorges et leurs bras transparaissaient en de fines dentelles. ”
“ L’éternel châtiment pour nous c’est le supplice de désirer sans cesse, et d’être toujours leurrés : mais le supplice est doux et j’aime ses tortures. Et cet enfer parmi les lèvres, parmi les croupes, parmi les seins, est meilleur que le ciel. Des bouches se liaient à la sienne, prolongeaient leur étreinte, semblaient se disputer ses lèvres, unir leurs haleines brûlantes, semer leurs souffles chauds, gorgés de parfums irritants, vénéneux. Et c’étaient des poisons que versaient ces baisers. Car Philbert, tout à coup, dans une défaillance sentit que son corps se raidissait et se figeait. ”
“ Les matelots qui partent ne sont pas leurs maris. Les filles de ces contrées sont très dévergondées ; dès seize ans elles se donnent au premier amoureux qui passe, dans un fossé, sur la grand’route. Elles sont comme des bêtes courant après le mâle. — Ces bêtes-là, monsieur l’abbé, valent mieux que les vierges pudiques qui moisissent dans le froid de la chasteté, y dessèchent à la fois et leur chair et leur cœur ; ces vierges que je voudrais, toutes et toutes, culbuter aussi, jupes troussées, bouches ouvertes, pour en faire des femmes, les livrer au baiser, les vouer à l’amour. ”
“ Sœur, sœur, petite sœur, murmura Marie-Reine, ces spectacles enchanteurs peuvent seuls m’arracher à mon noir cauchemar. Oh ! la mer, oh ! le ciel, et leur mille décors, et leurs métamorphoses ! les brises salutaires qui montent de l’océan me ravissent et font que j’aime quelquefois, encore un peu, la vie. Sœurette, je voudrais vivre ici, dans cette île, loin des gens qui m’importunent. Mais ce rêve n’est pas possible. Je ne veux pas commettre ce crime de vous faire partager à notre mère, à toi, mon éternelle désolation. ”
“ Aimer un prêtre ! Monsieur, si je l’aimais, je vous jure que j’expulserais ce sacrilège de mon cœur ! Où pourrait me conduire une telle passion ? — Mais au bonheur ! Aimer, c’est la vie, c’est la joie ! — Un prêtre ! — C’est un homme ! — On n’épouse pas un prêtre. — L’union conjugale n’est pas indispensable. On cache sa passion, personne ne la sait. On a des rendez-vous, le soir. Et les caresses, dans le mystère, sont meilleures, plus troublantes... Maintenant, la nuit mêlait dans sa ténèbre les êtres et la terre, et tout se confondait. Philbert se rapprocha de Luce ”
“ Dans la pâle clarté qu’épandait la lanterne, l’amante était vraiment Reine de rêve et de beauté. Philbert extasié contemplait l’idéale merveille offerte à son amour. Ses yeux parcouraient le charme révélé. L’amant éperdument admirait la sculpture du corps, les seins fermes, tendus, dressant leurs pointes roses vers l’espoir des caresses. Son adoration sanctifiait l’évasement voluptueux des hanches, la fleur mystérieuse et tentante d’amour, l’épanouissement des cuisses, la ligne harmonieuse des jambes. ”
“ Pourquoi ne t’avoir pas à seize ans, rencontré, mon cher amant, pourquoi ?... Pourquoi l’amour vient-il si tard ? Ah ! pauvres filles, nous ignorons son charme. Nos parents et le monde nous vantent des vertus qui font la vie stupide. Mais vous, les bons amants, vous devriez venir nous arracher à ces torpeurs, nous crier qu’ici-bas rien n’est bon que d’aimer, aimer à chair perdue, aimer de tout son corps, de ses yeux enchantés, de sa bouche affamée, de sa gorge brûlante, de tout son être enfin ! ”
“ S’était-il envolé, le bel amant de rêve, le cher fiancé qu’elle espérait ? La promesse jurée, ce matin, n’était-ce pas un mensonge, et Jeanne, des trois sœurs, serait-elle la seule initiée aux baisers qu’Yvonne et Michelle attendaient aussi ? Au bruit des pas criant sur le gravier du parc, Yvonne se dressa. Son œil fouilla la nuit. Elle aperçut une ombre et reconnut Philbert. Alors son cœur s’emplit de frissons, de désirs. Et, descendant les marches, elle tendit les bras pour lier l’ami cher et s’enlacer à lui. ”
“ Je redoute d’attirer sur moi les convoitises et les jalousies... et voici qu’une obscure peur frissonne au fond de mon cœur. Le bonheur insolent qui s’affiche et s’étale excite les convoitises et les haines. Soyons humbles plutôt et cachons-nous, mon cher amant. Notre amour n’a pas besoin, pour resplendir, de décors, d’opulences. Je ne veux être reine que pour toi seul ; pour tout le monde, pour les foules indifférentes, je serai la passante qu’on ignore et qu’on frôle sans même lever les yeux vers elle. ”
“ C’est l’esprit du mal qui me parle, veut m’entraîner, me perdre, flétrir en même temps une vierge, un enfant, Oh ! oui, partez, partez, ne fût-ce qu’une journée. Je pourrai m’arracher, du moins pour quelques heures, à votre influence fatale. Adieu, monsieur ; ici, près de vous, je respire une haleine maudite, des souffles pestifères. Adieu. Fasse le ciel que je ne vous voie plus. Au matin, l’abbé Le Manach guetta, par sa fenêtre, le départ de Philbert. Il vit le jeune homme s’installer dans une voiture. Comme il allait partir, Luce apparut et, triste, interrogea : — Vous nous quittez ? ”
“ Elle en eut les frissons printaniers, les fraîches et primes caresses, les étreintes presque chastes des premiers rendez-vous. Philbert, en virtuose accompli et subtil, savait qu’il faut mêler aux ivresses des corps l’ivresse plus troublante et plus forte des âmes. Il se liait aux chairs, il s’enlaçait au cœur. Il entraînait l’amie affolée et tremblante, en des essors profonds, là-haut, dans le plein ciel. La vie, sous ses baisers, se magnifiait, devenait une apothéose : l’amante et son amant étaient vraiment des dieux. — Jeanne ! Jeanne ! ”
Termes fréquents
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