“ Philbert ferma les yeux. Il pensa que l’esquif se brisait contre les écueils de l’île ; et ses mains, ses jambes se nouant à Marie-Reine, il attendit la mort. Mais la bouche glacée qu’il avait sous ses lèvres se ranima soudain, s’ouvrit, éperdument lui rendit ses baisers. Leurs souffles et leurs caresses se mêlaient ; les corps se rapprochaient. — Marie ! cria Philbert. — C’est moi ! répondit-elle : je suis la désirée que ton rêve appelait. Aimons-nous, mon amant, dans l’extase infinie. Notre amour immortel nous marie à jamais. ”
Philbert
Définition et enjeux
Citations sur “Philbert”
“ Philbert vit quelques prêtres, pérorant, entourés de familles d’allure provinciale. De grosses mamans surveillaient leurs progénitures ; de vieux messieurs lisaient des feuilles catholiques ; les petits grouillaient, piaillaient, cherchaient des coquillages ; c’était le petit trou familial et quiet qu’il avait désiré, la plage où les maillots n’ont pas de suggestion, où ne rode jamais le désir, où la chair qu’on voit ne hante pas le cerveau, où l’on peut vivre, enfin, sans nulle obsession. ”
“ Et ses mains attiraient son amant, et ses lèvres maintenant s’entr’ouvraient, recueillaient des baisers. C’était la vie enfin, la vie délicieuse, la vie extasiée de l’âme et de la chair... Un sanglot, dans la nuit, épouvanta leur joie. Philbert se redressa. Dans l’ombre il aperçut, plus noire que le noir, une forme effondrée, mouvante, sur le sable, tout près du nid d’amour où Luce était encore. Un chien ! pensa l’amant. Du pied, il repoussa brutalement le corps. Un cri douloureux, une plainte jaillit et Philbert reconnut la voix de l’abbé Le Manach. ”
“ Philbert examinait Luce. Elle était placée entre sa tante et un jeune homme, un de ces petits hommes niais et laids qu’une jeune fille considère comme des pantins négligeables. Elle bavardait, grignotait. Ses regards, qui rôdaient, rencontrèrent Philbert ; leurs yeux, en se joignant, se menacèrent presque, ainsi que des ennemis. ”
“ Très volontiers, dit Luce. Philbert cherchait à lire, sur le visage de la jeune fille, ces lueurs fugitives qui révèlent parfois les mystères de l’âme. Il avait l’habitude de ces examens : il connaissait les plis que tracent les passions et les frémissements, qui annoncent les troubles profonds de la chair. Mais c’était dans les yeux surtout qu’il savait découvrir le secret d’une vie. ”
“ Philbert parvint à s’isoler dans ces sots bavardages ; et, les yeux demi-clos, il revit les yeux verts, les yeux tristes, les yeux flambants, les yeux phosphorescents de Jeanne de Kerbiquet... Il se disait que la jeune fille serait une proie délicate, un régal savoureux. Il se rappelait, au moment de la séparation, l’étreinte prolongée de ses mains, presque une caresse. C’était un beau roman d’amour qui débutait. Soudain, un espoir fou, un espoir d’insatiable amant de toutes les femmes s’alluma dans sa chair. Pourquoi borner son désir au baiser d’une seule bouche ? ”
“ Comme il l’avait promis aux demoiselles de Kerbiquet, il voulait leur ouvrir les horizons de vie ; leur donner cette clef des modernes édens : l’or, le tout-puissant or. Philbert n’était pas riche. Il avait, à vingt ans, semé royalement l’héritage paternel. ”
“ La musique charma Philbert, berça ses rêveries. Un émoi tressaillait dans son cœur. Il croyait. La promesse de Mopsius était un horoscope sûr, qui ne mentirait pas. Cet homme, qui lisait dans les cœurs, lisait sans doute aussi dans l’avenir. L’étoile, avait-il dit, va paraître. L’étoile, ce serait la chère revenante, la reine Marie Stuart. Une ombre, une vapeur, rien qu’une vision : mais cette ombre serait mieux aimée qu’une vivante. Et si, pour la rejoindre, il fallait déserter ce monde sans splendeur, Philbert était prêt à mourir. ”
“ Elle en eut les frissons printaniers, les fraîches et primes caresses, les étreintes presque chastes des premiers rendez-vous. Philbert, en virtuose accompli et subtil, savait qu’il faut mêler aux ivresses des corps l’ivresse plus troublante et plus forte des âmes. Il se liait aux chairs, il s’enlaçait au cœur. Il entraînait l’amie affolée et tremblante, en des essors profonds, là-haut, dans le plein ciel. La vie, sous ses baisers, se magnifiait, devenait une apothéose : l’amante et son amant étaient vraiment des dieux. — Jeanne ! Jeanne ! ”
Jacques Naurouze, Les Bardeur-Carbansane : histoire d'une famille pendant cent ans… (1889-1926)
“ La manche de Philbert fait à la hauteur de son œil un geste significatif. Alors Gertie tout à coup redevient brave, très brave; elle refoule deux petites larmes qui avaient bien envie d'aller perler au bout de ses cils. — Philbert, Philbert, rappelle-toi ce que disait l'oncle Jean l'autre soir : « Mes amis, ne songeons qu'à la France. » Siméon ne pouvait pas rester. C'est bien assez de nous, pauvres filles, qui ne sommes capables de rien. Ah! si j'étais un garçon, Phil, il manquerait un couvert de plus à table, je te promets. ”
“ Et Philbert contempla : la chaussure était fine, les bas jolis, la jambe un peu grosse, mais de formes tentantes... Pourquoi pas ?... La dame était trop mûre. Le visage pourtant, assez habilement fardé, gardait une artificielle jeunesse, et les yeux, maintenant, allumés par la convoitise, avaient des éclats troublants. L’abondance des chairs n’était pas sans-charme. L’aventure en tout cas serait plaisante. Puis, Philbert se disait qu’un homme n’a pas le droit de se refuser au désir d’une femme, — fût-elle vieille et laide ! ”
“ Philbert se tut. Cette désespérance résignée l’émouvait, l’attristait. Puis, un instant, il eut l’horreur de sa traîtrise : n’avait-il pas volé au prêtre son bonheur, en cueillant le baiser de la petite Luce ? Cependant il trouva des excuses à son acte. Luce n’avait-elle pas affirmé qu’elle n’aimait pas le prêtre, et qu’elle avait horreur de sa tendresse sacrilège... Tant pis pour les vaincus des luttes de l’amour ! Aimer ne suffit pas : il faut par-dessus tout savoir se faire aimer ! ”
“ Il n’a jamais tenté de s’élever plus haut, et de vivre par l’âme un peu, et par l’esprit. Le jour où il voudra se dégager des fanges, se dresser au-dessus de la boue, remonter vers l’azur, il sera souverain : maître de Soi, de Tout... — L’effort serait trop grand et trop pénible, dit Philbert. À quoi bon s’efforcer à l’ascension du ciel de la science, quand la vie telle qu’elle est nous garde de suprêmes allégresses ? ”
“ Pauvres hommes aveugles dont les yeux ne voient rien, et qui crient au miracle ou au sortilège quand les voyantes leur montrent ce qui est non dans le rêve, mais dans le réel ! La pâle lumière pénétrait dans la chambre. Philbert, toujours à genoux, s’aperçut alors qu’Yvonne était couchée sur une table de marbre noir, où sa chair blanche se glaçait et devenait pâle, semblable au visage entrevu là-haut, dans l’azur ténébreux. Alors il se leva, fit couler de sa bouche un chaud ruissellement de baisers fous, de baisers affamés sur la chair pantelante qui demeurait immuablement froide. ”
“ Il désirait la prolonger ; les demoiselles maintenant immobiles, silencieuses, se prêtaient à cette fantasmagorie. Leurs regards étaient fixes, ainsi que des phosphores luisaient, et l’éclat de leurs yeux épouvanta Philbert. Une terreur coula dans ses moelles : il eut peur. ”
“ Dans la pâle clarté qu’épandait la lanterne, l’amante était vraiment Reine de rêve et de beauté. Philbert extasié contemplait l’idéale merveille offerte à son amour. Ses yeux parcouraient le charme révélé. L’amant éperdument admirait la sculpture du corps, les seins fermes, tendus, dressant leurs pointes roses vers l’espoir des caresses. Son adoration sanctifiait l’évasement voluptueux des hanches, la fleur mystérieuse et tentante d’amour, l’épanouissement des cuisses, la ligne harmonieuse des jambes. ”
Jacques Naurouze, Les Bardeur-Carbansane : histoire d'une famille pendant cent ans… (1889-1926)
“ Philbert, qu'y a-t-il? cria-t-elle curieusement. — C'est un individu, Mademoiselle. commença Philbert. Mais le vieux serviteur n'eut pas le temps d'en dire plus long sur l'intrus. Celui-ci lâcha prestement son sac et courut vers Gertie en s'écriant la main sur la poitrine : — Mon cœur me dit que vous êtes ma cousine! — Un fou, s'exclama Philbert, les bras au ciel. — Est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas? continuait impétueusement le jeune garçon en faisant mine de sauter au cou de Gertie, qui recula un peu effrayée. Regardez-moi donc: je suis Florimond, Florimond Carbansane. ”
“ Philbert et Marie-Reine restèrent seuls, dans la claire nuit étoilée. L’amante était assise dans les rochers, et l’amant, à genoux, tenait les douces mains de l’adorée, les couvrait de caresses. Ils ne parlaient pas. Quand la suprême joie rayonne en nous, les mots ne sont plus que des sons inutiles, car les âmes alors se joignent, s’entrelacent, fondent leurs voluptés, s’étreignent, s’unifient. Le grand spasme des chairs s’exprime par des râles ; la jouissance infinie des cœurs a le silence de l’extase et de la mort. ”
“ Elle vous aime déjà ! Sans doute ignore- t-elle encore le désir de sa chair, le trouble de son cœur, mais l’amour surgira brusquement et les temps sont venus où l’ennemi des vierges sera le doux ami de la Femme, l’Amant. Philbert retourna donc à l’île. ”
“ Les amours en tombant en nous n’y meurent pas ; elles ne sont pas détruites par les amours nouvelles, mais s’y mêlent ainsi que les fleurs innombrables d’un parc immense, pour former un bouquet qui devient chaque jour plus parfumé, plus beau ! — Petite fleur d’amour, épanouis-toi donc et sois la rose-reine ! Philbert entre ses mains prit la tête de Jeanne, fit couler ses cheveux en ruissellement d’or ; il s’y baigna les mains, le front, les yeux, les lèvres. Puis il baisa la nuque ; et les frissons jaillirent aux moelles de l’amante. ”
Jacques Naurouze, Les Bardeur-Carbansane : histoire d'une famille pendant cent ans… (1889-1926)
“ Il est rare que ce chemin-là se trouve du premier coup; il en advint sur ce point à Florimond comme à d'autres. Enragé de gagner sa vie, l'impatient petit homme, au bout de quelques recherches, aurait volontiers pris ce métier de chanteur des rues que Philbert à première vue lui avait attribué; pour un peu il eût arboré la cocarde et sollicité la médaille de montagnard et le certificat de civisme épuré sans lesquels les artistes ambulants n'avaient alors nul droit de récréer de leurs refrains les oreilles du public parisien. ”
“ Il ne vit ni les lis, ni l’amante, ni le décor étrange de la chambre d’amour. Son ami Thièlemans, l’expert, venait d’entrer, secouait son sommeil. — Allons, grand paresseux, voici déjà neuf heures. J’accours à ton appel et suis exact, tu vois. Philbert, désemparé, les yeux égarés, cherchait à se ressaisir. Comment se faisait-il qu’il était dans ce lit, ayant fermé les yeux sur la jonchée des lis et ses bras enliés au corps de son amante ? ”
Adrien Marie,
L'oncle Philibert
(1888)
“ Philibert respectait dans le maître des Ravières la bonté paternelle cachée sous de rudes apparences, la sûreté de caractère, la rectitude de jugement qui le distinguaient. Quant à Claude Chardet, lorsque des Chizerots le questionnaient malignement au sujet des occupations mystérieuses de son fils, il ne manquait pas de répondre : « Il y a des gens riches qui ont des fils si dépensiers, et d'une si mauvaise vie, que je me félicite des manies tranquilles de mon Philibert. » ”
Adrien Marie,
L'oncle Philibert
(1888)
“ Ne l'est pas qui veut, et même ce n'est pas l'ambition de Philibert; il sera un homme utile, bienfaisant aux autres, s'il trouve moyen de diminuer la peine des travaux, d'augmenter le bien-être de la plupart, et c'est une gloire modeste qui a sa récompense dans le sentiment du devoir accompli. — Oui, oui. tu l'as toujours défendu contre moi, ton mari, quand je ne comprenais goutte à ce qu'il faisait. Je veux bien croire les promesses du docteur; mais, avant de se réjouir, il faut voir, il faut voir, Catherine. Rien n'arrive si droit dans ce monde qu'on voudrait s'en flatter. ”
Adrien Marie,
L'oncle Philibert
(1888)
“ Réconcilié, dit-il en faisant la moue, pas trop; nous nous boudons de temps en temps. — Alors ce grand amour pour les sciences, comment l'entends-tu? demanda le docteur, pendant que Philibert souriait et que le grand-père, peu intéressé à la conversation, s'esquivait pour aller donner des ordres à son maître valet. — Je ne sais pas bien m'expliquer, répondit Paul après avoir réfléchi; voici : il y a des sciences amusantes, d'autres qui sont trop sérieuses encore pour moi et qui m'ennuient. Tant pis, oncle Philibert, j'avoue qu'elles m'ennuient. ”
“ Comme il avait grandi beaucoup, et qu’il était fort pour son âge, Philibert ne se gênait pas de l’exploiter, de lui confier des travaux parfois trop durs. Animé de son implacable fatalisme, il ne se révoltait jamais. Maintenant que fleurissait dans son cœur l’espérance de pouvoir, un jour, lire dans les livres, comme il avait vu la maîtresse, un horizon agrandi s’ouvrait devant sa jeune imagination. ”
Paul Margueritte,
Maison ouverte
“ Jusqu'à présent, Philibert n'avait jamais réfléchi à l'éducation qu'on lui avait donnée, aux espérances que, par certains côtés, il pouvait inspirer aux pères. Une fois, par mé- garde, il saisit les fragments d'une conversation entre le nouveau supérieur et un père enseignant. Celui-ci, qui aimait Philibert, en parlait, précisément, comme d'un instrument utile, excellent plus tard pour la compagnie : « fougueux, il aurait la foi du sectaire; violent, la rudesse du combattant. On ne pouvait en faire un prêtre, mais le dominer, le pousser, grâce à la fortune des parents, et... » ”
Adrien Marie,
L'oncle Philibert
(1888)
“ Philibert aurait été un bon propriétaire de campagne, comme moi; et, si la destinée était que Marie mourût jeune, au moins les enfants qu'elle a laissés seraient restés avec leur grand-père pour le consoler. Au lieu de cela, Alice et Paul sont demeurés chez leur oncle Thonnins, qui, paraît-il, est un docteur, un gros monsieur à Lyon. Il fera de la petite une vraie demoiselle, et de Paul un citadin; et, quand les enfants viendront en visite ici, peut-être bien seront-ils vexés de trouver leur grand-père si paysan. Enfin Claude Chardet a voulu tout cela. Encore un coup, père Billot! ”
Stella Blandy,
L’Oncle Philibert
“ Buvons à la santé du poète. — Ah ! grand-père, dit malicieusement Alice, je croyais que vous n’aimiez pas les vers ! — Et ceux-là ne sont pas bons, ajouta l’oncle Philibert en riant. Si vous croyez que l’on jouit de toutes ses facultés quand on a été asphyxié à moitié. — Je ne sais pas s’ils sont mauvais, reprit gaiement le maître des Ravières ; mais ce qui est vraiment bon et bien fait, c’est ton pressoir, Philibert. Il faut l’exposer au comice du printemps prochain. Voilà qui te fera honneur, vrai, et qui me flatte de voir que tu inventes des choses... des choses... ”
Adrien Marie,
L'oncle Philibert
(1888)
“ Peut-être vous achètera-t-il quelqu'une de vos idées. — Quoi ! les idées valent de l'argent! s'écria le maître des Ravières dont les yeux s'ouvrirent bien larges. — Et, de plus, puisque Vittorio aime la mécanique, c'est à cet ingénieur que vous pourrez le confier plus tard. — Eh! quoi, répétait Claude Chardet, mon Philibert serait donc en train de passer grand homme! Qui l'aurait ja- mais cru! T'en serais-tu avisée, Catherine? — Certes, oui, répondit sa bru ; je ne dis pas comme vous qu'il sera un grand homme. Non, c'est trop avancer. ”
Stella Blandy,
L’Oncle Philibert
“ Que Vittorio entre en apprentissage à quatorze ou quinze ans, c’est assez tôt pour qu’il devienne un fin ouvrier dans n’importe quelle partie... D’ici là, tu peux l’amuser, Philibert, à lui faire apprendre tout ce qu’il voudra puisqu’il a du goût à ton latin et à ce tas d’affaires qui sont autant de mystères pour moi. Mais, avant tout, puisque nous nous chargeons de ce garçon, il faut nous occuper de savoir qui il est. Ce qu’il en a dit, ce qu’il en sait par lui-même est trop peu de chose. ”
