“ Pourtant, c’est plus que de l’amitié qui palpite en mon cœur. C’est véritablement, réellement l’amour ! J’aime Riquette, de toutes les forces, de toutes les puissances de mon âme. Ainsi l’ai-je aimée, dès le premier jour de notre rencontre ! Mais, depuis quelque temps, mon corps aussi est tout ému par elle et désire sa chair... Et pourtant, je reste toujours simplement son ami... Je pourrais être son amant. Pourquoi n’ai-je pas cueilli sur la bouche de l’adorée le victorieux baiser ; pourquoi n’ai-je pas, dans une étreinte heureuse, cueilli tout le parfum et tout le régal de sa beauté ? ”
René Emery
Résumé
Douces amies, de René Emery, explore avec profondeur les subtilités de l’amour, de la tendresse et de la passion à travers les relations mouvementées de son héros avec des figures comme Riquette, Suze et Mme Vouvray. L’œuvre, marquée par des révélations émotionnelles et des méditations existentielles, questionne la nature de l’amour, qu’il soit force transcendante ou simple pulsion corporelle.
Les thèmes de l’extase, de la fragilité et de la recherche d’une union spirituelle traversent les dialogues et les récits intérieurs, révélant une tension entre attirance et déception. Les citations mettent en évidence l’angoisse liée à l’incertitude amoureuse, illustrant un parcours où l’âme tente de se transcender par l’idéalisation de l’autre.
Citations de Douces amies (René Emery)
“ Oui, sa voix est la voix qu’on n’entend qu’en songe, le murmure délicieux qui s’échappe en frémissant des lèvres roses d’une fée... Sa voix est lente et douce ainsi qu’une caresse... Lorsque je viens près d’elle, las des luttes de la vie, l’esprit tout martelé par les voix dures, les voix aiguës, les voix lourdes et malfaisantes, elle m’accueille, l’aimée, avec son doux sourire et ses paroles douces. Et tout s’apaise en moi... les détresses d’hier et d’aujourd’hui s’effacent ; je me sens transporté dans l’azur, dans la lumière ; je retrouve le ciel que sa présence me crée. ”
“ Alors tu me désires, tu veux être initiée par moi et balbutier, réfugiée dans mes bras, les premiers émois de ton cœur qui s’éveille et les premières joies de la chair qui se tord. J’ai hanté, très souvent, tes nuits, tes insomnies. Et la voix qui chuchote, à tes oreilles, des mots si légers, si menus, qui te font tressaillir d’espoir ou d’épouvante, c’est la mienne, apprends-le, ma douce, douce amie. As-tu connu déjà l’étreinte ; et, dans l’extase de la chair et de l’âme, es-tu montée au ciel ? Eh bien ! je t’apprendrai d’autres joies ; le passé mourra, s’effacera, si banal et si froid ! ”
“ Les baisers éperdus, les paroles ardentes, les cris de volupté, qui me ravissaient hier et me créaient le ciel, lorsque je les évoque à ces heures d’observation féroce et implacable, ne m’apparaissent plus que comme des comédies, faites pour me tromper !... Oui, oui la douce amie qui, cette nuit, se pâmait sur mon cœur, se mourait sur ma bouche, hurlait son allégresse, s’abandonnait alors à un merveilleux cabotinage... Elle ne m’aimait pas !... Cependant je crois à l’amour ! Je sais que la femme ne peut vivre sans passion, sans rêve, sans magnifique folie... ”
“ Nous me disiez votre tendresse et votre joie de vous sentir très sincèrement chérie... Froidement je dépèce vos aveux, j’analyse vos confessions... Et tel l’anatomiste qui s’écrie, après la dissection des muscles, des viscères : où donc est l’âme humaine ? et la nie, moi, je cherche l’amour parmi les phrases rigides, les verbes éteints ; je ne l’y revois plus. Le doute, comme une chauve-souris, s’abat sur mon crâne, déploie ses ailes visqueuses, enveloppe mon esprit... Suze, Suze, je ne crois plus... non, vous ne m’aimez pas, et mon extase vous indiffère... ”
“ Suze ! Suze ! Je vous aime ! Je vous aime !... Douces amantes, chères amantes, comme vous êtes supérieures dans toutes les choses d’amour !... Pour nous révéler votre cœur, un regard, un geste suffit... L’amour émane de vous tout entière, subtil arome qui nous grise aussitôt et nous donne l’assurance que nous sommes chéris. Mais nous ?... La flamme qui luit en nos yeux, la rage qui tressaille sur nos lèvres, est-ce de l’amour ?... N’est-ce pas le bestial et tumultueux éveil d’une banale sensualité ; la sollicitation d’un instinct grossier qui s’émeut à l’approche de toute chair féminine ”
“ Car l’amour est en nous, et non pas dans l’amante. Celle-ci n’est pour ainsi dire qu’une mode, une toilette qui vêt d’une inédite parure l’unique amour, le transforme, le renouvelle, le rajeunit sans cesse... Depuis un mois, mon bel et grand amour se prépare un nouveau costume, frais et pimpant. Elle n’a que vingt ans... Elle est fraîche. Elle est jolie. Ses yeux d’azur sont beaux comme le ciel : ils sont mon paradis terrestre... Je veux, oui, je veux me noyer dans ce bleu d’idéal, de surhumanité, jusqu’au jour où des nuages, jour proche, nuages obscurs, me voileront cette beauté... ”
“ Et tristement, elle reprit : — Pourtant, dans un instant, la vie mauvaise va nous désunir... Elle rouvrit ses yeux. Des larmes en coulaient. — Si tu savais, me dit-elle, comme je serais heureuse, si quelque catastrophe subitement nous broyait en ce moment... Nos âmes, au même moment délivrées, s’envoleraient vers quelque paradis, car la mort, mon aimé, n’est pas la fin de tout !... Oui, oui, si le bon Dieu m’écoute, oh ! qu’il m’exauce. Même s’il faut souffrir cruellement dans sa chair, pour atteindre cette éternelle félicité que je souhaite, j’accepte des supplices et des déchirements... ”
“ À votre âge, les fêlures du cœur ou de l’esprit ne sont pas irrémédiables... Ne soyons pas Sully Prudhomme... n’abandonnons pas les vies brisées à l’isolement maudit ; tentons plutôt, avec ferveur, le prodige de la rédemption. Mes lèvres buvaient toujours la larme apparue, et bientôt, votre voix apaisée murmura ces mots : — Oui, oui, câlinez-moi ; j’aime vos caresses ; elles me rassurent et me réconfortent. Sous votre bouche il me semble, en effet, que tout se fond, s’exhale ; et je crois, mon chéri, que vous triompherez, que vous extirperez, tout à fait, le mal qui m’enveloppe... Oh ! ”
“ Et tout ce que me jetait le venin de ma femme, le mépris, le dégoût, la haine même de la bien-aimée, las ! je le sais, tout cela se réalisera bientôt, demain peut-être. Elle ne m’aime pas, la chère adorée, elle ne m’aimera jamais. Mais je l’aimerai, moi ! Je l’aimerai... Et cela est la justification, la beauté de mon amour. En aimant, profondément, immensément et sans espoir de retour, je m’élève au-dessus de la bête grossière qu’est l’homme, l’amant. Je me rapproche peu à peu des êtres supérieurs, de ces purs et divins esprits auxquels nous nous mêlons, sans doute, après la mort. ”
“ Quel éblouissement, et quelle apothéose ! La nuit a envahi notre tente. Le noir est partout. Mais une lueur mystérieuse illumine le visage de mon idole d’une clarté très douce et met une auréole au-dessus de son front. Et ses traits ont ainsi une splendeur nouvelle. Ce n’est plus maintenant un rêve de nuit d’été. C’est la réalité magnifique, la gloire suprême. Ma bien-aimée rayonne ; une lumière astrale, de ses yeux, de sa bouche et de ses cheveux d’or se dégage, vient à moi, m’éblouit, me pénètre. Tout mon être s’imprègne de la clarté d’amour. Sa beauté désormais palpite en moi. ”
“ Là-haut, sur le sommet de ces degrés de marbre, dans l’éblouissement du soleil, qui paraît si près d’elle, mêlé à ses cheveux et dissous dans ses yeux, c’est l’Éternelle aimée, l’idole de mon rêve, celle que j’ai créée, par ma volonté tendre, par mon amour ardent, ma passion puissante... Toute empreinte étrangère à moi s’est effacée. C’est la mienne, ma douce, mon adoration !... Celle par qui je vis !... Celle dont la beauté illumine mes jours, me donne le courage, la joie et le bonheur !... Celle dont les chers yeux sont ma seule lumière... ”
“ J’avais lu dans tes yeux ta douceur, ta bonté, ta mélancolie, ton rêve de l’au-delà, tes désirs d’envolements. Si ta beauté physique m’a tant ensorcelé, c’est sans doute, parce que j’ai reconnu qu’elle était le reflet de ta beauté profonde. Après ta chère âme nue qui s’était d’abord laissé surprendre, j’ai contemplé la merveille de ton beau corps sans voile. Ah ! tu ne voulais pas... Tu avais peur d’être adorée... Je me rappelle, avec béatitude, tes gestes de refus qui s’efforçaient de me repousser, alors que j’effeuillais, comme une fleur géante, ma bien-aimée. ”
“ Vous ne pouvez rêver un corps plus admirable. C’est Vénus elle-même, non pas la Vénus froide et lourde de certains marbres antiques, qu’on nous célèbre comme les vrais modèles de la beauté pure et parfaite, mais la Vénus divine et voluptueuse que Boucher dessina en mille poses amoureuses, Boucher le véritable et le plus merveilleux de tous les évocateurs de splendeur féminine qui vécurent au grand siècle de la volupté et de la joie. La tête est fine et langoureuse ; les seins fermes se dressent toujours vers la caresse. La taille tient sans peine dans les mains de l’amant. ”
“ Mon régal, le voilà, oui, déjà... quelle allégresse, quelle joie !... J’adore mon idole, et les doigts d’Aphrodite palpitent doucement dans mes doigts frissonnants.— Mon amour, tu es belle, oh ! suprêmement belle !... Je t’aime, je t’adore... Tout en toi m’émerveille... Ta voix et ton silence, ton rire et ta tristesse. Te contempler, t’avoir, te sentir près de moi !... je ne désire rien de plus que cette liesse !... Oh ! ma joie, mon bonheur, mon amour et ma vie !... ”
“ Or, j’ai toléré que Riquette me trompât, sans aucune retenue, sans aucune mesure. Au gré de ses caprices, elle ouvre son lit aux uns et aux autres. Elle s’affiche partout en compagnie de cet acrobate qui est son amant de cœur. Que suis-je, moi ?... l’homme qui paie. Riquette me repousse, quand par hasard je m’abandonne à mon rêve, quand je prends un instant ses mains dans mes mains ; si je veux l’embrasser, elle me ravit les lèvres que je cherche, les dérobe à ma caresse, et ma bouche se perd dans le vide ou dans les ondes fuyantes de ses cheveux. ”
“ Nos mains toujours unies, je t’attirai sur mes genoux ; et lentement, haussant jusqu’à ta bouche mon baiser éperdu, je savourai l’ivresse si douce et si profonde que verse ta beauté. Oh ! ce baiser, ces baisers dans la nuit, dans les parfums, dans les lilas ! Ce n’était plus une caresse, un frémissement, une sensation ; mais une magie qui m’ensorcelait, m’emportait vers des horizons infinis, à travers des espaces sans limites, dans la pluie d’or des astres. C’était une vie nouvelle que tu me créais, dans l’extase et le ravissement. ”
“ Le cri éperdu de mon cœur et de ma chair sera-t-il entendu par celle que j’espère ? Si l’amour n’est pas une hasardeuse étreinte, s’il est, comme je le crois, la rencontre providentielle des êtres que les tourbillons de la vie inéluctablement uniront un jour, ces pauvres lignes que je viens de relire, ce matin, parmi le nombre des Petites Annonces, peut-être éveilleront-elles, en l’âme de la très-chère qui m’est destinée, l’inquiétude, l’émoi, la curiosité de répondre, en lui faisant pressentir les tressaillements et les délices de l’aventure ? ”
“ Dans mes yeux je faisais jaillir aussi pour elle mon amour éperdu : je proclamais le cher enchantement que son charme, sa grâce avaient créé en moi et l’admiration pieuse de sa beauté. Et ses yeux ondoyants, ses yeux pleins de lumières, sans trêve, s’incendiaient de feux nouveaux, de flammes plus vives, de reflets plus troublants. Je ne me lassais pas de contempler ses yeux. J’y cueillais le bonheur radieux et absolu. Ah ! vraiment tout le ciel tient dans les yeux d’une femme. Aucun Dieu ne pourrait nous donner des splendeurs plus belles, des liesses plus complètes !... ”
“ Que m’as-tu fait prendre, dis... pour que je sois devenue ainsi, moi qui n’avais pas autrefois de plaisir à l’amour... Je suis enragée, maintenant... je voudrais ne jamais sortir de tes bras, vivre toute ma vie, là, contre toi, dans notre lit. Cela seul est bon ; cela seul vaut la peine de subir l’existence. Je t’aime, je t’aime, à en mourir... Mon orgueil attribuait ces grands transports de volupté à l’énergie de mon amour, à l’impétuosité de ma passion. Oui, oui, Riquette disait vrai : elle s’était animée dans mes bras. ”
“ Et les belles qui s’enfuient, dans les bosquets, au bras des amoureux, elles vont — on le croit — s’embarquer pour Cythère... Des tables fleuries, semées dans ces bosquets, invitent les amants aux soupers alanguis. Ma divine est entrée dans une tente — et la cabane de toile est maintenant un temple. Sa beauté illumine le plus humble décor. Le gazon qu’elle foule devient un piédestal ; le siège qui l’accueille est maintenant un trône. Ce coin de restaurant parisien, désormais, est l’Olympe tout entier — puisqu’Elle est Aphrodite. D’autres couples, là-bas, font sans doute le même rêve. ”
“ Oui, je crois être bon, je crois être sage, je crois être supérieur aux autres hommes. Je me dresse un petit autel, je m’encense, comme un petit bon Dieu. Je m’illusionne ainsi : Mon amour n’est pas une passion commune, un instinct grossier, mais une tendresse hautaine et sacrée. J’aime Riquette non pas en homme, en égoïste, qui veut aussi être aimé. L’aimant de cette affection désintéressée, mon seul bonheur, c’est de voir l’amie heureuse, satisfaite même en ses appétits et en ses instincts, prenant sa joie où elle la trouve ! ”
“ Je voulais m’élancer, pour la retenir ; mais j’étais cloué, écrasé sur le lit ; je m’acharnais inutilement en efforts stériles pour me lever, courir, reprendre mon amie... et je demeurais seul, paralysé, enchaîné dans un noir cachot, où il n’y avait plus désormais que du noir et de la ténèbre... Un cauchemar ?... Quand j’ouvris les yeux, au matin, la petite chambre était inondée de soleil. Riquette, sans doute, déjà levée, avait écarté les tentures... L’esprit lourd, les paupières pesantes, j’aperçus nos malles près du lit, et je me souvins qu’il fallait se lever de bonne heure, pour partir. ”
“ IV La minute la plus exquise d’un amour, celle qui se grave en ma mémoire mieux que les heures de l’étreinte et du baiser, c’est l’instant rapide ou les yeux de la Désirée s’illuminent et rayonnent de la première flambe, proclamant ainsi dans l’éclair radieux qui les éblouit l’aube des tendresses levée sur deux cœurs, voués désormais à l’idylle, emportés vers le ciel. Oh ! cette minute, brève et farouche, durant laquelle on vit magnifiquement les plus glorieux romans de la passion humaine ; où le cœur s’exalte en d’infinies ivresses ”
“ La douleur remontait jusqu’au cœur, le criblait de coups de couteau ; elle était si atroce, si violente, qu’à plusieurs reprises je sentis que je m’en allais... Et j’étais heureux pourtant de cette souffrance. La subir pour ma bien-aimée, m’était un plaisir cruel et doux. Ah ! ce soir-là, j’ai bien compris que l’amour s’épanouit mieux dans la douleur que dans la volupté. Être crucifié, meurtri pour celle qu’on aime, c’est le souverain bien, c’est la vision du ciel !... Je rentrai, perclus, marchant à grand’peine. Riquette bientôt fut endormie. ”
“ Il a beau se dire que le corps est une grossière et matérielle enveloppe, il a souci de sa loque charnelle ; vraiment il a raison, car nos yeux ne sont pas assez clairvoyants encore pour transpercer la couche extérieure, percevoir la beauté du cœur et de l’esprit. Certes, un jour luira, dans quelques siècles, où les âmes aimantes se verront, à travers la transparente écorce, s’admireront, s’aimeront sans nul souci des performances physiques. Et l’amour alors sera transfiguré, il s’élèvera au-dessus des contacts d’épiderme et des frissons sensuels. ”
“ Je te disais, cette nuit, Marcelle, je t’adore ! Mais aujourd’hui, ce n’est plus seulement de l’adoration qui remplit mon cœur, c’est un sentiment plus immense, indéfinissable... Hélas, je ne puis pas te dire, t’expliquer la passion ardente emportée et recueillie qui palpite en moi. De la folie : peut-être ! Non, non... Le fou s’exalte, mais il ne sait pas ce qu’il éprouve. Je sens, très profondément, en moi, un bonheur absolu... Ah ! mes yeux t’ont bien prise : j’ai emporté ta chère image ! ”
“ Tout à coup une lumière inonde notre vie ; nos yeux sont éblouis, nos âmes extasiées. Nous connaissons enfin la suprême allégresse des âmes et des corps unis dans le divin frisson... Il nous semble alors que cette heure enchantée se prolongera éternellement, on appelle la mort. On voudrait s’envoler, s’évader de la vie absurde de la terre. La vision s’efface... la splendeur s’évanouit. Et c’est en vain, que nous chercherons ensuite à ressusciter cette joie surhumaine. Jamais plus, jamais plus nous ne la posséderons. Notre acharnement ne servira qu’à nous montrer notre incurable impuissance. ”
“ C’est la voie triomphale et sacrée du bonheur. Nous sommes maintenant devant l’Arc Impérial. Et le vainqueur, c’est moi ; aucun Imperator ne connut allégresse, gloire, apothéose égales à celles que j’ai conquises !... Nul homme, dans les siècles abolis, dans les âges futurs ne jouira d’une heure plus enchantante que mon heure de triomphe... Marcelle m’a donné avec ses yeux sa bouche. Oui, parmi cette foule, ne voyant plus personne, elle m’a tendu ses lèvres ; et j’ai pris son baiser, devant l’Arc-de-Triomphe, dans l’immense flamboiement d’or du soleil de juin... ”
“ Durant la demi-heure de repos, alangui sur les coussins, je songeais à la bien-aimée ; dans les rayons d’azur et de roses que filtraient les verrières, des formes indécises m’apparaissaient, et c’était la vision d’une silhouette idéale, de ma petite Suze, de mon rêve d’amant : tantôt un bras, tantôt un sein, une jambe, une croupe frissonnante, une chevelure déroulée... Et je fermais tes yeux, les lèvres tendues pour boire un baiser qui tomberait vers ma bouche, dans une coulée magique... Ah ! ”
“ Celui qui aime n’est pas galant. Il est sincère : et son adoration se révèle en ses attitudes, en son agenouillement silencieux. Vous êtes belle, ô ma bien-aimée. Dès ce jour où mon admiration s’émerveilla vos yeux et vos lèvres m’avaient enjôlé... Les yeux et les lèvres, les suprêmes beautés qui m’attirent et m’ensorcellent. Oui, je veux chez l’aimée, la perfection et la pureté de ces organes qui sont, à mon avis, les plus suaves fleurs de cet admirable bouquet, la femme très aimée. Les yeux me donnent le capiteux parfum de son petit cœur ”
“ « Oui, oui, vivre avec vous ! Une chaumière et un cœur ! » Non, le rêve impossible, je n’ai pas voulu, sans y croire, vous le formuler ! Vivre avec vous, seuls dans l’éternelle et délectable magie de l’Amour toujours renaissant, et toujours épanoui sur nos lèvres, en nos cœurs ! Suze idolâtrée, ce serait le ciel !... Mais le ciel, hélas ! n’existe plus sur terre... Pourquoi nous leurrer de décevants espoirs, énoncer d’irréalisables désirs ?... ”
“ Dans cette loge étroite, banale, surchauffée, mal fermée, j’ai eu la première étreinte de celle que j’aimais d’un amour tendre et joli. Moi qui attendais avec ferveur l’heure suprême de la communion d’amour, et voulais en goûter les extases, religieusement, pieusement, dans quelque somptueuse retraite fleurie, je l’ai brutalement et bêtement violée — car une telle possession brusque, bestiale, est un véritable viol... Oh ! comme une fois l’exaltation tombée, j’ai senti le dégoût, la rancœur pénétrer en moi. Je n’osais plus regarder Riquette. Elle ne disait rien. Elle semblait étonnée. ”
“ Car, dans mon songe, je t’entrevois enfin, ô Toi, ma très-aimée : ta caresse descend vers moi, tes seins frôlent ma chair. Pourtant, à mon réveil, quand je veux évoquer ton image chérie, me ressouvenir de ton visage, ô blonde, ô brune, ô rousse, que je ne connais pas encore, puisque je ne sais dire si tes yeux sont d’azur céleste ou de noir mystérieux — la vision ne jaillit pas, splendide et magnifique... non, je ne te vois plus... tu n’es plus qu’une forme imprécise et pâle, un fantôme évanoui... ”
“ Et je suis sûr qu’à ces heures douces et cruelles de rêve, où je crois t’avoir enfin conquise, tu es pareillement hallucinée et emportée aussi dans la magie de ces irréelles visions d’amour. Et, qui sait ? le mystère de la vie nous unit-il peut-être à ces instants ; et le mirage est-il une vraie et réelle communion, où nos désirs se mêlent, où nos chairs se confondent ? Oui, je le crois parfois. Car les rêves laissent-ils une impression aussi tenace, aussi profonde ? Les mirages ont-ils une splendeur si nette et si merveilleuse ? ”
“ Comme la voiture s’ébranlait, Suze m’entoura de ses bras câlins, et de suite elle me donna sa bouche. Ce fut un baiser dévorant et délicieux. Toute sa passion coulait, en ce moment, sur ses lèvres. Jamais encore elle n’avait été si amoureuse, si frémissante. Sa gorge martelait ma poitrine, de ses bonds impétueux ; chaque ondulation de ses seins durs et lourds me pénétrait et m’oppressait. Ses mains s’agrafaient à mes épaules pour me tenir étroitement lié... Jusqu’au soir, notre amour s’exalta, dans cette exquise mélancolie qui avive l’amour. ”
“ Et ses yeux, ses yeux bleus où mon regard se plonge et se noie en d’infinis et exquis abandons. Et ses lèvres rosées, doux nid pour mes baisers, ses lèvres que parfois son doux sourire déclôt : alors elles s’épanouissent, elles s’entr’ouvrent ; et j’aperçois ses dents dont j’aime la morsure, ses dents dont je voudrais sentir les pointes aiguës suppliciant ma chair, la mettant en lambeaux.Mes yeux vont, tourbillonnent, s’efforcent de capter la grâce et la beauté de toutes les parties de son visage adoré, de les savourer toutes à la fois. ”
“ Mais c’est par-dessus tout, l’émotion profonde, immense, de voir les beaux grands yeux de mon aimée, s’animer dans les flambées glorieuses de l’extase et de la volupté. Oh ! ces yeux, comme ils s’éclairent alors : leurs reflets divins me pénètrent, me ravissent, me font connaître la suprême et pure joie. Je suis certain que Riquette m’aime. Elle m’aime de tout son cœur et de toute sa chair. Ses soupirs, ses râles, ses cris témoignent triomphalement son allégresse voluptueuse... ”
Termes fréquents
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