“ C’est la chanson favorite de Jdanov, me dit Tchikine en me tirant par la manche. Quand il arrive à Antonov de la chanter, le vieux en pleure. Jdanov, assis d’abord dans une complète immobilité, les yeux fixés sur la braise, le visage éclairé par la lueur rougeâtre, semblait morne ; puis ses pommettes se mirent à trembler jusqu’aux oreilles ; enfin il se leva, étendit son manteau sur le sol, et se coucha à l’écart du brasier, dans l’ombre. Était-ce parce qu’il se remuait en attendant le sommeil, était-ce l’influence de ce temps de tristesse et l’idée de la mort de Vélentchouk ?... ”
Résumé
“Au Caucase”, est une œuvre de Léon Tolstoï. Des thèmes tels que Vélentchouk, Caucase ou Tchikine y sont abordés.
Citations de Au Caucase (Léon Tolstoï)
“ L’odeur du brouillard et de la fumée qui montait du bois humide s’étendait dans l’air, piquait les yeux ; du ciel noir tombait la même bruine humide. Autour de nous s’entendaient des ronflements cadencés, des crépitements de branches dans le brasier, des murmures de voix et parfois le cliquetis des fusils de la ligne. Partout des feux, éclairant, autour d’eux, dans un étroit rayon, les ombres des soldats. Non loin de moi, j’aperçus, dans un de ces espaces éclairés, des silhouettes de soldats nus et secouant leurs chemises au-dessus de la flamme. Beaucoup ne dormaient pas encore. ”
“ Je voulus expliquer ma pensée au capitaine. — Oui, lui dis-je, il me semble que dans tout danger il y a un choix à faire : et le choix fait, par exemple, sous l’influence du devoir, c’est là le courage, tandis que le choix fait sous l’influence d’un sentiment vil, c’est lâcheté. Donc, un homme qui, par vanité, ou par curiosité, ou par désir d’étonner, risque sa vie, ne saurait passer pour courageux ; et au contraire, un homme qui, sous l’influence d’un devoir, par sentiment de famille ou simplement par conviction, évitera un danger, ne saurait être taxé de lâche. ”
“ Les officiers s’approchaient de la civière et tâchaient de consoler et rassurer le blessé. — Eh bien ! frère Alanine, tu ne pourras plus danser de sitôt, dit, avec un sourire, le lieutenant Rosencranz. Il pensait sans doute encourager par ces paroles le joli sous-lieutenant ; mais, autant que je pus en juger d’après les regards froids et tristes de ce dernier, ces paroles n’obtinrent pas l’effet qu’il en attendait. Le capitaine s’approcha aussi. Il examina attentivement le blessé ; et, sur son visage, toujours indifférent et froid, se lut une sincère pitié. ”
“ Le gros tison, se refroidissant du bout en charbon, n’éclairait plus que de rares rayons la silhouette d’Antonov, avec ses moustaches grises, son visage rouge et les décorations de son manteau, les bottes d’un autre, des têtes, des dos. D’en haut tombait la même bruine désolée. On sentait dans l’air le même relent d’humidité et de fumée. Çà et là étincelaient les mêmes points lumineux des brasiers s’éteignant. Et, au milieu du calme universel, s’exhalait la mélancolique mélopée d’Antonov. ”
“ Chez un soldat russe, vraiment russe, on ne remarque jamais ni la vantardise, la fanfaronnade, ni le besoin de se monter la tête et de s’échauffer pendant le danger. Au contraire, la réserve, la simplicité et le don de voir dans le danger autre chose que le danger, voilà les traits saillants de son caractère. J’ai vu un soldat blessé à la jambe, dont le premier mouvement fut de regretter sa schouba neuve que la balle avait trouée. Un cavalier, en se dégageant de son cheval tué sous lui, lui ôta en même temps la selle pour ne point la laisser perdre. ”
“ Des grillons, des sauterelles et des milliers d’autres insectes s’éveillaient dans les hautes herbes et remplissaient l’air de leurs bruits clairs et continus. Il semblait qu’une multitude de minuscules sonnettes tintassent dans vos oreilles. On respirait dans l’air l’eau, l’herbe, le brouillard, en un mot le bonheur d’une belle matinée d’été. Le capitaine battit le briquet et alluma sa pipe. L’odeur de son tabac et de l’amadou me parut très agréable. Nous avions pris un raccourci pour rejoindre plus vite le bataillon. Le capitaine semblait plus absorbé dans ses pensées que d’ordinaire ”
“ La jeune recrue, encore novice, penchait la tête de côté à chaque balle, en ployant son cou ; cela fit rire aussi les soldats : « Tu la connais donc, disaient-ils, que tu la salues ? » Vélentchouck lui-même, si indifférent d’habitude au danger, éprouvait un malaise : il ne cachait pas son irritation de ce que nous ne lancions pas des obus du côté d’où venaient les balles. — Eh bien ! pourquoi nous fusille-t-il impunément ? Si on tournait vers lui la gueule d’un obusier, et qu’on lui administrât une bonne volée de mitraille, il se tairait, bien sûr ! ”
“ Le sol gémit sous la canonnade. Des étincelles jaillissent de toutes parts, et une fumée, qui permet à peine d’entrevoir les servants des pièces, obscurcit la vue. L’aoul est bombardé. De nouveau le colonel Khassanov s’approche, et, sur un ordre du général, il s’élance vers l’aoul. Des cris de guerre retentissent de nouveau, et la cavalerie disparaît sous les nuages de poussière qu’elle soulève. ”
“ On me demandait comment nous vivions, commença Tchikine, vivement, du ton d’un homme qui a déjà raconté plusieurs fois la même chose. Alors je disais que nous vivions bien, charmant garçon. Nous recevions les vivres qui nous étaient nécessaires : matin et soir, une tasse de chocolat pour chaque soldat ; à dîner une soupe de seigneur, de l’orge perlé ; en guise de vodka, du madère, du madère Duverrier... sans bouteille. — Un fameux madère ! s’écria, plus fort que tous les autres, Vélentchouk, en éclatant de rire. ”
“ Ceux-là sont jumeaux, pas plus hauts que ça ; ils vont toujours par deux, se tenant même par la main ; et ils courent si vite qu’un cavalier ne pourrait pas les atteindre. » — « Comment alors, mon petit, qu’il dit, comment alors, ces Moumri... est-ce qu’ils naissent comme ça, la main dans la main, ou quoi ? » disait Tchikine, d’une voix de basse, imitant la voix des moujiks. — « Oui, répondais-je, charmant garçon, ils sont comme ça de leur nature. Si tu leur déchires les mains, c’est comme les Chinois quand on leur arrache leur bonnet : le sang jaillit. » ”
“ Mais le major, qui avait déjà sans doute entendu plus d’une fois cette histoire, le regarda d’un air si indifférent, si vague, que Krafft se détourna de lui et se tourna vers moi et Bolkhov, en nous considérant tour à tour. Quant à Trossenko, Krafft ne jeta pas une seule fois les yeux sur lui pendant son récit. — Eh bien ! voyez-vous, quand nous sortîmes, le matin, le commandant en chef me dit : « Krafft, prends ces retranchements. » Vous savez tous qu’il n’y a pas à répliquer dans le service militaire. Je porte la main à la casquette : « À vos ordres, Votre Excellence ! » Et en avant ! ”
“ En un mot, Maximov était un dominateur politique. Le second soldat, en train de soigner ses pieds musculeux et rouges, était Antonov, le même Antonov le bombardier qui, jadis, en 1837, resté avec deux autres auprès d’un canon, sans secours, se replia en tirant devant un ennemi nombreux, et, malgré deux balles reçues dans la fesse, continuait à charger. Depuis longtemps, il eût été maréchal-des-logis, n’eût été son caractère, disaient de lui les soldats. Et, de fait, il avait un singulier caractère : quand il n’était pas ivre, nul n’était plus tranquille, plus doux, plus rangé que lui ”
“ Je le vois parfaitement, Votre Noblesse. — Vois-tu comme il a tiré, mes frères ; on voit encore la fumée blanche, dit Vélentchouk dans un groupe de soldats qui se tenaient un peu en arrière. — Ah ! le gueux, c’est contre nos avant-postes qu’il tire ! remarqua un autre. — Vois-tu, comme il en est sorti de la forêt ! Ils cherchent une place, sans doute pour établir une batterie, ajouta un troisième. Si on lançait une grenade dans le tas ; c’est pour le coup qu’ils cracheraient !... — Et crois-tu que ça irait jusque-là, charmant garçon ? demanda Tchikine. ”
“ Les feux de nuit qui brillaient çà et là dans le camp, éclairant les silhouettes des soldats endormis, rendaient, par leurs lueurs rougeâtres et troubles, l’obscurité plus épaisse encore. Tout près s’entendait un ronflement cadencé et paisible ; au loin, c’étaient des mouvements, des bruits de conversation, le cliquetis des fusils des fantassins qui se préparaient à partir. Ça sentait la fumée, le brouillard, le fumier et les torches. Un frisson matinal vous courait dans le dos, et les dents se choquaient involontairement les unes contre les autres. ”
“ Brave ! brave !... répétait le capitaine de l’air d’un homme à qui l’on pose pour la première fois une question semblable... Brave est celui qui se conduit comme il faut, dit-il, après une réflexion. Je me rappelai que Platon définissait la bravoure par le « savoir ce qu’on doit, ce qu’on ne doit pas craindre ». Et malgré le vague et le peu de clarté de la définition du capitaine, je pensai que le sens de ces deux formules n’était pas aussi différent qu’il pouvait sembler, et que, même, la définition du capitaine était plus exacte que celle du philosophe grec ”
“ Tout ça, il faut bien l’acheter. À bien faire le compte, il ne reste rien. Parole, Abram Iliitch. — Oui, porter des dessous, c’est très bien, fit Krafft après un moment de silence, en prononçant le mot « dessous » avec une intonation caressante. C’est simple, vous savez, c’est russe. — Je vous ferai observer, dit Trossenko, que de quelque manière qu’on fasse le compte, il en ressortirait que nous n’aurions plus, nous autres, qu’à déposer notre râtelier sur l’étagère [9] . Tandis qu’en réalité nous vivons fort bien, prenant du thé, fumant du tabac, buvant de la vodka. ”
“ Le dominateur politique, Mikhaïl Doroféïtch, fort à son aise par suite des petites affaires qu’il traitait avec le capitaine d’armes et le fourrier, les aristocrates de la batterie, oublia bientôt complètement son manteau ; mais Vélentchouk n’oubliait pas. Les soldats disaient qu’en ce moment ils avaient craint qu’il ne se jouât quelque mauvais tour, ou ne désertât dans la montagne, tant son malheur l’avait accablé. Il ne mangeait ni ne buvait ; il ne pouvait même plus travailler et il ne cessait de pleurer. ”
“ Voilà : quand il aura assisté à quelques engagements, il ne sera plus tant ravi que cela. Nous sommes, par exemple, en ce moment une vingtaine d’officiers en marche. Quelqu’un de nous sera tué ou blessé, cela est sûr : aujourd’hui moi, demain lui, après-demain un troisième. Qu’y a-t-il donc de si réjouissant ? III À peine le soleil, surgissant de derrière les cimes, se mit-il à éclairer la vallée où nous avancions que la buée tremblante du brouillard se dissipa. Il faisait chaud. Les soldats, fusil à l’épaule et sac au dos, cheminaient lentement sur la route poudreuse. ”
“ Quoi ? voilà par quel côté le Caucase est bon, Nikolaï Fedorovitch, continua-t-il sans attendre une réponse... Nous autres, les Caucasiens, nous sommes vus d’un bon œil ; un jeune homme, savez-vous, déjà officier de marque, avec Sainte-Anne et Vladimir, c’est quelque chose en Russie... Quoi ? — Et puis, vous avez sans doute quelque peu brodé, je pense, Abram Iliitch ? dit Bolkhov. — Hi ! Hi ! répondit le major, avec son rire naïf. C’est forcé, savez-vous. Oui... et puis j’ai bien mangé pendant ces deux mois. — Est-on bien en Russie ? ”
“ Arrête !... On nous verrait... Tu as un couteau, Evstigniéitch ?... Donne le couteau ! — Ils sont en train de se partager quelque chose, les vauriens, dit tranquillement le capitaine. Au même instant, surgit tout à coup de derrière un coin le joli sous-lieutenant, avec un visage enflammé et épouvanté ; et en gesticulant, il se précipita vers les Cosaques : — Ne le touchez pas ! Ne le frappez pas ! cria-t-il d’une voix d’enfant. À la vue d’un officier, les Cosaques s’écartèrent, lâchant un agneau blanc. Le jeune sous-lieutenant, tout confus et surpris, murmura quelques mots et s’arrêta. ”
“ Les dominateurs sévères abondent surtout parmi les gradés. C’est un type très noble, énergique, amoureux de la guerre, et non sans tendances poétiques : à ce type appartenait le brigadier Antonov. La seconde subdivision comprend les dominateurs politiques, qui, depuis quelque temps, se multiplient : ce type est toujours éloquent, sait lire, porte une chemise rose, ne mange pas à la gamelle, fume parfois du tabac supérieur, se considère comme très au-dessus d’un simple soldat et est rarement lui-même un bon soldat, comme le dominateur de la première catégorie. ”
“ Une minute après, les dragons, les Cosaques, les fantassins se répandaient dans les rues tortueuses, et l’aoul désert s’anima. Ici, c’est un toit qui s’effondre ; la hache frappe le bois dur et brise une porte en planches ; là, flambent une meule de foin, une haie, une maison. Une épaisse fumée s’élève en volutes dans l’air serein. ”
“ Seule, la jeune recrue murmura quelque chose comme : « Vois-tu ? jusqu’au sang ! » tandis qu’Antonov étouffait un « hum ! » de colère. Mais tout révélait que la pensée de la mort hantait l’âme de chacun. On redoublait d’activité ; le canon était chargé en un clin d’œil, et l’homme qui apportait la mitraille faisait le tour de l’endroit où le blessé continuait à gémir. VIII Quiconque a pris part à un engagement a sans doute éprouvé cet étrange sentiment de dégoût illogique, mais très puissant, à l’encontre de l’endroit où quelqu’un a été tué ou blessé. ”
“ Ce même Maximov, aujourd’hui maréchal-des-logis, me racontait que, dix ans auparavant, lorsqu’il arriva au corps, et que les vieux soldats buveurs avaient bu avec lui son argent, Jdanov, remarquant sa peine, l’appela, le tança vertement pour sa conduite, alla jusqu’à le battre, lui apprit comment doit vivre un soldat, et le renvoya avec une chemise (Maximov n’en ayant plus) et cinquante kopeks d’argent. — Il a fait de moi un homme ! répétait souvent de lui Maximov, avec une expression de respect et de reconnaissance. ”
“ « La garde meurt, mais ne se rend pas », et les autres héros, notamment les Français, qui prononçaient des paroles célèbres, étaient des braves en effet ; mais entre leur bravoure et celle du capitaine existait cette différence que, si quelque grande parole eût germé dans l’âme de mon héros, je suis certain qu’il ne l’aurait pas exprimée : premièrement parce qu’il eût craint, en prononçant la grande parole, d’amoindrir la grande action ; en second lieu, parce que, à l’homme qui se sent la force d’accomplir une grande action, les paroles sont inutiles. ”
“ Mais quand je me mis à leur parler de la montagne Kazbek, leur disant que de tout l’été la neige ne fondait pas, alors ils se moquèrent de moi, charmant garçon ! « Eh quoi donc, qu’il dit, petit, qu’est-ce que tu chantes là ? A-t-on jamais vu une grande montagne où la neige ne fondît pas ? Chez nous, petit, pendant la fonte des neiges, c’est sur les hauteurs que ça fond le plus vite ; tandis que, dans les vallées, ça reste plus longtemps... » Que voulez-vous ? conclut Tchikine en clignant de l’œil. ”
“ Et lorsqu’il eut été hissé sur la charrette, il cessa même de geindre, et je l’entendis causer avec ses camarades d’une voix faible, mais très distincte. Il semblait leur faire ses adieux. Dans le feu de l’action, nul n’aime à regarder un blessé. Instinctivement, je m’empressai de m’éloigner de ce spectacle ; je donnai l’ordre de le transporter à l’ambulance et me dirigeai du côté des obus. Mais, quelques instants après, on m’annonça que Vélentchouk me demandait : je me rendis auprès de lui. ”
“ La haute stature du lieutenant Rosencranz apparaissait ici et là, dans l’aoul. Il ne cessait de donner des ordres, de l’air d’un homme fortement préoccupé. Je le vis sortir, triomphant, de l’une des huttes : derrière lui des soldats entraînaient un vieux Tartare, lié avec des cordes. Le vieillard, qui n’avait pour tout vêtement qu’un bechmet bariolé et des culottes en haillons, paraissait débile au point que ses bras osseux, fortement attachés derrière le dos, semblaient tenir à peine à ses épaules. ”
“ Le troisième personnage, le capitaine Trossenko, était un vieux Caucasien, dans toute la force du terme, c’est-à-dire un homme pour qui sa compagnie était devenue sa famille, la forteresse où résidait l’état-major son pays, et les chanteurs du régiment sa seule distraction ; un homme pour lequel tout ce qui n’était pas le Caucase ne méritait que le mépris et était presque indigne d’exister, tandis que tout ce qui était le Caucase se divisait en deux parties : la nôtre, et la leur. ”
“ Et la cavalerie s’élance au galop derrière le colonel. Tous regardent avec une ardente et sympathique curiosité : on voit un drapeau, un autre, un troisième, un quatrième... L’ennemi, sans attendre la charge, disparaît dans le bois et ouvre, de là, une fusillade nourrie. Les balles tombent plus dru. — Quel charmant coup d’œil ! dit le général en sautillant à l’anglaise sur son pur sang aux jambes effilées. ”
Termes fréquents
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