“ « En voilà un brave ! » dit le matelot, qui d’un œil tranquille regardait tomber la bombe, et qui, jugeant d’un regard expert que ces morceaux ne pouvaient atteindre la tranchée, ne prenait même pas la peine de s’incliner. Kalouguine n’avait plus que quelques pas à faire pour traverser un petit plateau accédant au blindage du commandant du bastion, quand tout à coup, il se sentit obscurci par cette peur stupide. Son cœur battait plus fort, le sang bourdonnait dans sa tête et il dut faire un effort sur soi-même pour parvenir jusqu’au blindage. ”
Résumé
“Sébastopol”, est une œuvre de Léon Tolstoï. Des thèmes tels que Volodia, Kalouguine ou Kozeltzov y sont abordés.
Citations de Sébastopol (Léon Tolstoï)
“ Le chef ne nie pas qu’il est le même jeune homme que tous aiment et qu’on ne peut pas ne pas aimer, pour qui la vie est la chose la plus importante au monde, il ne nie pas cela, mais dit tranquillement : « Allez et qu’on vous tue. » Le cœur se serre d’une double peur : celle de la mort et celle de la honte ; et feignant qu’il lui importe peu d’aller à la mort ou de rester, il se prépare, feint de l’intérêt pour ce qu’il va voir, et s’intéresse même à son lit de camp et à divers ustensiles. ”
“ On laissa Volodia tirer le premier. Il prit un rouleau de papier, le plus long, mais immédiatement il se ravisa et en prit un autre plus petit et plus mince, et l’ouvrant, il lut : « Aller. » — C’est moi, — dit-il en soupirant. — Eh bien ! Allez et que Dieu vous accompagne ! Voilà, vous vous habituerez au feu dès la première fois, — dit le commandant de la batterie en regardant, avec un bon sourire, le visage confus de l’enseigne. — Seulement, préparez-vous au plus vite. Et pour que ce soit plus gai pour vous, Vlang ira avec vous comme artificier du canon. ”
“ Une femme ivre, déguenillée, qui sortait d’une porte cochère avec un matelot se buta contre lui. — C’est pourquoi... si c’était un homme noble — murmurait-elle. — Pardon, Votre Noblesse, monsieur l’officier ! Le cœur du pauvre garçon se serrait de plus en plus, et sur l’horizon noir l’éclair s’enflammait de plus en plus souvent, et les bombes de plus en plus souvent sifflaient et éclataient près de lui. Nikolaïev soupirait et soudain il se mit à parler, comme il sembla à Volodia, d’une voix effrayée et contenue : — Voilà, vous êtes toujours pressé de partir. ”
“ Dans la rue vous rencontrez et dépassez des Compagnies de soldats, de matelots, d’officiers. On rencontre rarement une femme ou un enfant, et encore cette femme n’est pas coiffée d’un bonnet, c’est la femme d’un matelot, en vieille pelisse et chaussée de souliers de soldat. En avançant dans la rue et en faisant un petit détour, vous remarquez que déjà vous n’avez plus autour de vous des maisons, mais d’étranges tas de ruines, de pierres, de plâtras, de planches, de bûches. Devant vous, vous voyez sur une colline très raide un espace noir, sale, troué de fossés, et c’est le quatrième bastion... ”
“ J’ai peur d’une seule chose : que sous l’influence du bourdonnement des balles, en vous penchant en dehors de l’embrasure pour regarder l’ennemi, vous ne voyiez rien, et que si vous voyez, vous ne soyez très étonné de ce que ce rempart de pierres blanc, qui est si près de vous et où jaillissent de petites fumées blanches, soit l’ennemi, — lui, comme disent les matelots et les soldats. Il est même très possible que l’officier de marine, par vanité, ou tout simplement pour se distraire, veuille, devant vous, tirer un peu. « Envoyez le canonnier et le servant vers le canon ! » ”
“ La bombe n’éclatait pas. Praskoukhine s’effrayait : peut-être avait-il peur pour rien ? Peut-être la bombe était-elle tombée loin et s’était-il trompé en croyant entendre siffler le tube ici-même. Il ouvrit les yeux et vit avec plaisir que Mikhaïlov était couché immobile près de ses pieds. Mais ici-même, ses yeux se rencontrèrent pour un moment avec le tube brillant de la bombe qui tournait autour de lui à la distance d’une archine. La terreur glaciale, qui écarte toute autre pensée et sentiment, la terreur empoigna tout son être. Il cacha son visage dans ses mains. ”
“ Vous verrez comment l’infirmier emporte dans un coin le bras coupé ; vous verrez comment, sur le brancard, dans la même chambre, un autre blessé, qui regarde l’opération de son camarade se tord et gémit non pas tant du mal physique que des souffrances morales de l’attente. Vous verrez un spectacle terrible qui fait frémir l’âme. Vous verrez la guerre, non sous son aspect beau et brillant, avec la musique et le battement des tambours, avec les drapeaux flottants et les généraux qui caracolent, mais vous verrez la guerre dans toute sa vérité, avec le sang, les souffrances, la mort... ”
“ Vous entendrez ce sifflement s’approcher de vous en s’accélérant, ensuite vous verrez une sphère noire, un trou dans le sol et l’éclat bruyant de la bombe, après quoi les morceaux se dispersent dans l’espace, dans l’air sifflent les pierres et vous êtes couvert de boue. Ce son vous fera éprouver un sentiment étrange de plaisir et en même temps de peur. Au moment où, comme vous le savez, l’obus vole vers vous, il vous viendra certainement en tête que cet obus vous tuera, mais l’amour-propre vous soutient et personne ne remarque l’angoisse qui vous serre le cœur. ”
“ Oui, les drapeaux blancs flottent sur les tranchées et les bastions, la vallée fleurie est jonchée de cadavres, le beau soleil se couche dans la mer bleue, et la mer bleue, en s’agitant, brille dans les rayons dorés du soleil. Des milliers d’hommes se pressent, regardent, parlent, se sourient ; et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi d’amour et de sacrifice, en regardant ce qu’ils ont fait, ne tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant la vie, a mis dans l’âme de chacun, avec la peur de la mort, l’amour du bien et du beau. ”
“ Son sans-gêne trop grand, l’agitation des bras, la voix et le rire forts qui vous semblaient de l’effronterie vous paraissent, maintenant, comme cet état particulier des bretteurs de l’esprit, que certaines gens très jeunes acquièrent après le danger. Cependant vous penserez qu’il va raconter qu’on est mal au quatrième bastion à cause des bombes et des balles : pas le moins du monde. C’est mal, parce que c’est sale : « On ne peut pas arriver à la batterie », — dit-il, en montrant ses bottes couvertes de boue plus haut que le mollet. ”
“ Son visage et son corps sont bruns, maigres, squelettiques ; un bras lui manque tout à fait, il est désarticulé à l’épaule. Il est assis bravement et s’arrange, mais à son regard mort, vitreux, à sa maigreur effrayante et aux rides de son visage, vous voyez que c’est un être qui a déjà souffert presque toute sa vie. De l’autre côté vous apercevez sur un lit de camp le visage souffrant, pâle et doux d’une femme dont les joues sont colorées d’une rougeur fiévreuse. — C’est la femme d’un de nos matelots. Le 5 de ce mois un obus lui atteignit la jambe, vous dit votre guide. ”
“ Kalouguine ne l’écouta pas jusqu’au bout. — Et moi je sens qu’un de ces jours il se passera quelque chose — dit-il au prince Galtzine. — Et peut-être arrivera-t-il quelque chose aujourd’hui même ? — prononça timidement Mikhaïlov en regardant tantôt Kalouguine, tantôt Galtzine. Personne ne lui répondit. Le prince Galtzine se contenta de froncer les sourcils, jetant un regard par-dessus sa casquette, et après un silence dit : — Une jolie fille, celle qui a le mouchoir rouge. Vous ne la connaissez pas, capitaine ? ”
“ Malgré les paroles et les expressions que j’ai soulignées exprès et tout le ton de la lettre, le capitaine en second Mikhaïlov se rappelait avec un plaisir imprégné de tristesse son ami pâle de province, les soirées passées avec lui dans le berceau, à parler sentiment. Il se rappelait son bon camarade le uhlan, son mécontentement lorsqu’il perdait aux cartes, quand dans son cabinet ils jouaient à un kopek et comment sa femme se moquait de lui. Il se rappelait l’amitié de ces personnes pour lui (il y avait, lui semblait-il, quelque chose de plus du côté de son ami pâle) ”
“ Sans la guerre, on meurt, soit de faim, soit de cataclysme ou d’épidémie. Ce n’est pas la souffrance et la mort qui sont terribles, mais ce qui permet aux hommes de les produire. Le seul mot d’un homme qui, par curiosité, demande de pendre quelqu’un, à quoi un autre répond : « Bon, pendez-le si vous voulez [1] », ce seul mot est plein de morts et de souffrances humaines. Cette parole, insérée et lue, porte en soi la mort et les souffrances de millions d’êtres. Il faut diminuer non les souffrances, les mutilations, la mort corporelle, mais les blessures et la mort spirituelles. ”
“ Volodia éprouva un sentiment terrible. Il lui semblait que tout de suite, le boulet ou l’éclat allait aussi le frapper tout droit dans la tête. Ces ténèbres humides, tous ces sons, surtout le bruit courroucé des vagues, tout semblait lui dire de ne pas aller plus avant, que rien de bon ne l’attendait ici, que plus jamais son pied ne se poserait sur la terre de l’autre côté de la baie, qu’il devait retourner immédiatement, s’enfuir quelque part, le plus loin possible de cet horrible endroit de mort. ”
“ Les lignes noires s’avancaient de plus en plus, entourées de fumée. Les crépitements de la fusillade de plus en plus fréquents se confondaient en un bruit roulant, prolongé. La fumée se levait de plus en plus épaisse, se dispersait rapidement par toute la ligne et enfin se confondait en un nuage bleu où par ci par là brillaient des feux et des points noirs. Tous les sons se mêlaient en un fracas roulant. — L’assaut ! s’écria l’officier, le visage pâle, en donnant la lunette au marin. ”
“ Quand je sortis de la tente, Gouskov marchait autour des bancs et sa personne petite, aux jambes arquées, en bonnet à longs poils blancs usé, se montrait, disparaissait dans l’obscurité quand il passait devant la chandelle. Il prit l’air de ne pas me remarquer. Je lui remis l’argent. Il me remercia et roula les billets qu’il glissa dans la poche de son pantalon. — Maintenant, chez Paul Dmitrievitch, le jeu bat son plein, — commença-t-il. — Je le pense. — Il joue singulièrement, toujours à rebours et ne double jamais. ”
“ Mais ici, sur chaque visage, il vous semble que les dangers, la colère et les souffrances de la guerre ont posé, outre leurs indices principaux, le caractère de la conscience de son mérite, de la noble idée et du sentiment. Tout à coup, un bruit terrible qui fait frémir non seulement l’ouïe, mais tout votre être vous frappe tellement que tout votre corps tressaille. Aussitôt après, vous entendez le sifflement de l’obus qui s’éloigne et la fumée épaisse de la poudre vous couvre ainsi que la plate-forme et les figures noires des matelots qui s’y meuvent. ”
“ Dès que Praskhoukhine, marchant à côté de Mikhaïlov, se sépara de Kalouguine et s’approchant d’un endroit moins dangereux, commençait déjà à se sentir renaître, il aperçut une flamme qui brillait clairement derrière lui et il entendit le cri de la sentinelle : « Mor... tier ! » et ces mots d’un des soldats qui marchaient derrière lui : « Il tombera juste au bastion ! » Mikhaïlov se détourna. Le feu clair de la bombe semblait s’être arrêté à son point culminant, à cette position, où il est impossible de définir sa direction. ”
“ Près du bûcher le plus proche, autour duquel, en se chauffant, nos brosseurs causaient à mi-voix, brillait de temps en temps, sur la batterie, le cuivre de nos gros canons et se montrait la figure de la sentinelle, la capote sur l’épaule, marchant d’un pas cadencé sur le parapet. — Vous ne sauriez vous imaginer quelle consolation c’est pour moi de causer avec un homme tel que vous, — me dit Gouskov, bien que nous n’eussions encore causé de rien. — Seul un homme dans ma situation peut le comprendre ! ”
“ « Tout est fini. Tué ! » pensa-t-il quand la bombe éclata (il ne se souvenait pas si c’était au nombre pair ou impair) . Il sentit un coup et un mal affreux dans la tête. « Dieu, pardonne-moi mes péchés », prononça-t-il en joignant les mains, il se souleva et étourdi, retomba sur le ventre. Sa première sensation, en revenant à lui, fut le sang qui coulait du nez et le mal à la tête qui devenait beaucoup plus faible, « C’est l’âme qui s’en va ! » ”
“ Kozeltzov n’avait jamais été dans ce blindage. Il fut frappé de son confortable. Le parquet était de chêne, un paravent masquait la porte. Deux lits étaient le long du mur, dans un coin une grande icône de la mère de Dieu, encadrée d’or ; devant brûlait une veilleuse rose. Sur un des lits dormait un marin tout habillé, sur l’autre, devant la table où se trouvaient deux bouteilles de vin entamées, étaient assis les interlocuteurs, — le nouveau commandant du régiment et un aide de camp. ”
“ Malgré cette voix lâche en face du danger qui, spontanément, commence à parler en vous, en regardant le soldat, qui, en agitant les bras dégringole la pente de boue glissante et en riant court au galop devant vous, vous faites taire cette voix ; involontairement vous dressez votre poitrine, levez haut la tête et grimpez la montagne glissante. Dès que vous êtes monté un peu, à droite et à gauche sifflent les balles et vous pensez qu’il vaudrait peut-être mieux pour vous suivre la tranchée parallèle à la route. ”
“ Quelques-uns des soldats faisaient la même chose, et en général sur la plupart des visages s’exprimait sinon la peur, du moins l’inquiétude. Ce fait tranquillisait tout à fait Volodia et l’encourageait. « Alors, voilà, je suis sur le mamelon de Malakoff que je m’imaginais mille fois plus terrible ! Et je puis marcher sans saluer les boulets et j’ai même beaucoup moins peur que les autres ! Alors je ne suis pas poltron ! » pensait-il avec plaisir et même avec un certain enthousiasme dans la satisfaction de soi-même. ”
“ Demain, peut-être même aujourd’hui, chacun de ces hommes ira joyeusement et fièrement à la rencontre de la mort et mourra avec bravoure et fermeté ; mais la seule joie de la vie, dans ces conditions de vie qui terrifient l’imagination la plus froide, qui n’ont rien d’humain et pas même l’espoir d’en sortir, la seule joie c’est l’oubli, l’anéantissement de la conscience du réel. Au fond de l’âme de chacun gît cette noble étincelle qui fera de lui un héros, mais cette étincelle se lasse de briller ”
“ Le lieutenant Kozeltzov reconnut immédiatement son frère et s’approcha de lui. — Tu ne me reconnais pas ? — fit-il en souriant. — Ah ! ah ! — cria le cadet. — Comme c’est étonnant ! — Et il se mit à embrasser son frère. Ils s’embrassèrent trois fois, mais la troisième fois s’arrêtèrent comme si cette même idée leur venait à tous deux : pourquoi donc faut-il absolument s’embrasser trois fois ? — Eh ! comme je suis heureux ! — dit l’aîné en examinant son frère. — Viens sur le perron, nous causerons. ”
“ Mais, Gouskov ne remarqua pas la corde qui tendait la tente, il y buta et lâchant le verre, il tomba sur les mains. — En voilà un nigaud ! — exclama l’aide de camp qui déjà tendait la main pour saisir le verre. Tous éclatèrent de rire, même Gouskov, qui frottait sur son genou maigre ses mains qu’il ne pouvait nullement blesser dans cette chute. — C’est l’ours qui sert l’ermite ! — continua l’aide de camp. — C’est ainsi qu’il me sert chaque jour ; il a démoli tous les piquets de la tente. Il trébuche toujours. ”
“ C’est vraiment un brave homme, — remarqua-t-il comme avec indulgence. — Je vis chez lui, et pour moi, c’est quand même un petit soulagement, oui, mon cher les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, ajouta-t-il, et tout à coup, il rougit, confus. Il se leva de sa place en s’apercevant que ce même aide de camp, dont nous causions s’approchait de nous. — C’est un tel bonheur de rencontrer un homme comme vous, — me chuchota Gouskov en s’éloignant de moi. ”
“ Je vous jure que je suis las de cette vie maudite. — De quoi vous plaignez-vous ici ? — dit l’aîné des Kozeltzov, en s’adressant à lui. — Votre vie est très enviable ! Le commissionnaire le regarda et se détourna. — Le danger, les privations, on ne peut rien trouver ici, — continua-t-il en s’adressant à Volodia. — Et quel désir avez-vous, messieurs ? Je ne comprends vraiment pas. S’il y avait au moins des avantages, mais comme ça, il n’y en a pas. Eh bien ! ”
“ Vous comprenez que le sentiment qui les fait agir n’est pas le sentiment mesquin de l’ambition, de l’oubli, que vous avez éprouvé vous-même, mais quelque autre sentiment, plus puissant, qui les transforme en hommes vivant tranquillement sous les obus avec cent chances de mort au lieu d’une à laquelle sont soumis tous les humains et qui vivent dans ces conditions et encore avec le travail incessant, les veilles et la boue. ”
“ Cette pelisse courte que j’ai achetée à un soldat et qui ne réchauffe pas parce qu’elle est toute râpée, (ce disant il me montrait la peau tout à fait rongée) , ne leur inspire pas la pitié ou le respect pour le malheur, mais un mépris qu’ils ne sont pas capables de cacher. Quelle que soit ma misère, — comme maintenant quand je n’ai rien à manger sauf la gamelle et que je n’ai pas de quoi m’habiller, — continua-t-il en rougissant et en se versant encore un verre d’eau-de-vie, — il ne songera pas à me proposer quelque argent, bien qu’il sache pertinemment que je le lui rendrais. ”
“ L’autre, à côté de lui, était couché sur le fond de la charrette. On ne voyait que ses deux mains qui s’accrochaient au bord du véhicule et ses genoux soulevés qui se balançaient de tous côtés comme une chiffe. Le troisième, le visage enflé, la tête entourée d’un bandage, sur lequel était posé son bonnet, était assis de côté, les jambes pendantes vers la route et les mains appuyées sur les genoux, il semblait dormir. L’officier s’adressa précisément à ce dernier. — Doljnikov ! — cria-t-il. — Moi ! — répondit le soldat en ouvrant les yeux et en ôtant son bonnet. ”
“ « À la jambe, ou au bras », s’il est blessé légèrement, ou se tairont sévèrement si sur le brancard on ne voit pas de tête, ou si le soldat est mort ou très grièvement blessé. Aussitôt que vous commencez à gravir la colline, le sifflement voisin de l’obus ou de la bombe vous frappe désagréablement. Soudain vous comprenez tout autrement que vous ne l’aviez fait jusqu’ici la signification du bruit des coups que vous aviez entendus à la ville. Un souvenir quelconque, doux, agréable traversera tout à coup votre imagination. Votre propre personne commence à vous occuper plus que les observations. ”
“ Vous dites de telles choses devant des hommes qui ne me connaissent pas et me voient dans une pelisse usée... parce que... — sa voix s’entrecoupait, de nouveau les mains petites, rouges, aux ongles noirs s’agitèrent de la pelisse au visage, tantôt tourmentant la moustache, les cheveux, le nez ; tantôt frottant les yeux, ou grattant sans besoin les joues. — Eh quoi ! Tout le monde sait ça ! mon vieux ! — continua Sch..., très content de sa plaisanterie, sans remarquer l’émotion de Gouskov. ”
“ Un officier avec un Cosaque allait au trot, mais en apercevant Volodia, il arrêta son cheval, le dévisagea fixement, se détourna et s’éloigna en cravachant sa monture. « Seul, seul ! Personne ne s’intéresse à ce que je vive ou non ! » pensait le jeune garçon, et il voulait vraiment pleurer. En gravissant la montée, devant un haut mur blanc, il entra dans la rue dont les petites maisons étaient écrasées et éclairées sans cesse par les bombes. ”
“ Vous désirez que l’obus ou la bombe éclatent de plus en plus près de vous. Mais voilà que la sentinelle crie encore une fois de sa voix gutturale, forte : « Mor... tier ! » Encore un sifflement, le coup et l’éclat de la bombe. Mais en même temps que ce son un gémissement humain vous frappe. Au même moment que le brancard vous vous approchez du blessé qui, plein de sang et de boue, a un air étrange non humain. Le matelot a une partie de la poitrine arrachée. ”
“ Imaginez-vous cette vie avec ce Paul Dmitrievitch : les cartes, les plaisanteries grossières, l’orgie. Vous voulez dire quelque chose qui bout dans votre âme, on ne vous comprend pas, ou on se moque de vous. On vous parle, non pour vous communiquer une idée, mais pour faire de vous un bouffon si possible. Et tout cela est si vulgaire, si grossier, si vilain ; et vous sentez toujours que vous êtes un subalterne. On vous le fait toujours sentir. C’est pourquoi vous ne pouvez comprendre le plaisir de parler à cœur ouvert avec un homme comme vous. ”
“ Les funérailles vous sembleront un spectacle militaire très beau, le son de la musique, de magnifiques sons de guerre ; mais à ce spectacle et à ces sons, vous n’associerez pas l’idée claire, subjuguante des souffrances et de la mort, comme vous l’avez fait à l’ambulance. Après avoir passé l’église et la barricade, vous entrerez dans la partie de la ville la plus animée. Des deux côtés, des enseignes de boutiques, de cabarets. Les marchands, les femmes en chapeau et en fichu, les officiers élégants, tout parle de la fermeté d’esprit, de l’assurance et de la sécurité des habitants. ”
“ Et la figure timide, innocente et jolie de Volodia, disposait envers lui les officiers. Le plus ancien de la batterie, un capitaine, pas très grand, roussâtre, avec une petite mèche de cheveux collée aux tempes, élevé dans les vieilles traditions de l’artillerie, le cavalier des dames, et qui posait pour le savant, interrogea Volodia sur ses connaissances en matière d’artillerie, sur les inventions nouvelles, et raillait affectueusement sa jeunesse, son visage joli, et, en général, se montrait paternel, ce qui était très agréable à Volodia. ”
Termes fréquents
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