“ Ceux qui se haïssent ne peuvent se juger. Les Français qui s’étaient combattus pendant la Révolution ont continué leur lutte dans l’histoire. Pour les fidèles du drapeau blanc, l’émigration était l’exode héroïque grâce auquel le principe de la légitimité s’était défendu, conservé intact, imposé au respect du monde, et rétabli victorieusement en France. Pour les soldats du drapeau tricolore, l’émigration était un crime et le plus scélérat, la trahison armée contre la France, un assassinat de la patrie. Les confidences de La Ferronnays et de sa femme livrent toute l’âme de ces émigrés. ”
É. Lamy
Résumé
“En émigration”, est une œuvre de É. Lamy. Des thèmes tels que La Ferronnays, la France ou l'Europe y sont abordés.
Citations de En émigration (É. Lamy)
“ Au milieu des culbutes de l’Europe, le Roi et ses fidèles continuent leur paisible vie accoutumée. On dirait qu’un petit ressort, car tout est petit ici, fait remuer, parler, agir toute cette petite mécanique ; aux mêmes heures, chaque petit acteur a la même petite pensée, fait le même petit geste ; il n’y a de grand que l’importance qu’ils donnent à leurs fantaisies où à leurs plaisirs. Nous n’avons plus d’autre champ de bataille que celui de nos querelles et de nos chasses, plus d’autres positions à disputer que notre place à table et au jeu du Roi. ”
“ La reconnaissance de La Ferronnays rêvait d’un héros. Le Duc de Berry n’en avait pas la mine. La taille trop courte, les épaules trop hautes, le front trop bas, les yeux trop à fleur de tête, c’était un corps tout en trop et en trop peu. Son âme ressemblait à son corps. Il était la preuve qu’il peut y avoir des enfans abandonnés, même sur les marches du trône. Jusqu’à dix ans, il avait connu la solitude à Versailles : le Comte d’Artois, son père, était toujours envolé en galanteries ”
“ Bien que le livre où M. le marquis de Beauregard met ces vérités en relief s’achève avec la victoire, l’impression laissée par les confidences de l’exil n’est favorable ni aux émigrés ni à leurs princes. Pour être juste, il faut ajouter que les partis comme les femmes ne sont pas toujours en beauté, et que l’émigration fut l’âge ingrat de la légitimité. Louis XVIII n’était pas apte à toutes les fortunes, et l’exil ne lui laissait que les défauts de ses qualités mêmes. Pour ne pas abjurer sa foi en son droit partout oublié, il lui fallait ne vivre que par le souvenir. ”
“ On se rappelle quel avait été, à son premier voyage en Suède, l’enthousiasme de La Ferronnays pour Gustave IV. On pourrait croire que ce souvenir le disposait mal pour Bernadotte. Non. S’il sait reconnaître et aimer ses princes même loin de leur trône, il aime aussi la puissance royale en soi, il la salue en tous ses dépositaires, et il les pare d’abord de toutes les bienfaisantes vertus qu’il voit en elle, quitte à se déjuger, car, si son premier coup d’œil est respectueux, le second est observateur. ”
“ Cette féminité, qui fut toujours la faiblesse des Bourbons, est, chez presque tous ces princes d’émigration, tout le signe de la race. Chez le vieux Condé du moins, l’amour ne fait pas tort à la bataille, mais le Comte d’Artois vit avec Mme de Polastron, si épris qu’il ne peut se séparer d’elle, et cette lâcheté de l’amour, qui seule éloignait des batailles le prince, rend suspect son courage de soldat. Le Comte de Provence lui-même, que la nature a désarmé de tentations, se donne le ridicule de galanteries semblables à sa royauté. ”
“ Napoléon toujours, Napoléon partout ! L’homme que Louis XVIII croyait condamné par l’Europe comme ennemi public, était toujours pour l’univers, les émigrés exceptés, le plus grand des hommes, le plus redoutable des adversaires : son alliance de famille, ses libéralités, sa gloire plaidaient sa cause jusque dans le palais de ses ennemis. Et, pour ouvrir contre un tel rival une chance aux Bourbons, il fallait qu’il fût vaincu par l’Europe et qu’il fût abandonné par la France. ”
“ Mais le rire sied contre les déceptions et la misère, pas contre le deuil. Le sérieux est la décence du malheur. Il y avait une grande pitié prête dans le monde pour cette aristocratie qui perdait tout à la fois : mais cette pitié fut déconcertée quand, après la mort du Roi et l’exécution des plus illustres victimes, ces familles, toutes atteintes, continuèrent à faire de l’esprit, des vers, à jouer la comédie, et à danser en exil, tandis que la chute du couteau sur les têtes des amis et des proches marquait en France la mesure. ”
“ La Révolution, en mettant chacun à la place que lui valent son intelligence et ses mérites, a changé le monde... Vos maîtres n’ont eu ni la force ni le courage de conserver leur couronne, ils n’y ont plus de droits. Ce n’est plus que comme un don qui leur serait fait, et en acceptant les conditions qui leur seraient imposées, qu’ils peuvent espérer de remonter sur leur trône. ”
“ Tandis que l’Europe devient une plus grande France, que Napoléon règne sur l’une et sur l’autre, modifie la puissance des princes, les frontières des peuples, l’âme de la société, et renouvelle tout par un travail prodigieux et simultané de renversement et de reconstruction, dans un coin de ce monde en travail, un petit groupe d’oisifs est immobile autour d’un homme perclus, et l’homme perclus dit : « Rien n’est changé. » Ce petit groupe s’appelle une Cour, et appelle son chef le Roi. Il a de la royauté une puissance : il ne laisse pas arriver la vérité jusqu’à lui. ”
“ Ce qui est certain, c’est qu’ils n’ont pas conscience d’être traîtres, pas même soupçon de se tromper, et qu’ils ne croient pas combattre la France, mais la servir. La France est pour eux la société formée par les siècles, couronnée par une monarchie puissante, hiérarchisée en trois ordres, de telle sorte que trois aristocraties, celle du sang, celle de la vertu, celle de l’intelligence laborieuse, protègent et contiennent la multitude. ”
“ Même quand, à ces désordres, a succédé une sorte de régularité, que la princesse de Monaco est devenue princesse de Condé, que la mort de Mme de Polastron a rendu le Comte d’Artois tempérant et pieux, qu’il n’y a plus assez d’émigrés pour continuer les fautes militaires, que Louis XVIII conduit seul les affaires royales, qu’il entretient des informateurs en France et des représentans auprès des souverains étrangers, que l’aventure a pris l’apparence d’un gouvernement, il reste, marque indélébile, vice originaire, la persévérance dans les illusions. Tout garde un air d’irréalité. ”
“ Ils voient dans la durée de cette anarchie, outre leur dommage personnel, la ruine des institutions nationales, la décadence de la nation elle-même : l’émancipation philosophique, le régime électif, la souveraineté du nombre, dogmes nouveaux, leur semblent mortels. Ils veulent sauver de ces périls la France des siècles, qu’ils continuent à aimer, ils veulent rétablir ce qui était hier le droit pour tous et qui n’a pas cessé d’être le droit pour eux. ”
“ III Si la foi de La Ferronnays en la monarchie était à l’épreuve de tous les désenchantemens que peuvent causer les princes, ces expériences n’avaient pas été perdues pour sa raison. Guéri des aventures, fussent-elles héroïques, il avait appris que les plus nobles sentimens, l’intrépidité du caractère, la religion des principes ne suffisent pas à rendre le trône et aident parfois à le perdre. Il comprenait que les souverains de l’Europe n’étaient pas des chevaliers armés pour la justice, mais des mandataires attentifs et calculateurs d’intérêts et d’égoïsmes nationaux. ”
“ C’était la misère, mais la misère est l’épreuve que la jeunesse supporte le mieux. Le corps a ses énergies intactes, et l’imagination, que l’expérience n’a pas encore intimidée, jette sur l’indigence des réalités les voiles superbes des rêves. Il apprenait le métier, n’avait pas besoin d’apprendre le courage, et il avait fait ses preuves quand, le 18 avril 1797, l’armistice de Leoben donnant à l’armée de Condé quelque repos, il reprit avec son père la route de Brunswick. ”
“ Qu’une entreprise, un espoir, une idée lui apparussent, il les saisissait avec toutes ses forces sans emploi, et, d’une ardeur égale, fuyait dans tous les projets son oisiveté. A peine tracés, il prétendait les accomplir, et lorsque les faits, qui ne sont pas courtisans, lui résistaient, comme il n’avait pas dans l’esprit des pensées de rechange, il sentait tout son bonheur engagé dans ce qui lui échappait. Alors il s’abattait en désespoirs ou se révoltait en violences, se vengeait sur les gens des déceptions que lui causaient les choses, paraissait méchant quand il n’était que malheureux. ”
“ Condamner les émigrés au nom du droit révolutionnaire qu’ils ne voulaient pas admettre, ou condamner les révolutionnaires au nom du droit traditionnel qu’ils détruisaient, est d’une égale injustice. Au lieu de supposer la volonté perverse partout où apparaît l’erreur, il est plus conforme à la vérité et à notre honneur de reconnaître que souvent nous faisons le mal sans le vouloir, parfois en cherchant le bien. Quand nous pesons la responsabilité des hommes, l’essentiel n’est pas de savoir s’ils nous paraissent coupables, mais s’ils ont cru l’être. Les émigrés ne croyaient pas l’être. ”
“ Voulût-on en appeler aux armes, c’est en France encore qu’étaient les champs de bataille. Les insurrections de la Vendée, de la Bretagne, du Calvados, de Lyon, du Midi causèrent à la République d’autres soucis que l’armée des Princes. Elles prouvèrent que, pour trouver des armées parmi les mécontens de toute classe et de toute région, il eût suffi aux émigrés d’attendre. Ils auraient fourni à ces tentatives qui ne surent pas se concerter la force d’unité qui est dans toute noblesse ; ils auraient, noblesse militaire, organisé ces soldats qui manquèrent de chefs. ”
“ La grandeur tragique de leurs maux déchoit dans la vulgaire immoralité de leurs mœurs, et ils ne semblent princes que par leur droit à vivre au-dessus du devoir. Ces habitudes que nulle pudeur ne cache donnent le ton à l’émigration, scandalisent l’Europe, et desservent auprès d’elle la noblesse française. ”
“ Les plus dévoués et les plus résolus courent à la guerre contre la Révolution, mais on ne sait ce qui l’emporte de leur bravoure ou de leur légèreté. Lisez les Souvenirs, S’agit-il de se battre, « on voit jusqu’aux malades se faire apporter sur des matelas. » Mais ils se battent moins pour le succès de leur cause que pour l’honneur de leur nom ; ils aiment de la guerre les dangers, pas la patience obscure et immobile. Au camp, il leur faut, comme à Versailles, l’esprit, les galanteries, le jeu. ”
“ Le Duc de Berry arrive à son tour. Il est seul, les Montsoreau ont un foyer ; il aime la conversation, les Montsoreau ont de l’esprit ; il joue de la flûte, les Montsoreau ont un piano : il n’en faut pas tant pour lier les gens. « Il semblait vraiment s’attacher à nous, surtout à ma mère, qu’il prit l’habitude d’appeler « mutter ». On lui présente Auguste ; entre le soldat et son colonel l’égalité des âges rend moins distante l’inégalité des grades, la sympathie du prince fait les avances au pauvre gentilhomme. ”
“ Il fut un des très rares hommes à qui la puissance ait apporté la sagesse. Comme le roi, le parti royaliste se trouva transformé, et nombre d’émigrés, rendus à la fois à la France et au bon sens, se signalèrent par leur promptitude à discerner dans la Révolution l’œuvre définitive, par leur fidélité à défendre contre les retours de la monarchie absolue un commencement de libertés publiques, par leur amour de leur temps et de leur pays. ”
“ Le Roi tenu pour captif, la noblesse attendait les ordres et les exemples des Princes. Le signal de l’émigration est donné par les Comtes d’Artois et de Provence ; le ralliement est un sauve-qui-peut. Aucune des conséquences n’apparaît à ces conducteurs d’hommes ; ils ne s’inquiètent pas si leur fuite menaçante ne sera pas la perte du Roi, leur frère, qu’ils prétendent défendre ; en attendant, ils ne sont d’accord que pour l’annuler ; loin qu’ils se dévouent à la solidarité familiale, ils montrent les préoccupations personnelles qui rompent les dynasties en factions ”
“ Après quoi le secrétaire pèse les chances de la légitimité en France. Sans nier que l’ancienne dynastie ait encore des fidèles, il déclare que l’ancien régime n’a plus de partisans. Il affirme que le grand obstacle à la royauté est la famille royale, parce que les plus confians dans l’institution ne le sont pas en ses représentans. Il répète l’opinion anglaise, qui a fait connaître « les uns comme adonnés aux pratiques d’une dévotion excessive, les autres comme peu mesurés dans leur conduite. » Il constate que cette race féconde en princes n’a pas d’hommes. ”
“ Quand La Ferronnays arrive à Dresde, Napoléon a surpris les alliés par la promptitude de son retour offensif ; une bataille est imminente. Qui aurait le loisir de songer à Sa Majesté Très Chrétienne et à son ambassadeur ? « Sans uniforme, dans un moment où l’on n’a d’égards que pour ceux qui se battent, » sans patrons assez chauds pour tempérer les premières froideurs de Nesselrode qui sont un congé, il se sent si délaissé, si perdu, qu’il en tombe malade à mourir. Mais il est dans sa nature, même quand il désespère, de continuer la lutte. ”
“ Il était la décadence d’une race, il avait de la vieillesse le stigmate le plus triste, le retour à la puérilité : un enfant, avec quelques bons instincts et tout l’inachevé de l’enfance, tenait du droit monarchique le droit de gouverner les hommes, la future couronne de France. ”
“ Une suite de révoltes change cette société en une autre où la royauté n’a plus de pouvoir, l’Église plus de liberté, la noblesse plus d’existence, où la collaboration des trois ordres abdique dans la dictature du Tiers, où cette légalité nouvelle, viciée dès l’origine par les violences de Paris, est impuissante à dompter l’anarchie de la foule. ”
“ Leur vie est emportée dans la grande tempête, leur avenir menacé par la Révolution, leur intérêt lié à la cause royale, leurs fonctions les attachent au Duc de Berry. S’ils ne dirigent pas, ils voient. Ils savent ce que leurs maîtres pensent, et que penser de leurs maîtres. Et, comme ils ne se cachent rien l’un à l’autre, il y a, dans leurs confidences de chaque jour, de curieux détails sur les faits, et le plus sincère des jugemens sur les personnages. ”
“ La Russie a besoin que le gouvernement de la France respecte l’indépendance des autres États : cette indépendance, que la Russie exige pour elle-même, elle ne saurait l’enlever à la France en y installant par la force un gouvernement. ”
“ Les Bourbons n’ont plus qu’une puissance, entraîner dans leur ruine ceux qui les soutiennent. L’obstination de Gustave IV à les défendre paraît aux Suédois la preuve la plus certaine de sa folie. Ils le chassent le 13 mars 1809, le remplacent par son frère et, comme celui-ci est sans enfans, élisent pour prince héritier Bernadotte, parce qu’ils croient être agréables à Napoléon. La légitimité a perdu le seul souverain qui lui fût resté fidèle, et ce souverain est un insensé. ”
“ Que nous jugeons mal ce qui se passe en dehors de nous et de nos préjugés ! Nous nous obstinons à nous croire au-dessus des hommes de la Révolution. Celui que je viens de voir m’a prouvé le contraire. ”
“ La maison de France ne saurait manquer à cette union des souverains légitimes contre un génie usurpateur, elle ne peut être représentée que par ses princes sur les champs de bataille. La défense du droit monarchique par le courage militaire est l’entreprise où La Ferronnays tente d’entraîner le Duc de Berry. « Il me paraît impossible, — écrit-il à la veille d’Austerlitz, — qu’il continue à traîner sa vie inutile à Londres quand encore une fois le feu va prendre à l’Europe. » ”
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