“ Caragut sentit sa poitrine se contracter. La brutalité de la discipline lui apparut dans toute son horreur. On les emmena dans des chambrées où on leur désigna des lits vacants, sans draps. Hébété, éperdu, ne voyant hommes et choses qu’à travers un brouillard, comme dans un rêve, brisé de fatigue, — outre la nuit passée en wagon il était resté debout l’avant-veille, pour finir son travail — Caragut se mit au lit où il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil de plomb. ”
Citations sur “Caragut”
“ Il me manque un homme de corvée, c’est à vous à reprendre. Désagréablement tiré de ses songes, Caragut sauta de son lit. Ses traits s’assombrirent et les sourcils se contractèrent sous la pression d’une pensée douloureuse. Ce caporal Balan dont il s’était fait un ennemi, en refusant de lui servir de domestique, venait en se dressant devant lui, de faire évanouir brusquement ses rêves de félicité ! ”
“ Je voudrais bien t’y voir, bougonna Laugère, tu verrais si tu ne ferais pas comme les camarades. Quand tu aurais soif ou faim, et qu’on cacherait les vivres, que tu aurais affaire à des brutes qui ne te comprendraient même pas, tu verrais s’il n’y aurait pas de quoi te rebiffer ! Caragut allait répliquer : « qu’alliez-vous faire là-bas ? » ”
“ Diable ! la terre est grande, et il y a d’autres mondes... que de travail vous lui donneriez, à votre bon Dieu, s’il était forcé de s’occuper de tout ! Et Caragut revoyait la sœur, gesticulant, faisant aller les bras perdus dans les grandes manches de sa robe, ce qui lui donnait l’aspect d’une chauve-souris voltigeant en plein soleil. Elle finissait par se retirer, ses tentatives restant infructueuses également près de la malade, mais demandant l’autorisation de revenir, déclarant qu’elle aimait les personnes franches. ”
“ Le jour du tirage Caragut dut partir seul au Palais de l’Industrie, où se faisaient les opérations, l’Hôtel de Ville n’étant pas encore reconstruit. Le père, en proie à un accès de fièvre, ne pouvait l’accompagner, mais il promettait d’aller l’attendre à la sortie, quand il se sentirait mieux. Son tour arrivé de mettre la main dans le sac, Caragut amena le no 28. Il devint pâle comme un condamné à mort. Arrivé à la porte, dans la foule des parents et amis des conscrits attendant de l’autre côté de la voie, le long des trottoirs, il chercha un regard ami ”
“ Une fois couché, il se tut et la nuit se passa sans nouvel incident. Le lendemain, au coup d’œil méchant que lui lança Balan, lorsqu’ils se trouvèrent face à face, Caragut comprit que l’autre n’avait pas digéré sa mésaventure et que, s’il n’était pas certain d’en connaître les auteurs, il avait du moins, de fortes présomptions. Il se promit d’être sur ses gardes et de ne pas lui fournir l’occasion de le « baiser » selon le terme adopté, c’est-à-dire de ne pas lui fournir l’occasion d’une punition salée. Justement, il était de chambrée avec ses deux voisins de lit : Mahuret et Brossier. ”
“ Après une halte de quelques minutes, les bataillons de Brest continuèrent leur chemin pour rentrer en ville, pendant que celui de Pontanezen regagnait son campement dont il n’était pas éloigné. Caragut était devenu soucieux, malgré les plaisanteries de Mahuret ; à deux ou trois reprises, pendant le pseudo-combat, il avait vu se profiler, au bout de son fusil, les silhouettes de quelques-unes de ses bêtes noires ; et, palpant dans sa poche, les cartouches qu’il avait cachées, l’idée d’avoir des cartouches à balle hantait son cerveau... Ce serait si facile ! ”
“ À une heure du matin, lorsque Caragut rentra de sa deuxième faction, qu’il avait montée dans la cour, près des salles de discipline, non loin du logement de l’adjudant Verduret, il trouva Bracquel sur le pas de la porte qui lui demanda si Verduret était bien entré chez lui, s’il était couché, ou s’il ne l’avait pas vu se promener dans le quartier ? Pour en être plus sûr, il appela un homme de garde qui alla s’assurer qu’il n’y avait plus de lumière chez l’adjudant. Caragut entra au poste. Tous les hommes étaient debout en train de rigoler. ”
“ Caragut a dit que je l’emmerdais. Au premier coup de gueule, les hommes de la chambrée s’étaient vivement dispersés, s’occupant à démonter et à frotter d’une façon inaccoutumée, les pièces de leur fusil. Mahuret interpellé répliqua qu’il n’avait rien entendu. — Oh ! ça c’est trop fort ! hurla Balan. Dis donc, Loiry, tu as entendu, toi ? Loiry s’approcha de Balan et lui souffla dans l’oreille : — Dis donc, espèce de fourneau, tu n’as pas fini d’emmerder les hommes ! si jamais tu portes ce motif-là, je te casse la gueule. ”
“ Tantôt c’est son fusil à nettoyer, tantôt c’est son ceinturon ou son sac à astiquer, une autre fois c’est son lit à faire, il n’en finit jamais. Il emploierait bien toute la compagnie à son service s’il osait. — Puisque l’on est assez bête pour lui faire son fourbi, répliqua Caragut. ”
“ Caragut fit, au dos de la vareuse à Mahuret, deux plis qu’il ramena en arrière, pendant que celui-ci bouclait son ceinturon ; c’est ce que, dans le métier militaire, on nomme élégamment « se tirer au cul » tandis que « tirer au cul, » sans le pronom, signifie se refuser à toute besogne. En voyant filer son camarade, Caragut hésita un instant, s’il devait le suivre ; mais le vide de ces flâneries, à travers les rues de Brest, où le soldat doit toujours avoir le bras en l’air pour saluer les officiers de tous grades et de toutes armes qui y pullulent ”
“ Après la sonnerie du clairon annonçant la fin de l’exercice, il avait couru, comme les autres, du côté de la chambrée ; arrivé à son lit, il s’était débarrassé de tout son fourniment et après avoir placé son fusil au râtelier d’armes, il s’était assis songeur, les bras croisés, au bord du lit, totalement étranger à ce qui se passait autour de lui. — Eh ! dis donc, Caragut, fit un de ses voisins, allant vers lui, qu’est-ce que t’as donc qui ne va pas ? Tu nous fais une mine à porter le diable en terre. Il faut te secouer, mon vieux. ”
“ Peut-être, qu’en face de l’incompréhensible bêtise de son amoureux, elle aussi avait renoncé à le dégeler et répondu aux avances de quelque autre soupirant moins timide. Jusque-là, la famille Caragut avait vécu comme la moyenne des ouvriers, gagnant à peu près leur pain ; n’étant ni bien ni mal, subissant sans trop s’en apercevoir cette vie végétative, lot de ceux qui produisent. ”
“ Les hommes, toujours courant, mirent baïonnette au canon, mais pas un n’en aurait eu le temps s’il se fût agi d’un combat réel. Pendant plusieurs minutes ce fut une pétarade épouvantable ; les hommes s’excitaient au bruit, tentaient de franchir les haies, d’escalader les talus, envoyant des coups de fusil à tort et à travers, véritablement affolés de bruit et de mouvement. Caragut, comme les autres, avait dû s’avancer à l’assaut, s’escrimer à escalader des talus qu’il « fallait enlever. » ”
“ Le détachement arrivait de Brest et était à peine débarrassé de son attirail, midi venait de sonner. Caragut éloigné du poste de quelques pas, était absorbé dans la contemplation d’un navire évoluant pour sortir du port ; deux hommes faisaient la manœuvre du magnifique pont tournant qui enjambe la Penfeld [1] , afin de livrer passage au navire en partance, lorsqu’il vit ses camarades sortir tumultueusement du poste, baïonnette au canon ; il n’eut que le temps de courir prendre son fusil et de se ranger avec eux le long de la façade du corps de garde. ”
“ Apporte-moi ma gamelle, dis, Mahuret ! fit Caragut qui voyait son copain se diriger vers la porte. Dehors, du côté des cuisines, on entendait les cris de soldats qui en faisaient le siège. Voulant tous pénétrer à la fois, ils se bousculaient, se poussaient, s’invectivaient et s’empêchaient d’entrer en se serrant les uns contre les autres. Ces défenseurs de la Patrie avaient l’air d’une bande de sauvages affamés se précipitant à la curée. Ceux qui réussissaient à s’emparer d’une gamelle avaient toutes les peines du monde à la préserver de la bousculade et à la porter intacte. ”
“ Caragut qui ne voulait pas prêter le flanc aux sévérités de Bracquel, s’escrima, de son mieux, sur ses courroies, mit toute sa science à faire reluire ses cuivreries. Aussi, quand sonna l’appel de la garde, courroies et boutons reluisaient comme des miroirs. Un quart d’heure de marche devait suffire, il est vrai, pour les rendre ternes de nouveau, et détruire tous les artifices de l’arrangement exigé, mais les minuties du métier exigent que cela brille, au moins jusqu’à l’inspection. ”
“ Des ouvriers faisaient de l’ordre, d’autres s’escrimaient à goudronner, à peindre, à charrier des objets. Caragut se demandait à quoi pouvait être utile une patrouille dans ce monde de travailleurs. Peut-être, songeait-il, a-t-on peur que quelque ouvrier emporte dans sa poche une de ces ancres que son poids cependant, devait mettre à l’abri d’une tentative d’enlèvement. Il souriait en lui-même de sa réflexion, lorsqu’il vit le caporal se diriger vers deux ouvriers assis à l’abri d’une pile de bois et qui n’avaient point vu venir la patrouille. ”
“ Chacun se tira de son côté : ce fut une véritable envolée. Caragut qui avait enlevé son couvre-pied, et ne perdait pas Balan de vue, d’un bond fut sur lui, lui jetant le couvre-pied sur la tête, et lui emmaillotant les bras, tout en le maintenant sur le lit de Yaumet où il l’avait renversé, Mahuret et Perry lui empoignèrent chacun une jambe pendant que Grosset qui s’était préalablement armé d’une patience et d’une brosse qu’il avait trempée dans une gamelle à cirage presque liquide, se mit en devoir d’astiquer consciencieusement. ”
“ Quervan me faisait répondre pour expliquer qu’il ignorait ce que contenait la lettre précédente, et envoyait un tas de recommandations à sa promise, lui demandant de l’attendre, qu’il l’aimait bien et pensait toujours à elle ; qu’il se marierait sitôt qu’il serait retourné au pays. Je crois même que ce qui le rendait si triste, c’était de se sentir ainsi éloigné d’elle. Pauvre diable, il n’est pas près de la revoir. — Et tout ça, dit Caragut, c’est dû à cette vieille vache de Raillard, c’est lui qui l’a surexcité, c’est son intervention qui a amené l’explosion. ”
“ Si l’on y ajoute la morgue que donne l’habitude du commandement, la certitude de n’être jamais contredit, la facilité de se décharger sur les inférieurs de toute la bile et les rancœurs que causent les supérieurs, on comprendra que si le simple soldat fournit le gendarme et le sergot, l’officier fournira facilement le directeur de prison. Caragut se disait qu’en votant le volontariat d’un an et les vingt-huit jours, la bourgeoisie elle-même venait de faire une brèche à ce mur de mensonges et d’impostures que la convention avait élevé entre le public et l’armée. ”
“ La neige tombait toujours drue et froide, cinglant les visages, s’attachant aux vêtements, se fondant à la chaleur du corps qu’elle enveloppait d’une humidité glaciale. Caragut ne dérageait pas. Par moments l’envie le prenait de jeter son fusil dans la cour et de se refuser à la manœuvre coûte que coûte. N’était-ce pas idiot-de les tenir ainsi, sans nécessité aucune ? Mais, il se raisonnait, soutenu par l’espérance toujours logée en quelque coin du cerveau de l’homme, se disant que ses misères auraient une fin ; mais le moindre choc eût suffi pour donner lieu à l’explosion. ”
“ Et la section dut exécuter toute une série de mouvements, aiguillonnée par les injures de Losteau et les glapissements de Bouzillon qui s’agitait dans l’orbe de son supérieur. Dans l’exécution d’une volte-face, le pied de Caragut vint à broncher sur une pierre. La torsion du nerf, le fit plier un genou en terre. Losteau se précipita sur lui, le poing en avant. — Brute ! cochon ! saligaud ! vous êtes déjà saoul, ce matin, que vous ne tenez pas sur vos quilles ! Je vais vous apprendre à vous tenir, moi ; c’est avec une trique qu’il faut vous mener ! et le poing s’éleva pour frapper. ”
“ L’appel fait et rendu, l’ordre de rompre fut donné et les hommes rentrèrent en hâte dans les chambrées où, heureux de se sentir délivrés pour la journée de la monotonie des exercices, ils eurent vite fait de se débarrasser de leur fourniment, n’attendant plus que l’heure de la soupe pour s’envoler hors de cette cage, autrement dit caserne. — Sors-tu, après la soupe ? demanda Mahuret à Caragut, lorsqu’ils eurent remis fusils et sacs en place. ”
“ Caragut étant resté éveillé tout le temps, vit à un certain moment, une ombre se dirigeant vers son lit, il ne dit rien, mais allongeant doucement son bras au-dessus de sa tête, saisit l’un de ses godillots suspendus à une patère et le lança de toute sa force sur l’ombre qui s’approchait. Bien dirigé le godillot donna du talon sur la tête du farceur qui se mit à gueuler comme un âne, en se sauvant, et criant à Balan d’allumer la chandelle. ”
“ Si mon Pouliard rentre avec de l’argent, il aura de la veine. — C’est beau, tout de même l’armée ! fit ironiquement Caragut. C’est une grande famille, nous dit-on. Elle est propre la grande famille ! On s’y exploite aussi salement que dans la petite. — Et, note bien, que Pouliard étant une bonne bête, on ne s’est pas mis en frais d’imagination pour trouver un prétexte et le menacer de salle de police ; mais s’ils avaient eu affaire à un type moins facile à influencer, ils auraient corsé le prétexte, voilà tout ! ”
“ En s’en allant, il exprima au capitaine sa satisfaction de la bonne tenue des recrues. Parla du Drapeau, de la Patrie, de la France, de la Discipline, et de l’Autorité Paternelle des chefs, et s’en fut raconter son petit boniment à la compagnie suivante. L’ordre étant donné de rompre, chacun s’occupa de serrer tout son attirail. — Dis donc, Mahuret, fit Caragut, tout en remontant son fusil, est-ce que c’est en l’honneur de la visite du colonel, qu’ils ont fait du feu, aujourd’hui, dans la turne ? ”
“ Aussi, malgré l’acharnement de Raillard, peut-être même un peu à cause de cet acharnement qu’il laissait voir, ce qui a dégoûté le conseil, ils se sont contentés de mettre dix ans à Quervan. — Dix ans ! c’est payer bien cher une méchante calotte. — Sans compter que Raillard ne l’avait pas volée. À ce mufle-là, ce n’est pas une calotte qu’il faudrait envoyer, c’est un coup de fusil ! Quand je pense à ce que lui et Rousset nous ont fait endurer cet hiver ! — Oui, ajouta Caragut, mais comme il en cuirait pour celui qui le crèverait, personne ne se risque. ”
“ Mais comme ils ne sortaient pas de la chambrée, la théorie fut, dès l’abord, des plus sérieuses. Dans la section où se trouvaient Caragut et Mahuret, c’était Bouzillon qui, avec les caporaux Balan et Luguet, inculquait aux soldats les principes de la politesse militaire envers les gradés,. Bouzillon expliqua d’abord que tout inférieur doit le salut à ses supérieurs : Le salut, hors du service, dans les endroits publics, se fait en portant la main droite ouverte au képi, ou au schako, le coude écarté, à la hauteur de l’épaule, la paume de la main tournée en dehors... ”
Gérard de Nerval,
Voyage en Orient
“ De toutes les suppositions qu’entasse Caragueus pour repousser les avances de la femme de son ami, celle-là paraît être la plus victorieuse. — Pauvre homme ! dit-elle avec compassion ; personne, en effet, ne pourra te toucher avant que tu aies fait cinq ablutions d’un quart d’heure chacune, en récitant des versets du Coran. Va-t’en à la fontaine, et que je te retrouve ici quand je reviendrai du bain. — Que les femmes de Stamboul sont hardies ! s’écrie Caragueus, resté seul. Sous ce féredjé qui cache leur figure, elles prennent plus d’audace pour insulter à la pudeur des honnêtes gens. ”
