“ Puis, appelant : Pouliard ! Pouliard ! Où est-il donc cet animal ? Où diable a-t-il pu passer ? — Voilà ! sergent, voilà, fit une voix pâteuse, partant du fond de la chambrée ; qu’est-ce qu’il y a ? et Pouliard, flageolant sur ses jambes, l’air encore plus abruti, s’amena devant Loiseau. — Vous ne vous rappelez donc pas, souffla ce dernier à l’oreille du pochard, que vous avez donné rendez-vous à Bouzillon, il nous attend à la cantine. — Hein ! fit Mahuret, s’adressant à Caragut, Pouliard en a-t-il une biture, ce qu’il est fadé le bonhomme ! Ils sont en train de finir de le plumer. ”
Résumé
"La Grande Famille" de Jean Grave, publiée à l'ère de l'embourgeoisement croissant en France, explore avec acuité la vie quotidienne des soldats dans les casernes, à travers les expériences de personnages comme Caragut, Mahuret ou Balan. L'œuvre dépeint la rigueur hiérarchique, la dureté des conditions de logement et l'aliénation subie par les soldats, tout en mettant en lumière les tensions entre les classes sociales.
Les thèmes de la discipline, de l'obéissance et de la camaraderie dominent, illustrés par des scènes de chambrée, de réveils brutaux ou de rituels militaires. Grave, à travers ce récit, critique l'idéologie de l'armée et les illusions propagandistiques, soulignant les contradictions entre les discours officiels et la réalité des troupes.
Citations de La Grande Famille (Jean Grave)
“ La neige tombait toujours drue et froide, cinglant les visages, s’attachant aux vêtements, se fondant à la chaleur du corps qu’elle enveloppait d’une humidité glaciale. Caragut ne dérageait pas. Par moments l’envie le prenait de jeter son fusil dans la cour et de se refuser à la manœuvre coûte que coûte. N’était-ce pas idiot-de les tenir ainsi, sans nécessité aucune ? Mais, il se raisonnait, soutenu par l’espérance toujours logée en quelque coin du cerveau de l’homme, se disant que ses misères auraient une fin ; mais le moindre choc eût suffi pour donner lieu à l’explosion. ”
“ Les maisons carrées, blanches, avec leurs toits de tuiles rouges, semblaient si petites, avaient un aspect si propre, si gai, qu’enthousiasmé, Caragut s’était levé pour mieux admirer, mais cela avait filé en un clin d’œil, lui laissant une sensation de fraîcheur et de plaisir. S’ils n’avaient pas encore endossé l’uniforme, les recrutés commençaient à se ressentir de l’esprit de militarisme. En approchant de Brest, le train ayant pris des voyageurs, les futurs soldats se mirent aux portières et firent des amabilités — de troupier — aux femmes pour les décider à monter dans leur compartiment. ”
“ Caragut sentit sa poitrine se contracter. La brutalité de la discipline lui apparut dans toute son horreur. On les emmena dans des chambrées où on leur désigna des lits vacants, sans draps. Hébété, éperdu, ne voyant hommes et choses qu’à travers un brouillard, comme dans un rêve, brisé de fatigue, — outre la nuit passée en wagon il était resté debout l’avant-veille, pour finir son travail — Caragut se mit au lit où il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil de plomb. ”
“ Caragut se disait qu’en votant le volontariat d’un an et les vingt-huit jours, la bourgeoisie elle-même venait de faire une brèche à ce mur de mensonges et d’impostures que la convention avait élevé entre le public et l’armée. La bourgeoisie ayant toujours eu dans son sein, des mécontents qui ne craignent pas de lui dire quelques vérités, leur introduction dans l’armée contribuerait à y faire éclore les ferments d’indiscipline qui la détruiront un jour, et qu’en attendant, ayant à en souffrir, ils travailleraient à ruiner, dans le public, cette religion de l’armée. ”
“ Bouzillon proposa d’abord de « passer la ronde-major », ce qui fut accepté avec enthousiasme. Tous se mirent nus, comme des vers, se passant seulement un ceinturon avec le sabre, endossant le sac, se coiffant d’un schako, et s’armant d’un fusil ; Bouzillon alla décrocher une des lanternes qui éclairait la chambrée, et, gravement, ils défilèrent dans la salle, faisant l’appel des noms, s’arrêtant à chaque lit, réveillant les dormeurs, continuant imperturbablement leur tournée au milieu des éclats de rires des uns, des grognements des autres. ”
“ Or, comme il fait très cher vivre à Brest, on juge de la misère de ces travailleurs. Caragut voyait leur déjeuner : une écuelle de soupe, accompagnée, pour les « rupins », d’une ou deux tartines beurrées. Comme boisson : du Château-Lapompe à discrétion, avait remarqué un loustic en les voyant donner de vigoureuses accolades à la cruche du poste. Aussi, lorsqu’ils ont de l’argent, les malheureux se rattrapent sur le tafia et la mauvaise eau-de-vie de cidre — de grain plus sûrement — qui se vend en quantité à Brest. Cela saoule vite et à bon marché ! ”
“ Silence sur toute la ligne, malgré les éclats de voix du cabot qui réveillaient quelques dormeurs. — Nom de Dieu ! va-t-on me répondre ? est-ce que vous vous foutez de moi ? et, secouant un des dormeurs qui se trouvait à sa portée : Quels sont les hommes de chambre, ici ? — Mahuret... Brossier... Caragut, articula, l’interpellé. — Ah ! ah ! c’est Caragut, tonna le forcené, Caragut ! Caragut ! vous allez vous lever !... Où est Caragut ?... ”
“ L’honneur, la dignité pour un soldat consiste, en ayant un fusil entre les mains, à rester calme sous l’insulte, à ne pas broncher sous les grossièretés d’une brute dont la manche ou le képi sont cousus de galons ; à obéir, comme une machine, à tout ce qui lui sera commandé. Le civil qui se laisserait insulter par un goujat serait traité de lâche et regardé avec mépris par ses camarades : le goujat fût-il contre-maître ou patron ; dans l’armée si le goujat est galonné, on n’a même pas la ressource de l’homme sage qui dédaigne l’insulteur : hausser les épaules et tourner le dos ! ”
“ Les quatre jours de salle de police portés par le sergent avaient été transformés en huit jours de prison. Quelques hommes, ayant toujours peur d’être en retard vis-à-vis de l’autorité, allaient déjà sac au dos, se balladant dans la chambrée ; d’autres, plus zélés encore, la jugulaire au menton, fusil en main, montaient la faction au pied de leur lit. — Allons, dépêchons ; on va sonner, fit en s’amenant le caporal Balan, toujours prêt, lui aussi, à faire du zèle. — Nous avons bien le temps, répliqua Caragut, il y a encore vingt minutes avant qu’on sonne. ”
“ Si on veut que les officiers connaissent leur métier, la guerre est utile, elle est nécessaire. Les manœuvres que l’on nous fait faire, c’est de la blague, ça n’est jamais comme lorsqu’on se bat pour de vrai. Nous avons les colonies, je veux bien, mais on n’y fait pas la guerre en grand, comme je l’entends. S’emparer d’un village, et y foutre le feu, disperser une centaine d’hommes, mal armés, et sans aucune discipline. ”
“ Nous aurions voulu apprendre tout ce qui se déroule à notre intelligence, et on nous brise le cerveau pour le modeler à un métier de brute. Nous sommes impatients de toute entrave, ce que nous voulons, c’est pouvoir user librement de nos facultés ! on nous courbe sous la discipline. Nous sommes dans l’âge où l’amour nous talonne, où nous ne demandons qu’à nous répandre en caresses, à créer de nouvelles existences, on nous met un fusil dans les mains, et on nous dresse à donner la mort. ”
“ Il était loin de leur pensée qu’avant de retourner chez eux, ils auraient à passer par la Cochinchine ou le Sénégal, et que beaucoup ne revenaient jamais de ce voyage ! Il faut si peu de chose, quand on est jeune, pour vous faire voir la vie en rose : la vie coule si luxuriante dans vos veines, à flots si pressés, qu’il vous semble qu’elle ne tarira jamais. Ils avaient abandonné la grand’route pour se lancer dans un petit chemin pittoresque, bordé de ces talus couronnés de chênes étiques, d’ajoncs épineux et de genêts aux fleurs d’or, dont nous avons déjà parlé ! ”
“ Caragut étant resté éveillé tout le temps, vit à un certain moment, une ombre se dirigeant vers son lit, il ne dit rien, mais allongeant doucement son bras au-dessus de sa tête, saisit l’un de ses godillots suspendus à une patère et le lança de toute sa force sur l’ombre qui s’approchait. Bien dirigé le godillot donna du talon sur la tête du farceur qui se mit à gueuler comme un âne, en se sauvant, et criant à Balan d’allumer la chandelle. ”
“ Le minotaure militaire prend des hommes jeunes, des enfants, au moment où les sens commencent à s’éveiller, il les arrache à leur milieu, à leur famille, à leurs relations ; les parque comme du bétail, les isole du reste de la population. Les besoins naturels sont comprimés par l’impossibilité de les satisfaire ; la promiscuité, les rancœurs d’une vie monotone ne tardent pas à accomplir leur œuvre démoralisatrice. Privés de distractions, sevrés de tout plaisir, aussitôt que la famille leur envoie quelques sous, ils font la noce en goujats, se vautrant comme le cochon dans la fange. ”
“ On avait quitté le village depuis près d’une demi-heure, la colonne suivait un de ces chemins creux, étroits, raboteux, sinueux, si nombreux en Bretagne : encaissés entre deux levées de terre couronnées de haies d’épines et de chênes rabougris qui masquent complètement les champs qu’elles entourent ; défoncés par les charrettes, détrempés par les pluies qui tombent continuellement, rien de plus mauvais pour la marche d’une troupe. Les pieds enfoncent dans la boue, il faut sauter d’une pierre à l’autre pour ne pas barboter comme des canards : on a les jambes brisées quand on en sort. ”
“ Les bras ballants, ne sachant à quoi s’occuper, il se mit sur son lit et ne tarda pas à s’endormir. La sonnerie de l’appel l’éveilla. Les hommes, comme une volée de moineaux, couraient au pied de leurs lits ; le caporal de chambrée, grondait les hommes chargés du nettoyage de n’avoir pas donné un coup de balai, puis tout se calma, l’appel se fit. L’appel rendu, le sergent de semaine, Loiseau, vint annoncer : « Demain, marche militaire ! les caporaux veilleront à l’équipement de leurs hommes ! » ”
“ Apporte-moi ma gamelle, dis, Mahuret ! fit Caragut qui voyait son copain se diriger vers la porte. Dehors, du côté des cuisines, on entendait les cris de soldats qui en faisaient le siège. Voulant tous pénétrer à la fois, ils se bousculaient, se poussaient, s’invectivaient et s’empêchaient d’entrer en se serrant les uns contre les autres. Ces défenseurs de la Patrie avaient l’air d’une bande de sauvages affamés se précipitant à la curée. Ceux qui réussissaient à s’emparer d’une gamelle avaient toutes les peines du monde à la préserver de la bousculade et à la porter intacte. ”
“ Et la jeunesse qui se pourrit dans l’oisiveté de la caserne, et dont ils éparpillent les cadavres sur les champs de bataille, ne serait-elle pas mieux aux champs et à l’atelier pour produire au lieu d’absorber le travail des autres ? Si encore, la guerre avait l’excuse de la nécessité ; mais non, rien de plus absurde que les prétextes mis en avant pour entraîner deux peuples à se massacrer. Et si on connaissait les mobiles réels qui font agir ceux qui occasionnent ces catastrophes, ce serait bien plus absurde encore. ”
“ Caragut qui ne voulait pas prêter le flanc aux sévérités de Bracquel, s’escrima, de son mieux, sur ses courroies, mit toute sa science à faire reluire ses cuivreries. Aussi, quand sonna l’appel de la garde, courroies et boutons reluisaient comme des miroirs. Un quart d’heure de marche devait suffire, il est vrai, pour les rendre ternes de nouveau, et détruire tous les artifices de l’arrangement exigé, mais les minuties du métier exigent que cela brille, au moins jusqu’à l’inspection. ”
“ Revue d’armes à deux heures par le capitaine ! était venu annoncer Bracquel, sitôt la visite de santé terminée. Plus que Loiseau, plus que Bouzillon, Bracquel était haï à la compagnie. Loiseau et Bouzillon « estampaient les bonnes têtes », en le faisant à la rigolade ; tout en punissant ferme, ils se donnaient si bien l’air bon enfant en présentant la punition qu’ils prononçaient comme une farce des plus amusantes, qu’on finissait par croire à leur « bongarçonnisme » et que les punis, eux-mêmes, ne semblaient pas leur en vouloir outre mesure : « Ils étaient si rigolos ! » ”
“ Peut-être, à l’avenir, la guerre ne se fera-t-elle plus pour s’assurer la suprématie sur son voisin ou pour se disputer une province. Étant donné le courant d’idées qui se développe, ceux qui nous dirigent commencent à avoir peur de la guerre. Mais comme ils ont besoin de l’armée à leur service, qu’il faut bien en justifier le maintien, on les emploiera à aller « civiliser » — c’est le terme consacré — les peuples que l’on qualifie « d’inférieurs », parce qu’ils ne sont pas encore arrivés à notre état de développement. ”
“ Les hommes intimidés par la présence de Losteau, par ses criailleries surtout, et la crainte d’une engueulade, les yeux braqués, chacun sur son voisin, pour s’assurer comment il s’y prenait, exécutèrent le mouvement, tant bien que mal et sans trop de fautes, mais avec une gaucherie et une indécision qui exaspéra Losteau : — Vous manœuvrez comme des cochons ! Vous ne pouvez donc pas mettre plus d’énergie dans vos mouvements !... Tenez ! regardez cet abruti, là-bas, du second rang !... on dirait que c’est un cierge qu’il tient à la main, au lieu d’un fusil ! ”
“ Le clairon sonna le rassemblement. Aux faisceaux ! Aux faisceaux ! criaient les officiers, sous-officiers et caporaux. Ce n’était pas encore la grand’halte, il n’y avait eu qu’un quart d’heure de repos. Chacun courut à son rang. L’ordre de rompre les faisceaux fut donné. Les clairons embouchèrent un pas accéléré, et le bataillon se remit en marche. Les soldats, fatigués, mornes, énervés par la pluie qui tombait toujours, marchaient tête basse, n’étant plus soutenus par l’entraînement, les membres raidis par la fatigue que le peu de durée de halte avait encore accentuée. ”
“ Toute la science militaire est impuissante vis-à-vis d’individus se battant pour leur bien-être et leur liberté, ou croyant les défendre. — Tiens ! regarde donc, ricana Mahuret, je crois que Rousset reçoit son engueulade. On voyait, en effet, au loin, sur la route, le colonel faire de grands gestes ; les commandants qui l’entouraient hochant la tête d’un air d’approbation à ses paroles ; Rousset baissant les yeux et se rongeant les moustaches, involontairement courbé, comme quelqu’un qui reçoit une averse. ”
“ Plus elle conserve les individus dans sa chiourme, plus la marque est indélébile ; et cette servilité qu’elle leur inculque sous l’uniforme, ils en garderont l’empreinte dans la vie d’atelier et dans la vie sociale. Rompus à obéir sans réplique aux ordres d’un galonné, ils obéiront de même au patron, au contre-maître. Habitués à subir les insolences pourvu qu’elles soient décochées par un galonné quelconque, ils subiront sans broncher, les rebuffades d’un sergot ou d’un garçon de bureau, pourvu qu’il soit en uniforme et appartienne à la Ville ou à l’État. ”
“ Et la poursuite commença à travers les terres labourées : il fallut escalader les talus, sauter les ruisseaux, se frayer un passage à travers les haies, pataugeant dans la boue, défoncer dans les prairies humides, tout en tiraillant sans savoir sur quoi. Les officiers s’agitaient, se démenaient, comme si « c’était arrivé » ; les coups de fusil, les cris et les engueulements, l’exercice violent, l’escalade des obstacles, tout cela commençait à entraîner les hommes, à les animer, à les enflammer, comme s’il se fût agi d’un combat réel. ”
“ Voici donc comment on opère pour le « passage à la patience » : on se jette à cinq ou six sur le pauvre diable, on le renverse sur un lit, et, pendant qu’on lui maintient bras et jambes pour l’empêcher de se débattre, un des farceurs déculotte le patient, lui prend la verge qu’il fait passer par le trou de la patience, l’enduit de cirage, et, avec une brosse se met à l’astiquer « jusqu’à ce que ça reluise » selon l’expression usitée, ou jusqu’à ce que se produise certain accident qui a le don d’exciter l’hilarité de ces imbéciles. ”
“ Avoir une compagne, s’associer à un être qui l’aimerait et sur lequel il pourrait verser les trésors de tendresse qu’il avait dû toujours refouler en lui, quelle perspective ! comme il se sentait revivre ! l’avenir s’ouvrait radieux devant lui. Plus de régiment, plus de tracasseries, de discipline, plus de gradés rageurs, tout disparaissait devant ce beau rêve de bonheur. Les quatre ans qu’il avait encore à faire, il n’y pensait plus !...... — Caragut ! fit tout à coup la voix aigre du caporal Balan, vous allez prendre une capote de corvée pour aller porter la soupe aux hommes de garde. ”
“ Mais les longues pauses à écouter l’explication des mouvements ! ce sacré fusil dont le canon glace les doigts, tout en ankylosant le bras et qu’il faut tenir en avant, comme si l’on menaçait un ennemi présent, la pointe de la baïonnette à hauteur de l’œil, pendant que les jambes écartées fléchissent sous le poids du corps qu’elles portent à faux puisqu’on a pour consigne d’écarter les genoux et de plier les cuisses comme pour s’asseoir ! ”
“ Ho ! ho ! ma sœur, voyez mon jardin, eh bien ! quand je n’y mets pas de graines, les fleurs n’y poussent pas, et si j’oublie de l’arroser, celles qui sont poussées dépérissent. Diable ! la terre est grande, et il y a d’autres mondes... que de travail vous lui donneriez, à votre bon Dieu, s’il était forcé de s’occuper de tout ! Et Caragut revoyait la sœur, gesticulant, faisant aller les bras perdus dans les grandes manches de sa robe, ce qui lui donnait l’aspect d’une chauve-souris voltigeant en plein soleil. ”
“ Le cirage, l’encaustique, le tripoli et la brique anglaise étaient employés à haute dose. Dans les chambrées, les hommes en bras de chemise, s’acharnaient à faire briller boutons et ceinturons ; brosses à cirage et à patience faisaient leur œuvre. Pourtant, cet excès de zèle commençait à se calmer : une demi-heure environ restait avant l’appel, seuls, les plus abrutis s’obstinaient encore à donner un coup de fion à leur sac, un dernier coup de brosse à leur tunique, un dernier coup de spatule à leur sabre ou à leur fusil pour enlever une dernière tache de rouille. ”
“ À l’heure du peloton de punition, en argot militaire : peloton de chasse, il torturait les malheureux que lui soumettait le règlement militaire. Leur faisant faire face au mur réverbérant les rayons du soleil, déjà brûlant, il ordonnait le maniement d’armes, en décomposant et maintenant ses victimes sur un mouvement, de manière à leur briser les articulations, avant de les faire passer au mouvement suivant. Impossible à celui qui n’a pas passé au régiment de se figurer jusqu’à quel degré de souffrance physique peut amener ses hommes le butor qui préside à ces séances de torture. ”
“ Caragut se demanda si les ouvriers soi-disant libres étaient mieux traités que les forçats qu’ils remplaçaient. On ne leur inflige pas les chaînes et les grilles du bagne ; mais par combien de chaînes et de grilles morales, tout aussi solides, tout aussi torturantes que les autres, sont-elles remplacées ! un seul avantage, au profit des maîtres qui les éternisent : elles ne sont pas visibles, elles ne blessent pas les sens émoussés de ceux qui les traînent, elles ne pèsent pas à leur cerveau mal dégrossi. ”
“ Une vague lueur s’éveillait, dans son cerveau lui laissant soupçonner que la société est mal organisée, qu’un changement politique n’est pas suffisant pour améliorer la situation des exploités ; et, sans conclure encore à l’inefficacité du suffrage universel, une vague intuition lui disait que la bourgeoisie ne consentirait nullement à laisser amoindrir ses privilèges, et qu’une transformation sociale en faveur des travailleurs ne serait possible qu’au moyen d’une révolution. ”
