“ Pernola aurait ressuscité un notaire ! Croyez-vous que je plaisante ? Je n’ai pas le cœur à cela, mon Dieu ! Pernola ! il tire les ficelles de mon pauvre mari, comme si c’était un pantin... Figurez-vous qu’il a fait une boule avec nos châteaux, nos palais, nos champs et nos prairies, une boule pas plus grosse qu’une muscade et qu’on peut escamoter de même. Vous souvenez-vous du médecin de Sicile ? Le docteur Leoffanti ?... Roland, mon pauvre Roland ! et Charlotte ! Je l’aimais comme ma fille... Et tenez, M. le marquis est devenu fou à bien bon compte. ”
Citations sur “Pernola”
“ Pernola pointa du doigt le portrait sans visage. — L’attaque a commencé, répondit-il, le jour où vous avez reçu d’Amérique la photographie de l’imposteur qui va vous dépouiller du même coup des biens de Sampierre et des biens de Paléologue. Une lueur passa dans les yeux du marquis, et c’était de l’espoir. — S’il vivait ! murmura-t-il ; si j’avais un fils !... — Vous avez la science, dit froidement Pernola. Personne mieux que vous ne peut savoir si la blessure faite par vous était mortelle. ”
“ Pernola remercia d’un salut profond, envoyé à la ronde. Le marquis baissa les yeux et prononça tout bas : — Le malfaiteur peut se cacher sous un domino... Pernola sembla faire effort sur lui-même. — Je ne demanderais rien de plus, à votre place, murmura-t-il. Nous en ayons assez dit... Nous en avons trop dit ! — À notre tour, mesdames ! s’écria la Russe. Soyons victorieuses dans ce combat de générosité : Je m’exécute. Elle portait justement le voile des almées, et comme elle était de taille avantageuse, on aurait très-bien pu dissimuler un bel homme sous son costume. ”
“ Ce n’était pas une des gazelles du parc de Sampierre que Pernola avait entendue quand son inquiétude éveillée l’avait fait quitter son siège pour se rapprocher des persiennes closes. Il y a un pas encore plus léger que celui des gazelles, c’est le pas des jeunes filles. Charlotte, abritée sous la fenêtre même, au ras du mur, échappa au regard de l’Italien. Elle avait juré d’entendre ; elle entendit. Quand elle quitta son poste d’observation, elle savait que Giambattista Pernola tenait en portefeuille les fortunes réunies de Paléologue et de Sampierre. ”
“ C’était peut-être lui qui m’aurait aimé ! — Peut-être, fit Pernola comme un écho. M. de Sampierre le regarda, et dans ses yeux mornes une flamme s’alluma. — Est-ce de lui que vous allez me parler ! demanda-t-il. — C’est de lui, répondit Pernola. Mais au lieu de poursuivre, il traversa toute la largeur de la chambre et posa une chaise au-dessous du quatrième portrait : celui qui se cachait derrière un crêpe. — Que faites-vous, Giambattista ! balbutia le marquis d’une voix altérée. Pernola ne répondit pas. La soie noire qui voilait le portrait, tirée brusquement, glissa sur sa tringle. ”
“ Pendant que Pernola obéissait à la première moitié de cet ordre, M. de Sampierre se mit à marcher de long en large, pensant tout haut : — L’enfant aurait vingt ans, et Domenica m’aimerait à cause de lui ! Pernola traversa la chambre après avoir fermé les persiennes des deux croisées du fond. — Est-elle toujours la plus belle des femmes ? demanda le marquis tout à coup. Pernola mit sur ses lèvres son plus doux sourire pour répondre : — C’est Vénus dans l’épanouissement de sa splendeur. Elle est notre joie et notre adoration à tous. Elle danse, elle chante ”
“ Quant aux menées de Pernola, loin de lui nuire, elles la servaient, puisqu’en les combattant, même au grand jour, elle se donnait tout naturellement le beau rôle, et aussi, puisque ces menées lui fournissaient prétexte d’agir dans l’ombre : le plus plausible et le plus méritoire de tous les prétextes. ”
“ Le comte Pernola est un homme de mérite, il n’a qu’un tort, c’est de nous prendre pour des niais ; vous savez cela mieux que moi, monsieur Preux, puisque c’est à vous qu’il a tendu le dernier hameçon. Vous êtes une paire d’amis, tous les deux. — Il m’a fait savoir, dit le Poussah, que M. le marquis serait seul cette nuit au pavillon, bouclant ses malles pour passer en Angleterre, et que sa valise pesait lourd ! — Demandez à Mme la baronne ce que lui ont appris Mlle d’Aleix et son Édouard Blunt. ”
“ Puis encore, changeant de ton et glissant vers Pernola une œillade cauteleuse, il murmura : — Vous êtes-vous vendu à mes juges, Giambattista Sampietri ? Pernola se laissa aller à deux genoux et lui baisa les mains en sanglotant. — C’est bien, fit le marquis en se redressant, j’ai tort, vous êtes un loyal parent. Et d’ailleurs, je ne vous crains pas plus qu’un autre : je suis fou. C’est acquis. Mon interdiction est prononcée légalement. Nul ne peut rien contre moi. ”
“ Alors, Pernola demanda d’un air candide : — Tout cela est-il régulier au point de vue de la loi ? — Nous passerons la Manche, répliqua évasivement le marquis. Au fond, je suis le maître légitime de cet argent. Mon droit moral excuse tout. — Et il ne s’agit que de gagner du temps, appuya Pernola. Dans quelques mois, vous aurez recouvré la disposition régulière de vos biens. Tout ce que nous en faisons est pour déménager la maison avant l’arrivée des pillards. — C’est cela ! s’écria M. de Sampierre, en se frottant les mains ; c’est exactement cela ! Des bandits n’auront que le coffre vide ! ”
“ Son doigt tendu montrait son propre portrait que Pernola avait laissé découvert. — Cet acte... répéta M. de Sampierre, je pense qu’on peut le qualifier de très-malheureux, mon cousin Giambattista. — Nous sommes tous ici-bas, dit Pernola, les esclaves de la fatalité. — C’est vrai, c’est vrai, aussi certainement qu’une chose humaine peut-être vraie, Domenica était belle... — Étiez-vous moins beau ? L’œil rêveur du marquis sembla prendre à témoin le portrait, tandis qu’il répondait. — Je n’ai jamais vu d’homme plus beau que moi. ”
“ Pernola lui présenta un siège. — C’est un abîme profond que la ruine, prononça-t-il à voix basse : je dis la ruine complète, quand on a possédé la plus grande fortune de l’Europe ! M. de Sampierre ouvrit la bouche pour répondre, mais la parole s’étrangla dans son gosier. Ses yeux s’injectèrent de rouge au milieu de la pâleur de son visage. Il chancela, puis se laissa lourdement aller dans le fauteuil. Pernola s’assit auprès de lui. — La ruine ! balbutia enfin M. de Sampierre. Il y a des choses impossibles ! Paléologue était plus riche qu’un roi ! ”
“ Pernola compta et répondit : — C’est juste. M. de Sampierre écrivit la seconde date et demanda : — Comprenez-vous, maintenant ? — Non, répondit Pernola. M. de Sampierre se dressa de sa hauteur. — Ma pensée va trop vite et trop loin, dit-il, vous ne pouvez la suivre. Je consens à m’expliquer, soyez attentif : L’homme est mort ; restent la femme et l’enfant qui peut naître... — L’enfant !... balbutia Pernola stupéfait. Il y eut un vague sourire autour des lèvres de M. de Sampierre. ”
“ L’emphase que Pernola mit dans cette parole lui attira une nouvelle question de M. de Sampierre. Au lieu de répondre, Pernola reprit : — Il y a quelqu’un de plus menacé que vous-même ; c’est moi. On a tenté déjà bien des fois de m’assassiner, parce que je suis à la fois l’héritier dans l’avenir et le garde-du-corps dans le présent. — C’est pourtant vrai, cela ! murmura le marquis comme si cette idée eût été nouvelle pour lui : vous êtes mon héritier, vous, Giambattista ! Pernola vit le danger ”
“ Il regardait Charlotte avec tout son cœur. Pour la seconde fois, Laure lui tendit la main. Puis elle reprit en s’adressant à Mlle d’Aleix : — Je crois deviner le motif de votre visite. Vous veniez me parler de Pernola et de M. le marquis de Sampierre ? Charlotte repartit : — Je venais vous dire ne sachant à qui demander secours : quel que soit le but de vos efforts ils sont ruinés et rendus inutiles ; je venais vous dire : le comte Pernola est maître de toute la fortune de Sampierre et de toute la fortune de Paléologue. ”
“ Pernola cligna de l’œil. M. de Sampierre riait tout bas bonnement. — C’est français, continua-t-il après un silence, et beau à mettre dans les almanachs, comme le coup de chapeau de Fontenoy qui coucha douze cents gentilshommes sur le carreau et faillit faire de la France une Pologne. Voyons ! Battista, mon cher garçon, vous causez aussi agréablement qu’autrefois. Ne m’avez-vous pas dit que vous aviez à me parler de l’enfant ? Son doigt désignait le portrait sans visage qui était maintenant sur le chevalet. Pernola répondit : — En effet... de l’enfant et de la mère. ”
“ « M. le comte Pernola dei marchesi Sampetri de Sicile (Giambattista-Pio, sub intercessione OO. SS.) est un jeune homme de vie pure et de mœurs respectables qui, après avoir étudié aux séminaires de Naples et de Rome, est rentré dans le monde par défiance de sa votation. » Malgré son âge (il n’a pas encore vingt ans) , M. le comte Pernola occupait une position de haute confiance chez son parent, M. le marquis de Sampierre, lequel le comblait de preuves d’affection... » ”
“ Une clé tourna dans la serrure de la porte d’entrée. — C’est Pernola qui revient, dit Mlle d’Aleix, il faut nous retirer. — S’il est vrai que ce malheureux homme soit mon père, je ne l’abandonnerai pas ! répliqua Édouard. Charlotte avait déjà rouvert la porte secrète. — Ce n’est pas ici, dit-elle vivement, que nous pouvons servir M. de Sampierre. Les mesures du Pernola sont prises : il ne tentera rien personnellement, et le danger n’est que pour cette nuit. Nous n’avons déjà que trop tardé, car nos heures sont comptées. ”
“ Giambattista Pernola n’est qu’un ignorant auprès de moi. Je n’ai besoin de personne pour me protéger contre lui. Il réunit les mains des deux jeunes gens dans les siennes. Vous eussiez dit des fiançailles. — Dieu m’avait tout donné, reprit-il sur le ton de la bonne et intime causerie : je ne sais au monde que Bourbon, Savoie et Bragance pour être d’aussi bonne maison que Sampierre. J’ai eu pour femme un miracle de beauté, et cent familles nobles auraient été riches avec mon revenu. Jamais personne ne fut comblé comme moi... Qu’est-ce que le bonheur et comment nier la fatalité ? ”
“ Vous êtes bien malade, mon cousin Giammaria ! Les paupières du marquis battirent et son regard se troubla. Il se tâta le pouls d’un geste furtif. — Ce n’est pas ainsi que je l’entends, reprit Pernola, impérieux et protecteur à la fois, comme le médecin au chevet d’un fiévreux ; vous êtes très-bien portant de corps, grâce à Dieu, et d’esprit aussi, quoique vous ayez fait la plus grande folie dont un homme puisse se rendre coupable. Ceci fut prononcé d’un ton dur. M. de Sampierre se redressa offensé. ”
“ Dès que Félicité eut passé le seuil, le Poussah se tourna vers Mme Marion et ajouta : — Nous autres, nous n’avons plus qu’un ennemi, c’est le Pernola — à moins qu’il ne soit notre ami intime dans une heure. Parlons bref, mais n’omettons rien ; je vous garantis que nous avons tout le temps de jouer notre partie. ”
“ On l’avait pris plus d’une fois en sa vie pour une gentille fillette bien sage, déguisée, je ne sais pourquoi, en cavalier. Au séminaire de Rome, où il avait étudié pour être abbé, il possédait, au dire de plusieurs, une excellente réputation de candeur et de mignonne austérité. D’autres, il est vrai, prétendaient qu’on l’avait expulsé pour coquinerie. En ce misérable monde, la calomnie s’attaque ainsi aux natures les plus angéliques. Malgré son âge encore si tendre, ce cher petit comte Giambattista Pernola était le guide, le conseiller, le mentor, en un mot, de son grand cousin le marquis. ”
“ Il y a un homme qui prendra votre place, si vous consentez, et qui fera de son corps un rempart à votre bonheur. — Ce sera vous, Giambattista, cet homme ? — Ce sera moi... ou plutôt, ce sera vous-même en moi, car je resterai un instrument docile entre vos mains : vous ne serez défendu, je le jure, que par votre propre courage, au service duquel nous allons mettre votre propre science et votre propre intelligence. — Et vais-je comprendre à la fin ? demanda M. de Sampierre avec avidité. — Aussi clairement que vous voyez la lumière du jour, répondit Pernola. ”
“ Mon premier pas se heurta contre une singulière aventure : Domenica était bien la maîtresse, selon les apparences, à l’hôtel de Sampierre, par suite de l’interdiction légalement prononcée du marquis Giammaria et la mort du comte Roland, mais son conseiller intime avait nom Giambattista Pernola. ”
“ Quand il eut achevé, Pernola lui baisa la main. Il y avait dans toute sa personne une apparence de grave recueillement. — Giammaria, dit-il, je prends désormais la responsabilité des événements, car vous m’avez confié l’avenir entier de Sampierre. Vous allez être un prisonnier dans votre propre maison. Je vous demande deux heures pour les mesures à prendre. C’est moi qui servirai votre repas, personne ne doit vous approcher : je me défie de tous... ”
“ Ce même jour, vers cinq heures de l’après midi, M. le comte Pernola tenait compagnie à M. le marquis de Sampierre, son riche cousin, dans le cabinet de travail de ce dernier. C’étaient deux jolis italiens, aux yeux brillants comme des billes de jais, à la peau blanche et lustrée, et coiffés tous les deux de soie noire. Vous eussiez dit qu’il y avait du vernis sur leurs sourcils. On ne compte pas en Europe beaucoup de familles qui puissent le disputer à ces Sampiétri pour la noblesse et la richesse. ”
“ « Chère Domenica, « Je n’ai plus que vous, Dieu m’a pris ma pauvre petite Carlotta ; je vous aime comme si vous étiez ma fille. J’ai passé près de vous quinze jours bien heureux, et pourtant, j’ai emporté de votre maison une inquiétude : votre mari est jaloux... » — C’est le tort que vous avez, interrompit Pernola avec une certaine sécheresse : le grand tort ! M. de Sampierre lui adressa un signe de tête caressant. — Vous êtes un généreux cœur, Battista, dit-il, mais Mme la princesse d’Aleix en sait plus long que vous. Elle écrit comme une femme. ”
“ Et il y en a d’autres ! C’est le pont aux ânes, le rudiment, l’a b c. Quand on trace un t, n’est-ce pas, on y met une barre, quand c’est un i on la surmonte d’un point. Eh bien ! quand on fabrique un héritier de Sampierre, la moindre des choses est de lui donner sa cicatrice... Au moment où il prononçait ce dernier mot jouissant de l’étonnement inquiet qui se peignait sur les traits de M. le marquis, Pernola changea tout à coup de visage et tendit l’oreille avidement. ”
“ Le Poussah retombera toujours sur ses gros pieds. Mylord veut tout ; c’est trop. Ce sont ces gourmands-là qui payent pour tout le monde. Nous autres nous n’avons rien dit, rien écrit ni rien fait. Le rôle est bon : gardons-le jusqu’au bout. Ils venaient de quitter l’escalier du premier étage où Pernola s’était engagé avant eux. L’ordre avait été donné d’introduire les membres du conseil de famille, à mesure qu’ils se présenteraient, dans l’ancien appartement de M. le marquis de Sampierre, situé à la suite de celui de Domenica. C’était là que Pernola se rendait, sur l’ordre de la marquise. ”
“ J’ai l’oreille bonne, si fait : ils parlaient de feu le prince Michel, de Vienne et des jardins Esterhazi. Mais je n’ai pas eu le temps de beaucoup réfléchir après leur départ. Comme je vous le disais, les deux Italiens Zonza et Lorenzin sont venus se planter des deux côtés du grand portail et presque aussitôt après, j’ai entendu la voix de Sismonde, le deuxième valet de pied, qui criait : « Porte, s’il vous plaît ! » Ça m’a étonné parce que Domenica Paléologue rentre toujours par la petite porte et que j’avais oublié le départ du Pernola, hier, dans la berline. ”
