“ L’étude de cette continuation médiocrement heureuse de l’ancien Raoul est donc assez simple. Sans offrir rien de particulièrement remarquable, le style de ce nouveau poème n’est réellement pas mauvais. Sans doute les locutions banales, les chevilles destinées à compléter le vers ne sont pas rares dans les cent quarante-cinq dernières tirades, mais elles sont incomparablement moins fréquentes que dans les deux cent quarante-neuf premières. C’est que l’assonance, tout en donnant à l’oreille une satisfaction suffisante, est bien loin d’apporter à l’expression les mêmes obstacles que la rime. ”
Anonyme
Résumé
"Raoul de Cambrai", poème anonyme du Moyen Âge, relate les enjeux politiques et familiaux autour du comte Raoul, confronté à des rivalités féodales et à des conflits sanglants. L'œuvre, structurée en tirades et riche en rimes et assonances, explore les tensions entre les personnages principaux — Bernier, Guerri, Ybert, Aalais — dans un cadre historique ambigu, mêlant fiction et traditions orales.
Les divergences avec les chroniques historiques soulignent une adaptation poétique des événements, tandis que les dialogues et les récits de batailles mettent en lumière les codes de l'honneur et la complexité des alliances. Son style, bien que marqué par des formules conventionnelles, révèle une maîtrise narrative qui en fait un exemple remarquable de l'épopée romane.
Citations de Raoul de Cambrai (Anonyme)
“ De plus — et nous touchons ici à une différence capitale entre les deux formes du récit, — selon la chronique, le combat que se livrent, trois jours durant, Bernier et Gautier est suivi d’une paix définitive, tandis que dans le poème ce duel est suivi, à peu de jours d’intervalle, d’une mêlée confuse dont le palais même du roi est le théâtre, et à la suite de laquelle Gautier et Guerri, d’une part, Bernier et les fils Herbert, d’autre part, c’est-à-dire les ennemis irréconciliables de tout à l’heure, s’unissent pour faire la guerre au roi. ”
“ Bernier sort du lit, se jette à ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de Gautier et d’Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est rétablie au grand désappointement du roi contre qui Guerri se répand en plaintes amères, l’accusant d’avoir été la cause première de la guerre [7] . Le roi choisit ce moment pour dire à Ybert de Ribemont que, lui mort, il disposera de la terre de Vermandois. « Mais, » répond Ybert, « je l’ai donnée l’autre jour à Bernier. — Comment, diable ! » répond le roi, « est-ce qu’un bâtard doit tenir terre ? » ”
“ Au bout de quelques jours, Bernier et Guerri ont l’idée de se rendre tous deux en pèlerinage à Saint-Jacques. Béatrix les voit partir ensemble avec inquiétude. Elle engage vivement son époux à se tenir sur ses gardes. Les deux barons accomplissent leur pèlerinage. Au retour, comme ils passaient près d’Origny, Bernier poussa un soupir. Guerri lui en demande la raison. Bernier hésite à répondre ; poussé par Guerri, il lui dit : « Il me souvient de Raoul le marquis. Voici le lieu où je l’ai tué. » Guerri fut saisi d’un profond ressentiment qu’il dissimula d’abord. ”
“ Après quelques années, Raoul, excité par son oncle Guerri d’Arras, réclame hautement sa terre au roi. Celui-ci répond qu’il ne peut en dépouiller le manceau Gibouin qu’il en a investi. « Empereur, » dit alors Raoul, « la terre du père doit par droit revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps la honte de voir ma terre occupée par un autre. » Et il termine par des menaces de mort à l’adresse du manceau (tirade xxxiv) . Le roi promet alors à Raoul de lui accorder la première terre qui deviendra vacante. ”
“ Or, pendant le second quart du xe siècle, le comté d’Arras fut successivement possédé par le comte Aleaume et Arnoul de Flandre [33] . Le nom de Guerri le Sor, qui paraît n’avoir aucun lien avec l’histoire réelle d’Arras, se retrouve cependant sous la plume de plusieurs chroniqueurs wallons, mais il désigne alors un chevalier hennuyer qui fut la tige de l’illustre maison d’Avesnes, et qu’une tradition de famille, entièrement indépendante, selon toute apparence, du poème de Raoul, permet de croire le contemporain de Louis d’Outre-Mer [34] . ”
“ Ici, nulle mention de Raoul Taillefer ni d’Aalais, auxquels une tradition constante donnait Raoul pour fils ; nulle mention non plus du manceau Gibouin ni de Guerri le Sor. Le père de Raoul est nommé Renier : c’est l’héritier de Huon de Cambrai, l’un des nombreux neveux maternels du duc Garin de Metz. Dix-sept ans et plus se sont écoulés depuis qu’une guerre terrible entre le lignage des Lorrains et celui des Bordelais a de nouveau désolé la France, lorsque Renier meurt, laissant le fief de Cambrai à Raoul auquel Ymbert de Roie [86] a confié l’éducation militaire de Bernier, son fils naturel. ”
“ Entre l’époque où composait Bertolais et la date de la partie ancienne du Chronicon Valciodorense, il y a plus d’un siècle, temps pendant lequel la chanson primitive a pu et dû éprouver bien des altérations. Mais il n’y a place ici que pour des conjectures, puisque l’état premier du poème nous est absolument inconnu. Nous sommes sur un terrain plus solide, lorsque nous comparons le récit de la chronique avec le poème que nous éditons. Nous pouvons constater de l’un à l’autre certaines différences qui suffisent à constituer deux états différents de l’œuvre. ”
“ Mais Bernier n’était pas au bout de ses peines. Il se rend d’abord à Saint-Gilles, et là on lui apprend que sa femme est retournée à Ribemont, tandis que son fils Julien a été emmené par les Sarrasins. Il se remet en route, arrive à Ribemont, où Savari lui conte comment Béatrix a été livrée à Herchambaut par le roi, avec la connivence de Guerri. Bernier se dispose aussitôt à reconquérir sa femme, mais d’abord il veut savoir quels sont ses sentiments à son égard. Il se déguise en marchand de remèdes et se rend à Abbeville. ”
“ La réparation, à la fois éclatante et bizarre, que Raoul offre à Bernier après l’incendie d’Origny [63] , et qui est l’une des formes de l’harmiscara des textes carolingiens [64] , semble encore un trait conservé de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la plupart des usages du moyen âge : telle coutume oubliée presque totalement en France a pu se perpétuer dans le coin d’une province [65] ; elle a pu disparaître complètement de notre pays et se conserver plusieurs siècles encore à l’étranger. ”
“ Bernier vivait paisiblement depuis plus de deux ans lorsque l’idée lui vint de se rendre en pèlerinage à Saint-Gilles. Il avait, en sa vie, tué bien des hommes, entre lesquels son seigneur Raoul, et il voulait, par l’entremise du saint, faire sa paix avec Dieu. Il se mit donc en route pour Saint-Gilles, accompagné de sa femme et de son neveu Savari. À peine y était-il arrivé que sa femme accoucha d’un fils, qui reçut le nom de Julien de Saint-Gilles. ”
“ Guerri le Sor, seigneur de Leuze, auquel le comte de Hainaut inféoda le territoire situé entre les deux Helpes, était-il originairement le même personnage que son homonyme du Raoul ? C’est presque certain, car le trouvère du xiie siècle, en désignant une fois par hasard Guerri d’Arras sous le nom de « Guerri de Cimai [35] », qui convient parfaitement au seigneur du pays d’entre les deux Helpes [36] , a vraisemblablement laissé subsister par mégarde un surnom féodal qu’il a, partout ailleurs, remplacé par celui d’Arras. ”
“ Nous avons vu que ceux de Philippe Mousket et de la chronique dite de Baudouin d’Avesnes se réduisent, en dernière analyse, à un seul. Il se peut qu’il en soit de même des deux textes empruntés à Gautier Map et à Giraut le Cambrien. Toutefois il résulte de l’ensemble des faits groupés dans les pages précédentes, que le poème de Raoul a joui au moyen âge d’une véritable popularité, qui, à la vérité, ne semble pas dépasser le xiiie siècle, car on cessa bientôt de le copier, et il ne paraît pas qu’il en ait jamais été fait de rédaction en prose, ni qu’aucune littérature étrangère l’ait adopté. ”
“ Selon le poème, Raoul Taillefer aurait épousé Aalais, sœur du roi Louis [26] , qu’il aurait laissée, en mourant, grosse de Raoul, le futur adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d’être invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d’une des nombreuses sœurs du roi Louis d’Outremer, issues du mariage de Charles le Simple avec la reine Fréderune [27] , et il n’est pas impossible qu’en 926, date de la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l’un des comtes qui avaient été les sujets de son père [28] ”
“ Un roi sarrasin nommé Aucibier vint assiéger la cité de Corsuble. Doué d’une force extraordinaire, en même temps qu’animé de sentiments chevaleresques, il défie en combat singulier les hommes de Corsuble. Trois d’entre eux sont successivement vaincus et tués par lui. Corsuble ne savait plus qui envoyer contre lui lorsque le gardien de sa prison lui donna le conseil d’appeler à son aide Bernier, en lui promettant la liberté. On fait sortir Bernier de prison, on le fait manger, on l’arme et on l’envoie jouter contre Aucibier. ”
“ L’accord a été fait, au sujet de la mort de Raoul, grâce à l’entremise d’un saint abbé. Or, Guerri avait une fille nommée Béatrix, qui devient amoureuse de Bernier et ne tarde pas à lui avouer son amour dans les termes les moins équivoques. Bernier, mu par un sentiment de délicatesse, hésite d’abord : il ne peut, lui bâtard, prétendre à la main d’une fille qui a pour père un aussi haut baron que Guerri d’Arras. Aussi ne la demandera-t-il pas. Mais, si on la lui offre, il ne refusera pas. ”
“ Quant à Albert, – Aubert en langue vulgaire du xiie siècle, — qui fut de 943 à 988 comte de Vermandois ou de Saint-Quentin, c’est celui dont Ybert, en raison peut-être d’une certaine analogie de nom, occupe la place : la substitution du nom d’Ybert à celui d’Albert est le seul titre que le père de Bernier ait jamais eu à la possession de Saint-Quentin, dont le poème le fait comte. Enfin Robert, comte de Troyes et de Meaux de 943 à 968, a été remplacé par un prétendu filleul du roi Louis, qui porte le même nom que son royal parrain [59] . ”
“ Nous voyons en effet, aux tirades cvii et cviii, que le sor Guerri conseille d’abord à son neveu d’accepter les offres pacifiques présentées par un messager au nom des fils Herbert, mais, traité de couard (v. 2182) par Raoul, il se sent piqué au vif, et repousse le messager par des paroles de défi. Plus loin, tirade cxiii, lorsque Bernier vient apporter à Raoul de nouvelles propositions, c’est Raoul qui se montre disposé à les agréer, lorsque Guerri, dont le ressentiment n’est pas calmé, s’irrite de nouveau et repousse avec colère toute idée de paix. ”
“ Ce travail de révision, auquel bien peu de nos anciennes chansons de geste ont échappé, a dû être opéré vers la fin du xiie siècle, et c’est peu après qu’un auteur inconnu s’est avisé de souder à l’ancien poème mis en rimes une continuation qui n’a plus rien du caractère en même temps historique qu’héroïque de l’œuvre primitive. Au temps où la rime tendait à se substituer à l’assonance, certains romanciers restaient fidèles à l’ancienne mode. ”
“ Bertolais, chantant la lutte de Raoul de Cambrai et de Bernier, a mis en œuvre une tradition vivante. Malheureusement, ce n’est pas l’œuvre de Bertolais qui nous est parvenue, c’est un dernier remaniement qu’il paraît impossible de faire remonter plus haut que la fin du xiie siècle, où la versification a subi une modification systématique et radicale, où le style et la langue ne peuvent manquer d’avoir été affectés dans une mesure correspondante, où le fond du récit, enfin, n’a pu échapper à des altérations plus ou moins profondes. ”
“ Le grand intérêt du morceau de la chronique de Waulsort que nous venons d’étudier consiste dans les notions qu’il nous fournit sur l’état de notre poème à une époque relativement rapprochée de sa composition primitive. Il offre un autre genre d’intérêt en ce qu’il nous montre avec quelle facilité les chroniqueurs acceptaient comme histoire réelle des compositions où la fiction avait une très grande part. Ce n’était donc pas seulement aux yeux des illettrés que les chansons de geste passaient pour de l’histoire. ”
“ L’étude de l’ancien français n’est pas encore assez avancée pour qu’on puisse, en général, affirmer que telle expression est incorrecte ou que l’emploi d’un mot en un sens déterminé est forcé. Pourtant il y eut au moyen âge, comme en tous temps et en toutes langues, de bons écrivains et de mauvais, et nous commençons à distinguer assez bien les uns des autres. Le renouveleur de Raoul de Cambrai ne saurait être rangé parmi les premiers. La rédaction du vocabulaire nous a fourni mainte occasion de constater qu’il ne se recommandait ni par la correction ni par la propriété du style. ”
“ Lorsqu’on aura fait sur toutes les chansons de geste rimées le travail que nous venons de faire sur Raoul de Cambrai, on reconnaîtra probablement que la proportion d’assonances que nous offre ce dernier poème n’a rien d’exceptionnel. Nous croyons qu’on s’aventurerait beaucoup si on voyait dans ces irrégularités des restes de la forme primitive du poème. Nous aimons mieux y voir de simples négligences. Passons maintenant à l’étude de la langue. Le but à atteindre consiste à déterminer la patrie du renouveleur. ”
“ Gautier est devenu un jeune homme, il pense à venger son oncle. Guerri l’arme chevalier, et la guerre recommence. Un premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux fois avec Bernier et à chaque fois le désarçonne. À son tour, Bernier, qui a vainement offert un accord à son ennemi, vient assaillir Cambrai. Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au jour fixé, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul compagnon : Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est accompagné de son grand-oncle Guerri. ”
“ Le roi, de retour à Paris, veut donner en mariage Béatrix à l’un de ses fidèles, Herchambaut de Ponthieu, seigneur d’Abbeville. Celle-ci refuse et se répand en lamentations. Le roi, hors de lui, veut la livrer à ses écuyers. Mais la reine la protège et la prend sous sa garde. Entre temps, Bernier apprend par un espion qui a pu pénétrer jusqu’auprès de la jeune fille, que dans peu de jours le roi se propose de la donner à Herchambaut. Un parlement sera tenu à cet effet hors Paris, à Saint-Cloud. Bernier et Guerri viennent s’embusquer avec trois mille chevaliers dans la forêt de Rouvroi [8] . ”
“ Gaifier de Salerne est peut-être le prototype du Gaifier dont le souvenir est évoqué par l’auteur de Raoul ; toutefois sa mention n’est nullement topique, car il ne semble pas que Marcent qui périt en 943, dans l’incendie d’Origny, ait pu être mariée antérieurement à 881, date approximative de la retraite ou de la mort de Gaifier. Il est plus probable, à notre avis, que le nom de l’italien Gaifier est emprunté à une autre chanson de geste : on sait, en effet, que « Gaifier d’Espolice » ou « le riche roi Gaifier » figure déjà dans la chanson du Coronement Looys. ”
“ Et il lui demande des nouvelles de Julien. Corsuble ne peut lui en donner. Mais il y avait là, parmi les prisonniers, un vieillard qui jadis avait recueilli à Saint-Gilles Julien nouveau-né, qui l’avait élevé, et maintenant se lamentait en pensant que son fils adoptif allait être mis à mort. Le voyant pleurer, Bernier l’interroge et reconnaît, d’après ses réponses, que Corsabré, celui qu’il a vaincu et fait prisonnier, n’est autre que son fils Julien. Il obtient de Corsuble que le jeune homme lui soit rendu, et retourne en France comblé de présents. ”
“ La chronique de Flodoard, d’où nous tirons le peu qu’on sait de Raoul de Gouy, offre aussi quelques renseignements sur sa parenté. Raoul avait probablement perdu son père dès son enfance, car l’annaliste rémois en l’appelant « fils de Heluis [18] », nous fait seulement connaître le nom de sa mère : celle-ci, remariée à Roger, comte de Laon, qui lui donna plusieurs fils, devint veuve pour la seconde fois, peu de temps après la mort de Raoul de Gouy [19] . ”
“ Mais tout n’est pas fini : le rimeur, après avoir conduit Ymbert et Bernier à Gironville, raconte immédiatement, dans les 300 derniers vers de son œuvre, la mort du roi Girbert, tué d’un coup d’échiquier par ses neveux, les fils d’Hernaut et de Ludie, ainsi que les obsèques de ce prince, et, dans cette partie de son œuvre, il montre Bernier tout disposé à prendre fait et cause pour les jeunes meurtriers sur lesquels leurs cousins se préparent à venger la mort de Girbert. ”
“ La légende monastique que nous analysons ne lui connaît point d’autre enfant que le bâtard Bernier, mort prématurément peu après la conclusion de la paix avec Gautier de Cambrai [48] : aussi rapporte-t-elle qu’après la mort de la comtesse Hersent, Ybert se remaria avec la veuve du seigneur de Rumigny en Thiérache, laquelle, de son premier mariage, avait eu deux fils, Godefroi et Arnoul, auxquels il laissa la seigneurie de Florennes [49] , du consentement de son suzerain le « roi » ou plutôt l’empereur d’Allemagne. ”
“ Nous n’avons pas les moyens de déterminer si Gui de Bazoches s’est inspiré directement de la chanson ou s’il a suivi quelque chronique antérieure : ce qui est sûr, c’est que son récit dérive, soit immédiatement, soit indirectement, d’un état de notre poème où la lutte dans laquelle Raoul trouva la mort avait une importance plus grande que dans la rédaction que nous publions. ”
“ Tout cela semble indiquer que le renouveleur appartenait à la région du nord-est. Nous ne saurions préciser davantage. Nous avons indiqué la fin du xiie siècle comme l’époque probable de ce dernier remaniement de Raoul. Nous ne saurions apporter à l’appui de cette opinion aucune preuve décisive : il doit nous suffire qu’elle soit en elle-même vraisemblable et qu’elle ne soulève aucune objection. Il ne paraît pas admissible, dans l’état actuel de nos connaissances, qu’une chanson de geste rimée soit antérieure au troisième tiers du xiie siècle. ”
“ La forme latine de son nom était Eilbertus ou Egilbertus, et rien n’empêche de croire que le château de Ribemont, situé sur la rive gauche de l’Oise, à une lieue et demie de l’abbaye d’Origny, incendiée par Raoul de Cambrai, ne fût réellement le chef-lieu de son fief. Toujours est-il qu’en 948, c’est-à-dire cinq ans seulement après les événements retracés dans le Raoul, Ybert fonda, de concert avec Hersent, sa femme, et le comte Albert Ier de Vermandois, son suzerain, l’abbaye d’Homblières, dans un lieu qu’une distance de neuf kilomètres seulement sépare de Ribemont [38] . ”
“ Les quatre frères rassemblent leurs hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils envoient porter à Raoul des propositions de paix qui ne sont pas acceptées. Un second messager, qui n’est autre que Bernier, vient présenter de nouveau les mêmes propositions. Raoul eût été disposé à les accueillir, mais son oncle, Guerri d’Arras, l’en détourne. Bernier défie alors son ancien seigneur : il veut le frapper, et se retire poursuivi par Raoul et les siens. Bientôt le combat s’engage. Dans la mêlée, Bernier rencontre son seigneur et de nouveau il lui offre la paix. ”
“ Il semble bien improbable qu’une chanson de geste dont les tirades étaient aussi inégales ait pu être chantée. On lisait, ou, si l’on veut, on récitait déjà les poèmes en tirades monorimes au temps où Raoul fut continué. Les vers sont assez bien faits. Les assonances employées sont au nombre de dix-huit en tout, dont dix masculines. Dans la plupart des poèmes anciens, la variété est plus grande ; on observe aussi que la proportion des assonances féminines est plus forte. ”
“ Cependant son œuvre est intéressante en ce qu’elle montre le sans-gêne véritable avec lequel certains trouvères traitaient les vieilles chansons, ne conservant guère de celles-ci que le fond de l’épisode principal et transportant leurs héros dans une époque et dans un milieu tout à fait différents de ceux où ils avaient vécu. Ainsi le continuateur de Girbert de Metz, faisant entrer Raoul de Cambrai dans le lignage des Lorrains, le transformait en contemporain du roi Pépin, fils de Charles Martel, alors qu’une tradition constante le disait neveu d’un roi Louis. ”
“ Après cela, la volonté divine enleva de ce monde le jeune Bernier. Son père en éprouva une vive douleur. Il résolut de racheter les fautes de sa vie passée et fonda, de concert avec son épouse Hersent, l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache. Ces récits ont sans doute été pris par l’auteur de la chronique de Waulsort pour de l’histoire authentique, et nous partagerions probablement la même illusion, si la comparaison avec notre Raoul de Cambrai ne nous avertissait que le chroniqueur a simplement analysé une chanson de geste en vogue de son temps. ”
