“ On y présente Raoul de Cambrai comme un membre du lignage des Lorrains. Ici, nulle mention de Raoul Taillefer ni d’Aalais, auxquels une tradition constante donnait Raoul pour fils ; nulle mention non plus du manceau Gibouin ni de Guerri le Sor. Le père de Raoul est nommé Renier : c’est l’héritier de Huon de Cambrai, l’un des nombreux neveux maternels du duc Garin de Metz. ”
Raoul de Cambrai
Définition et enjeux
Le thème de “Raoul de Cambrai” a été abordé par des auteurs tels que Ernest Delloye, Eugène Bouly de Lesdain, Adolphe Bruyelle, Achille Durieux ou Pierre-Joseph Thénard. Il est souvent associé à des termes comme Vermandois, Quentin, le roi, Bernier ou Gautier.
Citations sur “Raoul de Cambrai”
“ Ce fils, c’est Raoul de Cambrai, le héros du poème. Il était encore petit enfant lorsque l’empereur voulut, sur l’avis de ses barons, donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au manceau Gibouin, l’un de ses fidèles. Aalais repoussa avec indignation cette proposition, mais, si elle réussit à garder son veuvage, elle ne put empêcher le roi de donner au manceau le Cambrésis [4] . Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu’il eut atteint l’âge de quinze ans, il prit pour écuyer un jeune homme de son âge, Bernier, fils bâtard d’Ybert de Ribemont. ”
“ Toutes ces formules, et tant d’autres que nous pourrions citer, sont d’usage courant dans notre ancienne poésie épique ; le renouveleur de Raoul de Cambrai ne peut prétendre à aucune originalité, même dans le choix de ses chevilles : ce qui le distingue dans une certaine mesure, c’est seulement l’abus qu’il fait de ces locutions de pur remplissage. ”
“ L’étude de l’ancien français n’est pas encore assez avancée pour qu’on puisse, en général, affirmer que telle expression est incorrecte ou que l’emploi d’un mot en un sens déterminé est forcé. Pourtant il y eut au moyen âge, comme en tous temps et en toutes langues, de bons écrivains et de mauvais, et nous commençons à distinguer assez bien les uns des autres. Le renouveleur de Raoul de Cambrai ne saurait être rangé parmi les premiers. La rédaction du vocabulaire nous a fourni mainte occasion de constater qu’il ne se recommandait ni par la correction ni par la propriété du style. ”
“ Item, romancium Radulphi de Cameraco, taxatum precio octo grossorum [140] . Charles V possédait deux manuscrits de Raoul. En voici la description tirée de l’inventaire de sa librairie du Louvre : Bueve d’Esgremont ; la vie saint Charlemainne, les Quatre fils Aimon, dame Aïe d’Avignon, les croniques de Jerusalem, Doon de Nantueil, Maugis le larron, Vivien et Raoul de Cambrai, rimé. L’emperieres de France [141] . Taillefer dit Raoul de Cambresis, rimé, très vieil et bien petit, de lettre bastarde. Dame Aalez [142] . Ces deux mss. sont perdus. ”
“ Le héros de notre poème a cela de commun avec Roland, que sa mort est racontée brièvement par un annaliste contemporain, mais en des termes suffisamment précis pour qu’il ne soit pas possible de révoquer en doute le caractère historique d’une portion importante de la première partie de Raoul de Cambrai « En l’année 943, écrit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils l’ensevelirent à Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur père, ils l’attaquèrent et le mirent à mort. Cette nouvelle affligea fort le roi Louis [11] . » ”
“ La forme latine de son nom était Eilbertus ou Egilbertus, et rien n’empêche de croire que le château de Ribemont, situé sur la rive gauche de l’Oise, à une lieue et demie de l’abbaye d’Origny, incendiée par Raoul de Cambrai, ne fût réellement le chef-lieu de son fief. Toujours est-il qu’en 948, c’est-à-dire cinq ans seulement après les événements retracés dans le Raoul, Ybert fonda, de concert avec Hersent, sa femme, et le comte Albert Ier de Vermandois, son suzerain, l’abbaye d’Homblières, dans un lieu qu’une distance de neuf kilomètres seulement sépare de Ribemont [38] . ”
“ Mais Guerri se défend avec énergie et les assaillants sont repoussés. La nuit venue, le vieillard monta à cheval et sortit de la cité pour aller en exil. On ne sait ce qu’il devint ; on dit qu’il se fit ermite. Henri eut la cité d’Arras et devint seigneur d’Artois ; Julien revint à Saint-Quentin et fut, par la suite, comte de Saint-Gilles. II. — L’ÉLÉMENT HISTORIQUE DANS RAOUL DE CAMBRAI ”
“ Il peut arriver, en effet, que le remanieur soit homme de talent. Telle n’a pas été la fortune de Raoul de Cambrai. Nous ne pouvons nous faire une idée bien nette de ce qu’était l’œuvre primitive, mais il n’est pas douteux qu’elle a beaucoup perdu par l’effet de ses remaniements successifs, et principalement lors de son passage à la forme rimée. ”
“ La langue de la deuxième partie de Raoul de Cambrai n’offre aucun fait bien caractéristique ; an et en sont absolument confondus. Ces deux voyelles nasalisées, étymologiquement distinctes et qui, dans le nord et l’ouest de la France, ont été si longtemps distinguées par la prononciation, ont ici le même son. Dans toutes les tirades, masculines ou féminines, où l’assonance est formée par an ou en, c’est naturellement le premier de ces deux groupes qui domine, parce que les finales en an sont, en fait, plus nombreuses que celles en en. ”
“ Quant au fils naturel d’Ybert de Ribemont, c’est-à-dire à Bernier, le meurtrier de Raoul de Cambrai, les deux seules sources qui le mentionnent appartiennent à la tradition épique : l’une est le poème même que nous publions, l’autre est la chronique de Waulsort qui mentionne Bernier dans le résumé qu’elle renferme de la version du Raoul ayant cours à la fin du xie siècle. ”
Gustave Lanson,
Histoire de la littérature française
“ La Chanson de Roland exalte les deux plus purs sentiments qui fussent dans les cœurs en leur proposant les plus hauts objets où ils pouvaient s’adresser : Charlemagne à servir, l’infidèle à combattre. Et dans cette exaltation arrive à se dégager spontanément comme une âme nationale, un profond et encore inconscient patriotisme, qui devance la réalité même d’une patrie. Par là ce poème est unique parmi nos chansons de geste : rien n’y ressemble et rien n’en approche. Raoul de Cambrai [18] nous ramène à la vulgaire humanité, nous jette en pleine vie féodale. ”
“ IV. — STYLE, VERSIFICATION ET LANGUE i. — Première partie du poème. Si nous possédions Raoul de Cambrai dans sa rédaction originale, celle de Bertolais, ou même sous la forme probablement un peu altérée que connaissait l’auteur de la chronique de Waulsort, aucune chanson de geste n’offrirait une matière aussi riche aux recherches sur la formation de notre ancienne épopée. Nous y verrions comment un jongleur s’y prenait pour traiter un épisode d’histoire contemporaine, dans quelle mesure les faits se transformaient sous sa plume, ou plutôt sur ses lèvres ”
“ Cependant son œuvre est intéressante en ce qu’elle montre le sans-gêne véritable avec lequel certains trouvères traitaient les vieilles chansons, ne conservant guère de celles-ci que le fond de l’épisode principal et transportant leurs héros dans une époque et dans un milieu tout à fait différents de ceux où ils avaient vécu. Ainsi le continuateur de Girbert de Metz, faisant entrer Raoul de Cambrai dans le lignage des Lorrains, le transformait en contemporain du roi Pépin, fils de Charles Martel, alors qu’une tradition constante le disait neveu d’un roi Louis. ”
“ Cette légende monastique, consignée à la fin du xie siècle dans le Chronicon Valciodorense [42] , où les traditions épiques relatives à Raoul de Cambrai ont été également utilisées, cette légende fait d’Ybert de Ribemont le fils et le principal héritier d’un comte Ebroin [43] , auquel sa femme Berte, fille du comte Guerri, avait apporté en dot la seigneurie de Florennes [44] au comté de Lomme, et qui tenait, en outre, de la munificence de Louis l’Enfant, le dernier roi carolingien d’Allemagne, les domaines d’Anthisne, en Condroz, et de Heidré, en Famine [45] . ”
“ Après quelques années, Raoul, excité par son oncle Guerri d’Arras, réclame hautement sa terre au roi. Celui-ci répond qu’il ne peut en dépouiller le manceau Gibouin qu’il en a investi. « Empereur, » dit alors Raoul, « la terre du père doit par droit revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps la honte de voir ma terre occupée par un autre. » Et il termine par des menaces de mort à l’adresse du manceau (tirade xxxiv) . Le roi promet alors à Raoul de lui accorder la première terre qui deviendra vacante. ”
“ Raoul de Cambrai, tir. ccxx et suiv. ↑ La mort prématurée de Bernier terminait évidemment la chanson de Raoul de Cambrai, mais l’auteur de la seconde partie de ce poème prolongea d’une vingtaine d’années la vie du fils d’Ybert de Ribemont pour le faire enfin mourir d’une façon aussi tragique qu’inattendue après un récit de plus de 4,000 vers. ↑ Les mots ou lettres restitués par conjecture dans les endroits où le ms. (A) est mutilé sont en italiques ; les mots ou lettres restitués par conjecture dans les endroits où le ms. est entier sont entre crochets ”
“ Floris n’est autre que le Floire de Floire et Blancheflor, mais nous ne voyons pas ce qui, dans notre poème, a pu motiver l’allusion à Raoul de Cambrai. Sans doute Raoul avait une amie, Heluis de Ponthieu ; mais, au moins dans la rédaction que nous possédons, cette amie ne paraît qu’après la mort de son fiancé (tirades clxxx-clxxxii) . Guiraut de Cabrera, Cabra juglar (commencement du xiiie siècle [84] ) . — Guiraut reproche en ces termes à son jongleur Cabra d’ignorer la chanson de Raoul de Cambrai et de Bernier : De l’orgoillos No sabes vos De Cambrais ni de Bernison. ”
“ On rapporte à Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d’Aalais. Sa douleur redouble quand elle apprend que son fils a été tué par le bâtard Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprès d’elle : c’est lui qui héritera du Cambrésis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu, l’amie de Raoul, vient à son tour pleurer sur le corps de celui qu’elle devait épouser. On enterre Raoul (tir. clxxxii) . Plusieurs années s’écoulent [6] . Gautier est devenu un jeune homme, il pense à venger son oncle. Guerri l’arme chevalier, et la guerre recommence. Un premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. ”
“ « Ainsi Raoul, celui de Cambrai, une riche cité qui est près de Douai, brûla et ruina [le moutier d’Origni] . Puis... » La seconde hypothèse est que Guillaume de Tudèle aurait connu l’ancienne rédaction selon laquelle Raoul incendiait Saint-Quentin (voy. p. xxxviij) qui serait alors la « rica ciutat » des vers cités. En tout cas il y a ici un trait que n’offre pas le poème en l’état où nous le connaissons : c’est que Raoul aurait été blâmé pour cet excès par sa mère, et se serait laissé aller à un mouvement de colère. ”
“ Voir, à la table, les noms Aucibier, Boidant, Corsabré, Corsuble, Salatré. ↑ Voy. Histoire littéraire, XXI, 703. ↑ C’est ce qu’on appelait, au moyen âge, bataille aramie. ↑ Cette assertion est probablement tirée de la chanson qu’analysait le moine de Waulsort : on en retrouve, vers le temps de Philippe Auguste, un écho ou une imitation dans ces quatre vers d’une suite du fameux poème des Lorrains, où l’on sait qu’un jongleur intercala la légende de Raoul de Cambrai : Car la haïne dure encor par verté, Par Loheraine et par Breibant dalés ”
“ Il lui faut venger cet affront sur le lignage des Lorrains auquel appartient Mauvoisin. Il fait appel à ses amis ; ceux-ci y répondent, et bientôt Cambrai est investi. Mais, avant l’arrivée du lignage de Fromont, Raoul, averti par un « valleton », a pu faire appel au roi qui, aidé de Girbert et du lignage des Lorrains, fait lever le siège de Cambrai. ”
“ Le Vermandois est ensuite envahi par Raoul à qui le roi a donné Péronne, Roye, Nesle et Ham : l’abbaye d’Origni est incendiée malgré les supplications de Bernier dont la mère vivait retirée dans ce monastère, de Bernier qui, jusqu’ici, a combattu auprès de Raoul, alors que son père figure dans les rangs de l’armée ennemie et qu’il vient d’être dépouillé de son fief au profit du comte de Cambrai. Le récit de la dispute entre Bernier et Raoul, qui suit l’incendie d’Origni [87] , est assez visiblement inspiré de la chanson que nous publions. ”
“ L’étude de cette continuation médiocrement heureuse de l’ancien Raoul est donc assez simple. Sans offrir rien de particulièrement remarquable, le style de ce nouveau poème n’est réellement pas mauvais. Sans doute les locutions banales, les chevilles destinées à compléter le vers ne sont pas rares dans les cent quarante-cinq dernières tirades, mais elles sont incomparablement moins fréquentes que dans les deux cent quarante-neuf premières. C’est que l’assonance, tout en donnant à l’oreille une satisfaction suffisante, est bien loin d’apporter à l’expression les mêmes obstacles que la rime. ”
“ Le Bastart de Bouillon, 5836, mul de Cartage. ↑ 146 de ci en Cartaige, même locution, Bastart de Bouillon, 92. ↑ 152 Omis dans A. Avant de citer ce vers, Fauchet écrit : « Il (l’auteur) fait Raoul de Cambrai nepveu du roy Loeïs, lequel, après la mort (de Taillefer) mande a Alis espouser Giboin le Mansel, qu’il fet conte de Cambrai, jusques a ce que Raoul soit en aage ; que, si elle ne le veut prendre en mariage, il lui mande : s’irai saisir... » ”
“ Quar il ot fait maus et peciés. Baudouin d’Avesnes (fin du xiiie siècle) . — La chronique compilée sous la direction de ce personnage reproduit ici, en l’abrégeant, le récit de Mousket, à moins qu’elle l’ait puisé à une source commune qui resterait à déterminer. De même que le rimeur tournaisien, c’est à propos des sœurs de Louis d’Outremer que la chronique de Baudouin parle de Raoul de Cambrai : Quand il (Louis d’Outremer) fut venus en Franche, il fu courounés a Loon. Il avoit .ij. serours que ses peres avoit mariées a son vivant. ”
“ Guerri parole o le grenon flori : « Par ma foi, sire, ne vos en iert menti, « Molt longuement vos a mes niés servi ; « Rien ne li donne [n] t, se saichiés, si ami, 645 « Quant son service ne li avez meri. « Rendez li viax l’onnor de Cambrizi, « Toute la terre Taillefer le hardi. ʄ. 9— Je nel puis faire, » li rois li respondi ; « Li Manciax l’a, qe del gant le saisi, [62] 650« Par tel covent le quer en ai mari. « Par maintes fois m’en sui puis repentis, « Mais li baron le loerent ensi. » Et dist li sors : « Mal en sommes bailli. « Ce chaleng je, par le cors s. Geri ! » ”
“ Nous avons vu que ceux de Philippe Mousket et de la chronique dite de Baudouin d’Avesnes se réduisent, en dernière analyse, à un seul. Il se peut qu’il en soit de même des deux textes empruntés à Gautier Map et à Giraut le Cambrien. Toutefois il résulte de l’ensemble des faits groupés dans les pages précédentes, que le poème de Raoul a joui au moyen âge d’une véritable popularité, qui, à la vérité, ne semble pas dépasser le xiiie siècle, car on cessa bientôt de le copier, et il ne paraît pas qu’il en ait jamais été fait de rédaction en prose, ni qu’aucune littérature étrangère l’ait adopté. ”
“ Nous voyons en effet, aux tirades cvii et cviii, que le sor Guerri conseille d’abord à son neveu d’accepter les offres pacifiques présentées par un messager au nom des fils Herbert, mais, traité de couard (v. 2182) par Raoul, il se sent piqué au vif, et repousse le messager par des paroles de défi. Plus loin, tirade cxiii, lorsque Bernier vient apporter à Raoul de nouvelles propositions, c’est Raoul qui se montre disposé à les agréer, lorsque Guerri, dont le ressentiment n’est pas calmé, s’irrite de nouveau et repousse avec colère toute idée de paix. ”
