“ Imagine, si tu le peux, le bonheur qui nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l’oses, les prétendus avantages que tu m’enlèves. Mon père, Édouard, est le seul obstacle ; je méprise tous les autres, et je les trouve indignes de nous. Eh bien, je veux t’avouer que je ne suis pas sans espérance d’obtenir un jour le pardon de mon père. Oui, Édouard, mon père m’aime ; il t’aime aussi : qui ne t’aimerait pas ! Je suis sûr que mon père a regretté mille fois de ne pouvoir faire de toi son fils ; tu lui plais, tu l’entends, tu es le fils de son cœur. ”
Résumé
“Ourika”, est une œuvre de Claire de Duras. Des thèmes tels que madame de Nevers, Ernestine ou maréchal d'Olonne y sont abordés.
Citations de Ourika (Claire de Duras)
“ L’image de mon père mort effaçait toutes les autres : l’amour mêle souvent l’idée de la mort à celle du bonheur ; mais ce n’est pas la mort dans l’appareil funèbre dont j’étais environné, c’est l’idée de l’éternité, de l’infini, d’une éternelle réunion, que l’amour cherche dans la mort ; il recule devant un cercueil solitaire. À Lyon, je retrouvai les bords du Rhône et mes rêveries, et madame de Nevers régna dans mon cœur plus que jamais. J’étais loin d’elle, je ne risquais pas de me trahir, et je n’opposais aucune résistance à la passion qui venait de nouveau s’emparer de toute mon âme. ”
Claire de Duras,
Ourika
(1853)
“ Ah! grand Dieu! s'écria le marquis en finissant de lire, ai-je pu porter cette charmante fille à m'écrire ainsi? quelle étrange proposition! mais que de bonté, de tendresse, de générosité dans cet abandon de ses principes, d'elle-même! Aimable Ernestine! qui, moi, je t'avilirais, j'abuserais de ton amour, de ta noble confiance!... ah! tu n'as rien à craindre de ton amant, de ton ami, de ta reconnaissant ami. Périsse l'homme injuste et cruel qui ose fonder son bonheur sur la condescendance d'une douce, d'une sensible créature, capable de s'oublier elle-même pour le rendre heureux ! ”
“ « Que faites-vous ici ? me dit-il d’un air sévère, sortez. — Non, lui dis-je ; si elle meurt, je meurs. » Je me précipitai au pied du canapé. M. le maréchal d’Olonne me releva. « Vous ne pouvez rester ici, me dit-il ; allez dans votre chambre, plus tard je vous parlerai. » Sa sécheresse, sa froideur aurait percé mon cœur, si j’avais pu penser à autre chose qu’à madame de Nevers mourante ; mais je n’entendais qu’à peine M. le maréchal d’Olonne, il me semblait que ma vie était comme en suspens, et ne tenait plus qu’à la sienne. La jeune femme se tourna vers moi ; je vis des larmes dans ses yeux. ”
“ Pourquoi s’en effrayer ? lui dis-je, elle sera plus bienfaisante pour moi que la vie ; il n’y a pas de rangs dans la mort, je n’y retrouverai pas l’infériorité de ma naissance qui m’empêche d’être à vous, ni mon nom obscur ; tous portent le même nom dans la mort. Mais l’âme ne meurt pas, elle aime encore après la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne serions-nous pas unis ? — Nous le serons dans celui-ci, me dit-elle, Édouard, mon parti est pris ; je serai à vous, je serai votre femme. Hélas ! c’est mon bonheur aussi bien que le vôtre que je veux ! ”
“ Eh bien, nous forcerons mon père d’être heureux par nos soins, par notre tendresse ; s’il nous exile de Paris, il nous admettra à Faverange. Là, il osera nous reconnaître pour ses enfants ; là, il sera père dans l’ordre de la nature, et non dans l’ordre des convenances sociales, et la vue de notre amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois l’un à l’autre ? Crois-moi, il n’y a d’impossible que de cesser de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Édouard ! ose choisir le bonheur. ”
“ À quoi bon augmenter sa douleur, pensais-je, ne lui ai-je pas fait assez de mal ? Et cependant, est-ce mon devoir de me refuser à lui dire une fois, une dernière fois que je l’adore ? J’ai espéré pouvoir le lui dire tous les jours de ma vie ; elle le voulait, elle croyait que c’était possible. J’essayai encore d’écrire, de cacher une partie de ce que j’éprouvais : je ne pus y parvenir. Autant le cœur se resserre quand on n’aime pas, autant il est impossible de dissimuler avec ce qu’on aime : la passion perce tous les voiles dont on voudrait l’envelopper. ”
Claire de Duras,
Ourika
(1853)
“ Henriette joignit les mains, leva les yeux au ciel. «Mon Dieu! s'écria-t-elle, ai-je bien entendu! quelle espérance s'élève dans mon coeur ! cet aveu, son ingénuité.... O ma chère Ernestine, es-tu encore innocente ? » Dans le transport vif et tendre de sa joie, elle pressait sa charmante amie contre son sein. « Non, disait-elle, non, Ernestine n'avouerait point un; coupable attachement avec cette liberté; elle est trompée, elle n'est pas séduite ; il est temps, il est encore temps de la sauver du danger où sa crédulité l'expose. » ”
“ Ne sortons point de notre état, disait-elle à mon père ; pourquoi mener Édouard dans un monde où il ne doit pas vivre, et qui le dégoûtera peut-être de notre paisible intérieur ? Un avocat, disait mon père, doit avoir étudié tous les rangs ; il faut qu’il se familiarise d’avance avec la politesse des gens de la cour, pour n’en être pas ébloui. Ce n’est que dans le monde qu’il peut acquérir la pureté du langage et la grâce de la plaisanterie. La société seule enseigne les convenances, et toute cette science de goût, qui n’a point de préceptes, et que pourtant on ne vous pardonne pas d’ignorer. ”
Claire de Duras,
Ourika
(1853)
“ Vous me reprochez mon affection pour le marquis de Clémengis, ajouta-t-elle ; s'il vous était connu, vous l'approuver riez; oui, l'idée de ne plus le voir me révolte, elle blesse mon coeur ; une douce intimité s'est établie entre nous, elle fait mon bonheur, et sans doute le sien ! La présence de cet homme aimable inspire je, ne sais quel sentiment délicieux, dont le charme est inexprimable ; dès qu'il est près de moi, je me trouve heureuse ; je lis dans ses yeux qu'il est content aussi , et j'aime à penser qu'un même mouvement cause ses plaisirs et les miens. ”
“ Ma mère ! Les liens de famille surtout me faisaient faire des retours bien douloureux sur moi-même, moi qui jamais ne devais être la sœur, la femme, la mère de personne ! Je me figurais dans ces liens plus de douceur qu’ils n’en ont peut-être, et je négligeais ceux qui m’étaient permis, parce que je ne pouvais atteindre à ceux-là. Je n’avais point d’amie, personne n’avait ma confiance ; ce que j’avais pour madame de B. était plutôt un culte qu’une affection ; mais je crois que je sentais pour Charles tout ce qu’on éprouve pour un frère. ”
“ Le duc de L. s’arrêta pour parler à quelqu’un ; je m’échappai, je retournai dans le salon où dansait madame de Nevers, et je m’assis sur la banquette qu’elle venait de quitter. Ah ! ce n’est pas au bal que je pensais ! Je croyais entendre toutes les paroles de l’ambassadeur. Que j’aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes au mérite, où l’impossible ne s’élevait jamais devant le talent, où l’on ne disait jamais : « Vous n’irez que jusque-là ! » Émulation, courage, persévérance, tout est détruit par l’impossible, cet abîme qui sépare du but et qui ne sera jamais comblé ! ”
“ Quelquefois, malgré ma tristesse, je m’amusais de toutes ces violentes opinions qui n’étaient au fond presque jamais que des prétentions, des affectations ou des peurs : mais la gaîté qui vient de l’observation des ridicules ne fait pas de bien ; il y a trop de malignité dans cette gaîté, pour qu’elle puisse réjouir le cœur qui ne se plaît que dans les joies innocentes. On peut avoir cette gaîté moqueuse, sans cesser d’être malheureux ; peut-être même le malheur rend-il plus susceptible de l’éprouver, car l’amertume dont l’âme se nourrit, fait l’aliment habituel de ce triste plaisir. ”
“ C’est un culte que je lui rends dans le secret de mon cœur ; je ne prétends à rien, je n’espère rien ; l’adorer, c’est ma vie : comment pourrais-je m’empêcher de vivre ? J’oubliais que j’avais mortellement redouté qu’elle ne découvrît ma passion, et j’étais si désespéré que je crois qu’en ce moment je la lui aurais avouée moi-même pour la faire sortir, fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette indifférence qui me mettaient au désespoir. Si j’étais le prince d’Enrichemont, ou le duc de L., me disais-je, j’oserais m’approcher d’elle ; je la forcerais à s’occuper de moi ”
“ La sœur de charité, me disais-je, n’est point seule dans la vie, quoiqu’elle ait renoncé à tout ; elle s’est créé une famille de choix ; elle est la mère de tous les orphelins, la fille de tous les pauvres vieillards, la sœur de tous les malheureux. Des hommes du monde n’ont-ils pas souvent cherché un isolement volontaire ? Ils voulaient être seuls avec Dieu ; ils renonçaient à tous les plaisirs pour adorer, dans la solitude, la source pure de tout bien et de tout bonheur ; ils travaillaient, dans le secret de leur pensée, à rendre leur âme digne de se présenter devant le Seigneur. ”
Claire de Duras,
Ourika
(1853)
“ Il me serait impossible de vous peindre l'effet que produisit en moi ce peu de paroles; l'éclair n'est pas plus prompt : je vis tout; je me vis négresse, dépendante, méprisée, sans fortune, sans appui, sans un être de mon espèce à qui unir mon sort, jusqu'ici un .jouet, un amusement pour ma bienfaitrice, bientôt rejetée d'un monde où je n'étais pas faite pour être admise. Une affreuse palpitation me saisit, mes yeux s'obscurcirent, le battement de mon coeur m'ôta un instant, la faculté d'écouter encore; enfin je me remis assez pour entendre la suite de cette conversation. ”
“ Hélas ! ils le laissent vide et dévasté comme une ruine, et cet accroissement momentané de la vie amène et produit la mort. Je ne faisais pas alors ces réflexions ; le monde s’ouvrait à mes yeux comme un océan sans bornes. Je rêvais la gloire, l’admiration, le bonheur ; mais je ne les cherchais pas hors de la profession qui m’était destinée. Notre profession ! où l’on prend en main la défense de l’opprimé, où l’on confond le crime et fait triompher l’innocence. Mes rêveries, qui avaient alors quelque chose de moins vague, me représentaient toutes les occasions que j’aurais de me distinguer ”
Claire de Duras,
Ourika
(1853)
“ Jamais il ne fut une plus aimable musicienne ; jamais talent ne para tant la personne. Mais ce degré de perfection et de facilité ce ne fut pas à Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, où son amant passa deux ans avec elle, uniquement occupé d'elle, de son instruction et de son plaisir. Après quatre ans de voyage, il la ramena en Angleterre, et, demeurant avec elle, tantôt chez lui à la campagne, tantôt à Londres chez le général D..., son oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur; mais le bonheur, et l'amour ne fléchissent pas la mort : une inflammation de poitrine l'emporta. ”
“ « Ce que tu fais n’est pas difficile. — Essaie donc, » répondis-je. Il saute, fait quelques pas, glisse, et disparaît dans les flots. Je n’eus pas le temps de la réflexion ; je me précipite, je me cramponne aux rochers, et l’enfant, entraîné par le courant, vient s’arrêter contre l’obstacle que je lui présente. Nous étions à deux pas des roues, et les forces me manquant nous allions périr lorsqu’on vint à notre secours. Je fondis en larmes lorsque le danger fut passé. Mon père, ma mère accoururent et m’embrassèrent ; mon cœur palpita de joie en recevant leurs caresses. ”
“ Si j’avais été le plus grand roi du monde avec quel bonheur j’aurais mis à ses pieds toutes mes couronnes. Qu’il est heureux l’homme qui peut élever à lui la femme qu’il aime, la parer de sa gloire, de son nom, de l’éclat de son rang, et, quand il la serre dans ses bras, sentir qu’elle tient tout de lui, qu’il est l’appui de sa faiblesse, le soutien de son innocence ! Hélas ! je n’avais rien à offrir à celle que j’aimais, qu’un cœur déchiré par la passion et par la douleur. ”
“ Il possédait au suprême degré l’art de faire sortir la plaisanterie de la raison. L’opposition du bon sens aux idées fausses est presque toujours comique ; mon père m’apprit à trouver ridicule ce qui manquait de vérité. Il ne pouvait mieux en conjurer le danger. C’est un danger pourtant et un grand malheur que la passion dans l’appréciation des choses de la vie, même quand les principes les plus purs et la raison la plus saine sont vos guides. On ne peut haïr fortement ce qui est mal sans adorer ce qui est bien ; et ces mouvements violents sont-ils faits pour le cœur de l’homme ? ”
“ Les médecins dirent à madame de B. qu’ils répondaient de ma vie si elle me laissait à Saint-Germain ; elle s’y résolut, et elle me montra en partant une affection si tendre qu’elle calma un moment mon cœur. Mais, après son départ, l’isolement complet, réel, où je me trouvais pour la première fois de ma vie, me jeta dans un profond désespoir. Je voyais se réaliser cette situation que mon imagination s’était peinte tant de fois ; je mourais loin de ce que j’aimais, et mes tristes gémissements ne parvenaient pas même à leurs oreilles. Hélas ! ils eussent troublé leurs joies. ”
“ Ce qui m’intimidait aussi avec Charles, c’est cette tournure un peu sévère de ses idées. Un soir, la conversation s’était établie sur la pitié, et on se demandait si les chagrins inspirent plus d’intérêt par leurs résultats ou par leurs causes. Charles s’était prononcé pour la cause ; il pensait donc qu’il fallait que toutes les douleurs fussent raisonnables. Mais qui peut dire ce que c’est que la raison ? est-elle la même pour tout le monde ? tous les cœurs ont-ils tous les mêmes besoins ? et le malheur n’est-il pas la privation des besoins du cœur ? ”
“ Jamais une interprétation sévère ou infidèle ne venait glacer la confiance ; les pensées passaient pour ce qu’elles valaient ; on n’était responsable de rien. Cette qualité eût fait le bonheur des amis de madame de B. quand bien même elle n’eût possédé que celle-là. Mais combien d’autres grâces n’avait-elle pas encore ! Jamais on ne sentait de vide ni d’ennui dans sa conversation ; tout lui servait d’aliment : l’intérêt qu’on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée ”
“ Qu’importe ! mon sang coulera pour elle ; et si mes os reposent dans une terre étrangère, mon âme viendra errer autour de celle que j’aimerai toujours. Ange de ma vie ! tu as seule fait battre mon cœur, et mon dernier soupir sera pour toi ! Je rentrai à l’hôtel d’Olonne, comme un homme condamné à mort, mais dont la sentence ne sera exécutée que dans quelque temps. J’étais résigné, et mon désespoir s’était calmé en pensant que mon absence rendrait à madame de Nevers sa réputation et son repos. C’était du moins me dévouer une dernière fois pour elle. ”
“ Ah, mon ami ! qu’importe la vie quand on a senti ce qu’elle m’a fait éprouver ! Quelle longue carrière pourrait me rendre le bonheur d’un tel amour ! Il convenait à ma position dans le monde de me mêler peu de la conversation. M. le maréchal d’Olonne, par bonté pour mon père, me reprochait quelquefois le silence que je préférais garder, et je ne résistais pas toujours à montrer devant madame de Nevers que j’avais une âme, et que j’étais peut-être digne de comprendre la sienne ; mais habituellement c’est elle que j’aimais à entendre : je l’écoutais avec délices ”
“ L’enfant de Charles était beau comme Anaïs ; le tableau de cette jeune mère avec son fils touchait tout le monde ; moi seule, par un sort bizarre, j’étais condamnée à le voir avec amertume ; mon cœur dévorait cette image d’un bonheur que je ne devais jamais connaître, et l’envie, comme le vautour, se nourrissait dans mon sein. Qu’avais-je fait à ceux qui crurent me sauver en m’amenant sur cette terre d’exil ? Pourquoi ne me laissait-on pas suivre mon sort ? Eh bien ! je serais la négresse esclave de quelque riche colon ; brûlée par le soleil, je cultiverais la terre d’un autre ”
“ Je demandai des chevaux de poste, à la nuit tombante, et je m’enfermai dans ma chambre. Ce portrait de madame de Nevers, qu’il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui dis-je point adieu ! je baisais cette toile froide ; je reposais ma tête contre elle ; tous mes souvenirs, tout le passé, toutes mes espérances, tout semblait réuni là, et je ne sentais pas en moi-même la faculté de briser le lien qui m’attachait à cette image chérie : je m’arrachais à ma propre vie en déchirant ce qui nous unissait ; c’était mourir que de renoncer ainsi à ce qui me faisait vivre. ”
“ La place est obtenue, mais mon père ne pourra pas longtemps vous y être utile. — Les bruits qu’on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d’A. sont donc vrais ? lui demandai-je. — Ils sont trop vrais, me répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant toute apparence, il sera exilé à Faverange, au fond du Limousin, et je l’y accompagnerai. — Grand Dieu ! m’écriai-je, et c’est en ce moment que vous me croyez capable d’accepter une place pour servir vos ennemis ? Je n’ai qu’une place au monde, c’est à Faverange, et ma seule ambition c’est d’y être souffert. ”
“ Tout ce qui me rabaissait m’éloignait d’elle, et cette réflexion ajoutait une nouvelle amertume à des sentiments déjà si amers. J’occupai, à mon retour de Faverange, la place que M. le maréchal d’Olonne m’avait fait obtenir aux affaires étrangères, et qu’on m’avait conservée par considération pour lui. Le travail n’en était pas assujettissant, et cependant je le faisais avec négligence. La passion rend surtout incapable d’une application suivie ; c’est avec effort qu’on écarte de soi une pensée qui suffit au bonheur et tout ce qui distrait d’un objet adoré semble un vol fait à l’amour. ”
Claire de Duras,
Ourika
(1853)
“ Elle s'arrêta, soupira, détourna les yeux, dans la crainte de rencontrer ceux d'Henriette. « Cher Clémengis ! dit-elle, tu ne feras point un trop grand sacrifice pour rendre Ernestine heureuse; elle ne l'exige pas ; elle ne désire point un bonheur qui porterait atteinte à ta gloire : mes yeux sont ouverts; je vois tout ce qui nous sépare ; mais comment, mais d'où vient éprouve-t-on une douleur si vive en renonçant à un espoir qu'on n'avait pas ? » Les caresses de Mlle Duménil, les visites du marquis, le temps, la raison, dissipèrent un peu le chagrin d'Ernestine ”
“ Quoi ! me disais-je, ce qui est ici sans excuse serait là le but de la plus noble émulation ; là je pourrais conquérir madame de Nevers ! Sept lieues de distance séparent le bonheur et le désespoir. Qu’elle était bonne et généreuse à ce bal ! Elle a voulu danser avec moi, pour me relever à mes propres yeux, pour me consoler de tout ce qu’elle sentait bien qui me blessait. Mais est-ce d’une femme, est-ce de celle qu’on aime qu’on devrait recevoir protection et appui ? Dans ce monde factice tout est interverti, ou plutôt c’est ma passion pour elle qui change ainsi les rapports naturels ”
“ C'est elle qui jusqu'ici dévorait mon coeur! Ce désir de tenir ma place dans la chaîne des êtres, ce besoin des affections de la nature, cette douleur de l'isolement, c'étaient les regrets d'un amour coupable! Et, lorsque je croyais envier l'image du bonheur, c'est le bonheur lui-même qui était l'objet de mes voeux impies! Mais qu'ai-je donc fait pour qu'on puisse me croire atteinte de cette passion sans espoir? Est-il donc impossible d'aimer plus que sa vie avec innocence? ”
“ Je ne vous vois point d’amie intime ? lui dis-je. — J’en ai une qui m’est bien chère, me répondit-elle, c’est la sœur du duc de L. Nous sommes liées depuis l’enfance ; mais je crains que nous ne soyons séparées pour bien longtemps ; le marquis de C., son mari, est ministre en Hollande, et elle est à La Haye depuis six mois. — Ressemble-t-elle à son frère ? demandai-je — Pas du tout, reprit madame de Nevers ; elle aussi calme qu’il est étourdi. C’est un grand chagrin pour moi que son absence, dit madame de Nevers. ”
“ Il était impossible qu’un cœur déchiré comme l’était le mien pût donner ni recevoir un bonheur paisible. Madame de Nevers me reprochait l’inégalité de mon humeur ; elle qui n’avait besoin que d’aimer pour être heureuse, tout était facile de sa part : c’était elle qui faisait les sacrifices. Mais moi qui l’adorais et qui étais certain de ne la posséder jamais ! Dévoré de remords, obligé de cacher à tous les yeux cette passion sans espoir, qui ferait ma honte si le hasard la dévoilait à M. le maréchal d’Olonne, que me dirait-il ? ”
“ Je me demandais pourquoi je n’épouserais pas madame de Nevers ; je cherchais des exemples qui pussent autoriser ma faiblesse ; je me disais que dans une profonde solitude j’oublierais le monde et le blâme ; que, s’il le fallait, je fuirais avec elle en Amérique, et jusque dans cette île déserte, objet de mes anciennes rêveries. Quel lieu du monde ne me paraîtrait pas un lieu de délices avec la compagne chérie de mes jours, mon amie, ma bien-aimée ? Natalie ! Natalie ! Je répétais son nom à demi-voix pour que ces deux sons vinssent charmer mon oreille, et calmer un peu mon cœur. ”
“ Le maréchal d’Olonne se méprit à la joie si vive que je montrai en le revoyant : il m’en sut gré, et je reçus ses éloges avec embarras. S’il eût pu lire au fond de mon cœur, combien je lui aurais paru coupable ! Lorsque j’y réfléchis, je ne comprends pas que M. le maréchal d’Olonne n’eût point encore deviné mes sentiments secrets ; mais la vieillesse et la jeunesse manquent également de pénétration, l’une ne voit que ses espérances, et l’autre que ses souvenirs. Faverange était ce vieux château où madame de Nevers avait été élevée, et dont elle m’avait parlé une fois. ”
“ Charles arriva à Paris au commencement de février 1793, peu de temps après la mort du roi. Ce grand crime avait causé à madame de B. la plus violente douleur ; elle s’y livrait tout entière, et son âme était assez forte pour proportionner l’horreur du forfait à l’immensité du forfait même. Les grandes douleurs dans la vieillesse ont quelque chose de frappant : elles ont pour elles l’autorité de la raison. Madame de B. souffrait avec toute l’énergie de son caractère ; sa santé en était altérée, mais je n’imaginais pas qu’on pût essayer de la consoler, ou même de la distraire. ”
“ Ah ! si j’avais eu une seule carrière ouverte à mon ambition, quelles difficultés auraient pu m’effrayer ? J’aurais tout vaincu, tout conquis ; l’amour est comme la foi, et partage sa toute puissance, mais l’impossible flétrit toute la vie. Bientôt la triste vérité venait faire évanouir mes songes ; elle me montrait du doigt cette fatalité de l’ordre social qui me défendait toute espérance, et j’entendais sa voix terrible qui criait au fond de mon cœur : « Jamais, jamais tu ne posséderas madame de Nevers ! » La mort alors m’eût semblé douce en comparaison des tourments qui me déchiraient. ”
