“ Pour lui mieux exprimer ce que sentait mon coeur, Votre zèle obligeant empruntait mon ardeur : Vous me l'aviez promis, et je vous le confesse ; Mais vous m'avez trop bien tenu votre promesse. Pison Moi, Seigneur ? Drusus Oui, Pison, je dois trop à vos soins : Je vivrais plus heureux si je vous devais moins. Car enfin, c'est en vain que l'Empereur s'obstine À vouloir que mon coeur soit le prix d'Agripine : J'admire ses appas, j'adore ses vertus ; Je crois l'avoir aimée, et je ne l'aime plus : Voila le grand secret que j'avais à vous dire. Les attraits de Livie ont sur moi trop d'empire. ”
Résumé
"Germanicus", pièce de théâtre d'Edme Boursault, explore les tensions entre amour, ambition et pouvoir dans un cadre politique romain. L'œuvre met en scène des personnages tels que Germanicus, Agripine, Drusus et Pison, liés par des rivalités amoureuses et des intrigues impériales. Les thèmes de la passion dévorante, des actes politiques et de l'ambition glorieuse se déploient à travers des dialogues chargés d'émotion et de conflits psychologiques.
La structure dramatique, rythmée par des répliques percutantes, reflète les enjeux de la vie privée et publique des personnages, illustrant comment les affections humaines peuvent se heurter aux lois de l'État. L'œuvre, marquée par des tensions entre le cœur et l'honneur, démontre la complexité des relations humaines sous la tutelle de l'Empire.
Citations de Germanicus (Edme Boursault)
“ Ce n'est pas que ma flamme obscurcit votre lustre, Si le Ciel m'eut fait naître en un rang plus illustre : Mais des droits de l'Amour aucun coeur n'est exempt ; Et ce que sent un Prince un autre homme le sent ; Soit qu'on naisse du Peuple, ou d'un sang qu'on renomme, Pour aimer comme j'aime il suffit qu'on soit homme. Ce n'est pas à son choix qu'on se laisse enflammer : Nous naissons pour mourir, et vivons pour aimer : Et de quoi qu'envers vous ma passion m'accuse, La beauté de mon crime en doit faire l'excuse. Cet amour de mon coeur est banni pour jamais. Agrippine Me le promettez-vous ? ”
“ C'est un crime forcé dont mon coeur vous absout : L'amour qu'on désespère est capable de tout. Ô Ciel ! Qui tant de fois a pris soin de sa gloire, Permets que ce héros m'aime assez pour me croire : Sauve l'appui de Rome ; et mets dans mes discours Un charme assez puissant pour conserver ses jours. Je vous aime, Seigneur, nul Romain ne l'ignore ; Je l'ai dit en tous lieux, et veux le dire encore : César, Drusus, Livie, et Pison savent tous Si j'ai d'ambition que celle d'être à vous. Mon coeur qui de vos voeux s'est attiré l'hommage, Voudrait même pouvoir vous aimer davantage ”
“ Et d'un prix assez grand c'est payer vos attraits, Quand il en coûte un crime à qui n'en fit jamais. Agrippine Je n'attendais pas, Prince, en un si sort si contraire, Un outrage si grand d'une bouche si chère : Ce reproche est sensible ; et si vous m'aimiez bien, À ma juste douleur vous n'ajouteriez rien. Vous me connaissiez mal, si vous avez pu croire Qu'à l'éclat d'un haut rang j'immolasse ma gloire : Si le sort qui m'outrage eût voulu m'être doux, Ma plus sensible joie eût été d'être à vous. Le bonheur qui m'échappe, est un bonheur insigne, Dont il faut que le Ciel ne me juge pas digne. ”
“ Non, non, le repentir où votre âme est forcée, Ne rend pas son éclat à ma gloire offensée : Dans le rang où je suis, et du sang dont je sors, Ce serait me trahir qu'accepter un remords. Épargnez-moi, Seigneur, la honte qu'il imprime ; Il n'est point de remords qui ne précède un crime : Et qui m'a fait l'affront de m'arracher sa foi, N'a plus rien à m'offrir qui soit digne de moi. Vous m'avez outragée, et ce m'est une joie Que d'un juste remords votre coeur soit la proie. Je voudrais que le Ciel, pour combler mes souhaits, Vous forçât à m'aimer autant que je vous hais. ”
“ Et que tout l'Univers justifie aujourd'hui, Qu'il ne tient pas à moi, que je ne sois à lui. À Drusus qui vous plut l'Empereur me destine : Sa main vous eût charmée, et sa main m'assassine. Non qu'il ne soit grand homme, et qu'il n'ait des vertus : Quoi que fils de Tibère, on estime Drusus : On l'a vu dans l'armée au sortir de l'enfance Signaler sa valeur, et montrer sa prudence : C'est un héros naissant, un coeur noble, élevé ; Mais l'amant que je perds en est un achevé : Rome n'a jamais vu, quoique l'envie en dise, Homme plus glorieux, ni gloire mieux acquise. ”
“ Quand il faut à la haine abandonner ses jours, Le coeur à la raison n'obéit pas toujours. Mais, Seigneur, si je puis, je vaincrai ma faiblesse ; Je fuirai le héros que j'aime avec tendresse ; Et je le haïrai, puisqu'on le veut ainsi, De m'avoir voulu plaire, et d'avoir réussi. Laissez-moi le loisir, Seigneur, l'amour l'ordonne, De reprendre le coeur qu'il faut que je vous donne. Un mois est peu de chose, il me suffit. Drusus Hélas ! Un mois est peu de chose à vous qui n'aimez pas ! Mais, Madame, aux amants dont les flammes paraissent, Plus un hymen est proche, et plus les désirs croissent. ”
“ Chaque jour à ses pieds j'irai verser des larmes ; Chaque jour à ses yeux j'irai vanter vos charmes ; Sensible à mon amour il en sera l'appui : Et votre seul mérite obtiendra tout de lui. Que si tant de douleur ne peut vous satisfaire, Au moins en m'oubliant songez à votre frère : Il adore Agripine, et la veut adorer ; L'arracher à ses feux c'est le désespérer ; De son sort, et du mien je vous rends la maîtresse. Livie Seigneur, par trop d'endroits vous tentez ma faiblesse. C'est après votre crime un nouvel attentat, Que d'appeler mon frère au secours d'un Ingrat. ”
“ Je ne m'oppose point à cette juste envie : À qui vit sous vos lois c'est un bien que la vie : Tandis que vous m'aimiez j'en avais quelque soin ; Si vous ne m'aimez plus, je n'en ai plus besoin : Je vous l'offre avec joie, et la perdrai sans peine, Si je fais en mourant expirer votre haine ; Et qu'après mon trépas votre courroux éteint, Laisse à mon triste sort la douceur d'être plaint. À votre amour trahi je dois ce sacrifice. Mon coeur qui fit le crime aura soin du supplice ; Et mon dernier soupir, offert à vos appas, Justifiera... Livie Seigneur, ne m'attendrissez pas. ”
“ Preste à me reprocher mon crime, et sa bonté, Un retour de tendresse a trahi sa fierté. Quoi que l'emportement pour son sexe ait de charmes, Son amour à ses yeux n'a permis que des larmes ; Et son tendre courroux, sa paisible douleur, Contre mon injustice ont révolté mon coeur. Je ne vous dirai point, d'un objet qui sait plaire, Quel effet une larme est capable de faire : Si vous avez aimé, Pison, vous savez bien Qu'aux pleurs d'une maîtresse on ne refuse rien : De ces pleurs tout-puissants le charme imperceptible, Dans le coeur le plus dur trouve un endroit sensible ”
“ Demain aux yeux de Rome il faut qu'il s'accomplisse. Et quoi que cet hymen me doive être un supplice, J'imposerai silence à ma juste douleur : Mes yeux ne diront rien du trouble de mon coeur : En vous donnant ma foi j'oublierai que j'immole Un héros presque égal aux Dieux du Capitole : J'oublierai que ma main était due à ses soins ; Et si je ne vous aime, on le croira du moins. Pour prix d'un tel effort, et d'un tel sacrifice, Du reste de ce jour souffrez que je jouisse ; Et que si prés, Seigneur, de vivre sous vos lois, Je sois en liberté pour la dernière fois. ”
“ Gloire, Plaisirs, Grandeurs, sans vous tout m'importune ; Je borne à vous aimer, mon plaisir, ma fortune ; J'en fais mon suprême bon-heur : Que toujours à mes voeux votre bonté réponde, Et je renoncerais à l'Empire du Monde, Pour l'Empire de votre coeur. Laissez-moi vous redire Il en lit encore un autre. Il est vrai, ma Princesse, César me sollicite à reprendre ma foi ; Il veut que j'aime ailleurs ; mais en vain il m'en presse ; L'amour, plus absolu, m'impose une autre loi. ”
“ Endormez sa douleur par une ombre de joie ; À le voir autrefois vos beaux yeux se sont plus, Vous l'aimiez. Agripine Et crois-tu que je ne l'aime plus ? Albin Voyez-le donc : ce bien est le seul qu'il implore, Au nom d'un peu d'amour, s'il vous en reste encore ; Et de peur de sa mort qui suivrait vos refus, Au nom de la pitié, si vous ne l'aimez plus. Agripine, à Flavie. Le verrai-je ? Flavie Du moins c'est trop être interdite : De l'absence du Prince, il est bon qu'on profite. Ou souffrez qu'il vous voit, ou donnez d'autres lois. ”
“ Un Amant tel que lui se retrouve avec joie : Il aura peu de peine à rentrer dans son coeur. Ce conseil, cher Albin, m'échappe avec douleur. Jusqu'au jour qui m'arrache à qui j'eusse aimé d'être, Quelques voeux que je pousse ils vont tous à ton maître : C'est vers lui que je penche, et cent fois chaque jour, Ce que j'ôte au devoir, je le donne à l'amour : C'est trahir son rival ; mais Albin, en revanche, Notre hymen achevé, c'est vers lui que je penche : Et je fais à mon tour, pour lui rendre l'espoir, Du débris de l'amour un hommage au devoir. Va revoir ce héros, et dis lui qu'on m'immole ”
“ Le lâche aura dans l'ombre, au gré de ses souhaits, Par le plus noir de tous couronné ses forfaits. Il aura... Quel soupçon dans mon coeur vient de naître ? Serait-il vrai, grands Dieux ! que Pison fût un traître ? Lui de qui tant de fois le zèle peu commun... Il m'aime, il l'a fait voir ; n'importe c'en est un. Pour venger son amour que sa rage surmonte, Il a fait ce grand crime, et se cache de honte : Aux fureurs d'un tyran son désespoir s'est joint. Je ne m'étonne plus s'il ne se montre point : Il me craint. Va méchant ta crainte est inutile : À qui veut l'imiter César offre un asile ”
“ Si jamais vous osez par votre indigne hommage Faire au sang des Césars un si cruel outrage ; Si vous déshonorez le peu que j'ai d'appas ; Si vous vous oubliez, je ne m'oublierai pas, Étouffez cette ardeur dont ma gloire murmure. Vous ne pouvez m'aimer sans me faire une injure. Car pour oser prétendre à vous voir mon époux, Le Ciel met trop d'espace entre Agripine et vous. Rentrez donc en vous-même, et voyez qui vous estes. Drusus ne saura point l'affront que vous lui faites : Quelque pitié qu'excite un si faible rival, Il trahirait son rang à vous en vouloir mal. ”
“ Les moments durent peu quand on voit ce qu'on aime. Si Drusus avec lui vous surprend sans témoins... Agripine Ah ! Pison, je m'égare, et l'on s'égare à moins. Allez lui dire... Ô Ciel ! le voici. Pison Je vous laisse. Agripine Demeurez. Vous, présent, j'aurai moins de faiblesse. Si mon coeur se hasarde à rien faire de bas, Ayez soin de ma gloire, et ne le souffrez pas. Je promets, puisqu'en vain vous m'aimez l'un et l'autre, De traiter son amour comme j'ai fait le vôtre : Et m'aimant, sans espoir, il vous doit être doux Qu'un héros, comme lui, soit traité comme vous. ”
“ Depuis que je l'ai vu, la douleur qui l'accable M'a causé pour Drusus une haine implacable ; Et si durant un mois je le vois tous les jours, Mon amour et ma haine augmenteront toujours. Je ne veux point aimer quand l'amour est un crime ; Je ne veux point haïr ce qu'il faut que j'estime ; Et puisque malgré moi l'on m'enchaîne à Drusus, Il est de mon devoir de fuir Germanicus. Pour sauver ma vertu dans ce désordre extrême, Je fais ce que je puis, je m'immole moi-même : Je me perds. Mais, Flavie, un coeur comme le mien, Quand la gloire a parlé, ne consulte plus rien. ”
“ Germanicus, Agripine.Germanicus Je ne sais de quel oeil vous verrez un coupable, Dont l'amour violent rend le crime excusable : J'ai tantôt, je l'avoue, avec un peu d'aigreur D'un injuste reproche accablé votre coeur : Vous en avez pleuré : je l'ai vu : mais, Madame, La douleur de vous perdre interdit bien une âme ; Et dans un tel malheur un modeste courroux, Aurait mal exprimé ce que je sens pour vous. Quand on aime ardemment et qu'on perd ce qu'on aime, On se fait un plaisir de se perdre soi-même ; Et si par votre hymen on m'eût désespéré, À de plus grands efforts je m'étais préparé. ”
“ La raison et les sens ont beau faire divorce ; Quand les sens sont gagnez la raison est sans force : Et si c'est vous trahir que d'avoir tant d'ardeur, Le crime est de mon Astre, et non pas de mon coeur. Agripine Si mes faibles appas, qu'offensent votre flamme, Ont osé s'abaisser jusqu'à toucher votre âme, Je veux bien consentir qu'envers moi, sur ce point, Vous soyez peu coupable, ou ne le soyez point : Mais envers votre Prince, outragé par ce crime, Qui pour votre mérite a tant conçu d'estime, Qui chérit tendrement un ami supposé, Et qui croit si fidèle un rival déguisé ”
“ Dés-qu'il aura ma main, dût ce fils de Tibère Se montrer envers moi plus cruel que son père, J'oublierai le héros dont mon coeur est charmé ; Et je le haïrai de l'avoir trop aimé. Jusques-là, je veux bien t'avouer ma faiblesse, Il a tous mes désirs, et toute ma tendresse : Dans le coeur qu'on lui vole il a fait des progrès Qu'on ne détruira point tant qu'il en sera prés. Avant qu'à le revoir je sois accoutumée Je veux que mon Hymen le renvoie à l'armée. L'amour que j'ai pour lui me deviendrait fatal, Si je ne me hâtais d'épouser son rival. ”
“ Seigneur. Germanicus Ce que je perds ! l'ignorez-vous, Madame ? Si le fils de César vous arrache à ma flamme ; S'il faut qu'à cet affront le Ciel m'ait réservé ; Je perds ce que le Monde a de plus achevé. Je perds, si la fortune à ce point m'est cruelle, Des plus hautes vertus le plus digne modèle ; Et pour dire encor plus, je perds, enfin, je perds Ce que du sang d'Auguste il reste à l'Univers. Non, Madame, mon coeur plein de votre mérite, Condamne votre amour, s'il veut que je vous quitte : Mon trépas est douteux, et ne le sera plus Si je vous abandonne au pouvoir de Drusus. ”
“ Plus je l'ai vu soumis, plus j'en attends de haine ; Et depuis que le Monde obéit à ses lois Il me rend les mépris qu'il reçut autrefois. Mais pour Drusus... Agripine Madame, il va bientôt paraître : En voyant tant d'appas son amour peut renaître : Pour l'ôter de mes fers essayer leur pouvoir. Je viens de le mander, et vous le pourrez voir. Un seul remords... Livie Adieu. Quoique l'ingrat m'oublie, Ma haine est faible encor et mon coeur s'en défie : Et je le veux, si je puis, le haïr assez bien Pour le voir, le braver, et n'en redouter rien. ”
“ Rome n'est que désordre, et que confusion. On y trouve par tout des espions infâmes, Dont l'art abominable est de sonder les âmes ; Et d'arracher des coeurs par un subtil détour, Ce qu'on sent pour Tibère, ou de haine, ou d'amour. Ces méchants en faveur, par de lâches maximes D'un aussi méchant qu'eux applaudissent les crimes ; Servent sa tyrannie ; et croiraient aujourd'hui Ne pas faire leur cour s'ils valaient mieux que lui. Que vous dirai-je ? on tremble, et loin qu'on se hasarde À vouloir... Agripine Parle-moi de ce qui me regarde. Parle-moi du héros pour qui j'eus tant d'amour, Flavie ”
“ Flavie, Pison.Flavie Dans votre Appartement le Prince va se rendre ; J'ai devancé ses pas pour venir vous l'apprendre. Du secret qu'on lui cache il semble être éclairci ; Quelqu'un peut avoir vu Germanicus ici. Agripine du moins obstinée à le croire, À vos soins obligeants recommande sa gloire. Si le bien de lui plaire a pour vous des appas, Dans un si grand péril ne l'abandonnez pas. Quoi qu'au fils de César elle soit si fidèle, L'apparence d'un crime est un crime pour elle ; Et si l'on voit ici son rival triomphant, Tout condamne Agripine, et rien ne la défend. ”
“ Quelque fausse vertu qu'on oppose à leur cours, S'ils ne sont à leur terme ils augmentent toujours : Du bonheur qu'on attend l'âme est si possédée, Qu'on s'en forme à soi-même une flatteuse idée : On aspire sans cesse à ce jour glorieux ; Et le dernier moment est le plus ennuyeux. Quelque peine pourtant que votre ordre me cause, Je m'en vais pour un mois différer toute chose : À l'effort que je fais joignez-en un égal ; Songez plus à m'aimer qu'à haïr mon rival. Ne vous souvenez pas qu'il eut l'heur de vous plaire, En pensant le haïr vous feriez le contraire. ”
“ Agripine Ah ! Seigneur, qu'un héros est facile à trahir ! Et que lorsqu'on possède une vertu sublime, On se livre aisément aux embûches du crime ! En faveur de César soyez moins prévenu, Seigneur ; depuis qu'il règne il vous est inconnu. Je vous l'ai déjà dit, Rome changea de face, Aussitôt que d'Auguste il occupa la place, Et que son artifice, après de vains refus, Hérita de son rang, et non de ses vertus. Ne vous proposez point l'exemple de mon père ; Auguste était son maître, et le vôtre est Tibère : L'un, malgré les périls dont il fut menacé, N'a jamais fait de crime où l'on ne l'ait forcé ”
“ Germanicus est mort. C'est me nier en vain ce qu'il faut que je sache : Jamais de ses pareils le trépas ne se cache : L'univers, dont leur bras fut toujours le soutien, Pour douter de leur sort les observe trop bien : Par tout où les conduit l'ardeur qui les seconde, Ils attachent sur eux les yeux de tout le monde ; Et bientôt dans ce lieu le Sénat désolé M'apprendra par ses pleurs, si l'on s'est immolé Un héros qui naguère idolâtré dans Rome, Entre les Dieux et lui ne voyait aucun homme. Me l'apprendra ! Que dis-je ? En doutai-je ? non, non, Les crimes de Tibère ont fait tout son renom. ”
“ Et de tout son dépit votre coeur de retour, Vous ferez par vertu ce qu'on fait par amour. Dans les bras d'un époux, possesseur de vos charmes, Qui de tant de plaisirs jouira sans alarmes, D'un soupir favorable honorer ma douleur, C'est plaindre mon destin, sans le rendre meilleur. ”
“ Agripine Ah, Dieux ! Flavie On ne dit point, tant on craint sa colère, À quelle illustre vie en a voulu Tibère ; Car à chaque forfait dont il s'ose flétrir, Ce que Rome a de grand est ce qu'il fait périr. Jamais sous un tyran les coupables ne tremblent ; Ils ne s'attaquent point à ceux qui les ressemblent ; Mais prés d'un Empereur sous le vice abattu, C'est un crime à punir qu'avoir trop de vertu. Si pour Germanicus Rome craint quelque chose, Ce qu'il a de mérite en est la seule cause. ”
“ Ils sont nez l'un pour l'autre, et mes sincères voeux... Adieu. Le juste Ciel puisse les rendre heureux. Ce souhait achevé d'un soupir tout de flamme, Il prépare avec joie un passage à son âme ; Et sûr qu'en vous servant il va perdre le jour, Prend les traits de la mort pour des traits de l'amour. Agripine Cher Pison, qui m'aimais d'une amitié si pure, Pardonne à mon orgueil ce qu'il t'a fait d'injure ; Et pour prix de tes soins dignes d'un autre sort Daigne accepter les pleurs que je donne à ta mort. Scène IV Germanicus, Agripine, Drusus, Livie, Albin, Flavian, Flavie. ”
“ Pison Malgré ce fier mépris, je ne perds pas l'envie De vous être fidèle au dépens de ma vie. Quoi que sous votre empire un coeur puisse endurer, À toutes vos rigueurs j'ai su me préparer. Mon sort, que vos bontés pouvaient rendre moins rude, Est d'avoir plus d'amour que vous d'ingratitude ; Et vous condamnerez votre injuste courroux, Quand vous aurez appris ce que je fais pour vous. Quoi que Germanicus soit la gloire de Rome, Et que le monde entier n'ait pas un plus grand homme ”
“ Agripine Oui, Pison, c'est en vain que j'hésite : Pour le voir sans alarme il a trop de mérite. Quand de quelque vertu mon coeur serait armé, Vous savez qu'à le vain-cre il est accoutumé. Ce n'est pas que ce coeur, si je l'en voulais croire, Ne promette à mes voeux d'avoir soin de ma gloire : Quoique Germanicus ait sur lui de pouvoir, De l'espoir du triomphe il flatte mon devoir : À ce devoir crédule il fait sans cesse entendre, Qu'à ses lois, qu'il respecte, il est prêt de se rendre ”
“ Flavie On hait mal-aisément ce qu'on aima sans peine : Et si j'ose, après tout, m'expliquer sur ce point, Vous ne le pouvez pas, et ne le voulez point. Bientôt Germanicus doit triompher dans Rome : Vous aspirez encor à voir un si grand homme ; Et si j'en sais juger, pour le voir sans péril, Votre coeur est trop tendre, et l'amour trop subtil. Mandez-lui qu'à ses voeux l'Empereur vous arrache : Il est au bord de l'Elbe où son emploi l'attache. Là son bras redoutable aux plus vaillants Germains, Du malheur de Varus a vengé les Romains. Rien de plus glorieux n'embellit nos Histoires ”
“ L'Empereur qui lui parle, et qui sait l'art de feindre, Par de fausses bontés veut l'empêcher de craindre ; Et pour mieux déguiser ce qu'il a résolu, Pour demain avec lui votre hymen est conclu. Quelque espoir qui le flatte ordonnez qu'il s'absente : C'est un appas mortel que César lui présente : Cette fatale nuit finirait son destin ; Et Rome sous Tibère a plus d'un assassin. Voila ce qu'en secret je voulais vous apprendre. Germanicus, Madame, en ce lieu se va rendre : C'est à vous, qui l'aimez, à faire un digne effort Pour dérober ce Prince à son malheureux sort. ”
“ Et de peur que l'amour n'ébranlât le devoir, N'ose s'accoutumer au plaisir de vous voir. Germanicus Et que sera, Madame, à ma douleur mortelle L'inutile secours d'une pitié cruelle ? Ces regrets si touchants ont pour moi peu d'appas ; Rendez-moi votre amour, et ne me plaignez pas. Me vouloir tant de bien, et ne m'en pouvoir faire, C'est me faire un honneur qui m'est peu nécessaire. Mon rival moins aimé vous épouse demain ; Quand j'aurais votre coeur, il aura votre main ; Devenu par l'hymen la moitié de vous-même Vous ferez juste assez pour l'aimer, s'il vous aime ”
