“ D’abord, il y a les jeunes gens qui ne viennent au cinéma que pour serrer de plus près la réalité, avoir près d’eux une femme qu’ils embrassent, chatouillent, tripotent. Et ces couples, que leur importe le désordre du monde, que leur importe l’écran. Ils ont, pour s’échapper, leurs désirs. Ils n’ont aucun besoin de demander à la vie d’autres preuves de bonheur que celles qu’ils possèdent déjà : des lèvres sur leurs lèvres, un sein dans leurs mains. Le bonheur est là, prêt à être saisi, on n’a plus le temps d’attendre ni de croire à l’honneur ou à la vertu quand on ignore si l’on vivra demain. ”
Résumé
“Esprit”, est une œuvre de Eugène Dabit. Des thèmes tels que Pierre Vérité, Belleville ou puces y sont abordés.
Citations de Esprit (Eugène Dabit)
“ Pauvres hommes qui se perdent dans le noir, comme pour cacher leurs hontes, et qui fixent des yeux, désespérément, l’écran ; qui rêvent devant ces images, qui à travers elles pensent recevoir la vie, rencontrer le bonheur qui ne les accompagne pas sur cette terre. Comme ils regardent tous ! Ce faisceau lumineux qui se déplace, qui vibre. Eh bien, des centaines de regards aussi se perdent dans la salle, ceux-là sans lumière, la cherchant comme des aveugles. Et non seulement leurs yeux grands ouverts. Ils font aussi le don de leur cœur, de leur liberté, de leurs rêves. ”
“ Cet âge d’or qui est nôtre fournit d’autres ressources. Je songe au cinéma. Voilà encore un paradis, une entreprise d’avilissement, et d’illusions. Comme le bistrot et le journal, tout autant que le sommeil et l’amour, le ciné fait partie de votre existence. Tout au long de la rue de Belleville, les salles s’alignent ; et d’autres, dans de petites rues, sur des places, sur des boulevards, le soir venu jettent leurs feux, et font retentir les appels aigres de leurs sonneries. ”
“ Quoi qu’on fasse, il est malaisé d’atténuer la cruauté d’un visage, d’un meurtre, d’une scène de guerre ou de répression ; on ne peut, comme dans un journal, à l’aide des mots, effacer la réalité d’un fait. Quel souci d’information, ou de propagande, ou de profit, pousse à nous en rendre spectateurs ? Il y a, dans certains quartiers, des salles passives, où des êtres sont repus et trop heureux pour s’émouvoir et haïr, seulement, à Belleville, par ces jours troubles qui désormais sont les nôtres, chaque image, presque, donne naissance aux protestations, aux cris de révolte. ”
“ Dans ses planches, Pierre Vérité a accumulé les objets, à ne plus s’y reconnaître. Mais, ne l’oubliez pas, le propre du marché aux puces est d’être le cimetière des objets. Quoique non ! Certains trouvent preneurs, font de nouveaux heureux, repartent pour une aventureuse destinée. Il y a là de quoi rêver. Intérieurs en plein vent, fenêtres ouvertes sur des salons bourgeois où l’on flaire le scandale, le mensonge, la faillite, et quelle laideur ! La laideur, c’est ce qu’on peut oublier aisément au marché aux puces. Ce sont des artistes, à leur façon, ces brocanteurs. ”
“ Sans doute, existe-t-il des villes étrangères qui ont aussi leurs faubourgs, avec leurs misères qu’on se doit de crier, leurs légendes qu’on se doit de crever. La réalité se dresse devant nous, c’est un mur de prison qui monte jusqu’au ciel, impossible de ne pas pouvoir le renverser, aujourd’hui avec des images et des mots, demain avec des actes. Sans doute, lentement se transforment Ménilmontant et Belleville, les masures sont abattues, des rues percées, mais quels sont ceux qui peuvent habiter dans ces nouveaux immeubles ? ”
“ Ouvrons l’album de Pierre Vérité, et, du coup, nous faisons un bond à travers le temps. Toutes ces images que j’ai évoquées s’estompent encore ; les rires et les chansons s’éteignent ; les personnages que j’ai connus, tendrement aimés, deviennent de fuyants et désolants fantômes – qui n’ont plus même leur place au cimetière de Saint-Ouen. Entre cet hier si proche et aujourd’hui, il y a les années de guerre, d’après-guerre, cela suffit pour creuser un gouffre que les souvenirs, les regrets, les livres, ne pourront jamais combler. ”
“ Chaque café est une création de ses habitués tout autant que du propriétaire, à l’image de leurs passions et de leurs désirs. Impossible d’aller contre cette attirance. S’il ne s’agissait que de boissons, sans doute les œuvres philanthropiques, les mères, les livres à tendance moralisatrice, auraient-ils vaincu. Mais on rencontre un vieux besoin qu’a l’homme de merveilleux, ce désir de ne plus ressembler à lui-même et d’être une légende, un amoureux ou un dieu. ”
“ Mais les hommes jeunes sont ailleurs, on en rencontre peu ici. Et maintenant, en dernier lieu, quoi qu’on fasse pour échapper, quels que soient les soirs que l’on passe au bistrot, au ciné, au théâtre de Belleville, il est un coin qui, avec l’atelier, se partage presque votre vie : votre foyer, c’est-à-dire l’immeuble dont vous êtes locataire, et là, votre logement. Après la joie, après le travail, voici votre dernier refuge où vous retrouvez ce qui a été un temps vos désirs, vos amours, vos devoirs : une femme, un enfant, des meubles. ”
“ Cette houle qui agite la salle, révèle un désir de révolte et d’action. Les images, sur l’écran, ont disparu, que nous restons bouleversés, d’avoir été mis dans le secret du monde. Si limité est notre horizon. Nous ne quittons pas l’atelier, la ville ; nous sommes simples ignorants, trompés. Quand tout à coup quelle brusque lumière nous révèle la vérité. ”
“ C’est un des derniers coins de Belleville où l’on sent vivre encore le passé de nos pères, comme un corps dont le sang se retire peu à peu. Oh, ce théâtre a ses fidèles, qui connaissent toutes les œuvres du répertoire et savent se passionner pour des fables ; ses amateurs et des artistes qui cherchent à retrouver une pureté perdue. Mais les vrais courants s’en détournent ; la vie ne l’enrichit plus et l’on ne peut se nourrir du passé. ”
“ Sous un ciel toujours humide et fumeux c’est le chaos des temps nouveaux, une avenue où passent les morts et les vivants, une avenue que les baraques à hommes et à lapins de la zone vont envahir. Ça vous invite à y entreprendre une longue promenade. Croyez m’en, moi qui suis un vieil habitué de cette contrée, Pierre Vérité ne vous montrera que l’essentiel. ”
“ Un cabas et la fatigue la tiennent courbée, elle va et vient en jetant sur chacun des regards suppliants. L’encre d’imprimerie tache ses mains, le mauvais air fait blêmir son visage. Elle s’assied, ferme les yeux une minute, respire péniblement ; et tout à coup s’éveille et tend ses journaux. Jusqu’à ce qu’arrive « le balai », c’est-à-dire, une heure du matin, et alors elle monte dans le dernier convoi, descend à la place des Fêtes et va dans le noir vers son logement de la rue du Jourdain, désespérée quand elle n’a pas liquidé toute sa marchandise. ”
“ On n’a d’argent que pour manger, se vêtir, se loger dans des sortes de taudis, on y est traqué par ses semblables, et par la misère. La lutte est éternelle. Ce qu’elle a d’attristant, c’est que la paix, la justice, le bonheur pour le plus grand nombre, n’en sortent point. ”
“ On les respire aussi bien que les odeurs d’haleine et de tabac. C’est une griserie collective, une mystique nouvelle. Et, selon les images qui se suivent sur l’écran, il y a des remous dans la salle des chuchotements, des murmures, des cris, comme lorsque souffle un grand vent sur la mer. Oh, celui-là est adroitement dispensé. Comme on trafique, comme on joue avec les cœurs purs, tout autant qu’un mercanti offrant aux nègres sa verroterie. L’affaire réussit toujours, car nous avons tous soif, non de beauté, d’idéal, mais tellement besoin de nous évader. ”
“ Pierre Vérité a parfaitement saisi et souligné ces différences. Inutile de s’appuyer sur le passé. Ce nouveau marché aux puces enfonce ses racines assez profondément dans la vie. C’est un de ces carrefours où se rencontrent des hommes de partout. Pierre Vérité a su être le spectateur patient, discret, acharné, cruel, de ces rencontres ; et, pour chacune d’elles, il a trouvé des titres brefs, violents, il a créé des images précises, mouvementées et étranges. Celle de « Saint-Ouen-des-Puces » ouvre admirablement la série. ”
“ Charretier à la Villette, et, après le travail, figurant au théâtre de Belleville... Et il s’en va, tout doux à cause de ses pieds gelés ; son bras droit malade tenu par une ficelle ; une musette au dos, en soufflant. C’est comme un adieu. Il est midi. Alors, les gosses qui sont sortis de l’école traînent dans les rues, courent, et peuvent espérer un meilleur avenir, les malheureux ! Les hommes sortent des usines. Une génération plus âpre chasse celle des vieux. ”
“ Être chez soi, comme dans une île, dans un décor qui vous exprime, avoue votre idéal et vos ambitions. Hélas, l’argent manque pour le réaliser, et peut-être bien l’intelligence. D’abord, il ne vous est point donné de vous installer dans des lieux vierges, mais au sein d’un logement que vous tenez quelquefois de vos parents, où vous succédez peut-être à de pauvres bougres. Et quelle que soit votre ardeur, le passé pèse sur vous. ”
“ À ceux qui ouvrent les yeux sur un monde différent du leur, qui pensent que les évasions ne sont pas toujours celles qu’offrent de lointains voyages, qui se murmurent à eux-mêmes que la condition de beaucoup d’hommes est infernale, à tous ceux qui ne ruminent pas leur bonheur et ne sont pas esclaves de préjugés, je conseille d’accompagner Pierre Vérité sur cette route qui est celle de Saint-Ouen-des-Puces. ”
“ Durant les entr’actes, on traîne dans ce qui fut le « foyer » où pourrissent des fauteuils, des chaises, où l’ouvreuse, à la buvette, sert des chopes ; et dans les galeries, des gosses se croient en vacances et courent sur les « stalles », bondissent de fauteuil en fauteuil et achèvent de les crever. Croit-on que coule à deux pas, dans cette rue de Belleville, un fleuve ; que les cinémas lancent leurs appels, qu’on s’y entasse ! ”
“ Et il y a les vieux qui habitent les maisons croulantes de la rue de Romainville, qui vivent chichement, dont les plus alertes traînent de chantier en chantier, pour ramasser des morceaux de bois, de rue en rue pour chiffonner, et, lorsque viennent les beaux jours, s’en vont vers quelque terrain vague où pousse encore une herbe maigre, et là, entre leur chien et un voisin, lisent difficilement un journal jauni, ou regardent le ciel que traversent des hirondelles. ”
“ L’atelier, le café, la rue, les salles de spectacle, ne furent que des étapes sur ce chemin qui conduit là où nous avons nos refuges, là où nous dormons, rêvons, faisons l’amour, et pleurons. C’est entre quatre murs, sans travaux et sans plaisirs, qu’on trouve des hommes nus, ceux-ci dans leur case, comme leurs lointains ancêtres dans leurs cavernes, seuls avec leur tourment originel ”
“ Tout le monde n’habite pas un immeuble de la ville de Paris ou celui d’une fondation Rothschild, où l’on jouit, relativement, du confort. Depuis un siècle que l’arrondissement s’est construit, les maisons qui firent peut-être bayer d’admiration nos grands-pères, se sont tassées, craquelées, ridées, et, comme avec le temps nous avons davantage le souci de mieux respirer, de nous laver, de ne pas être mangés par la vermine, toutes ces maisons sont loin de nous donner satisfaction. ”
“ Tout le monde n’a pas les moyens de se passer une telle fantaisie, et s’installe au petit bonheur, colle son buffet là où était celui du prédécesseur, le lit dans le même coin, les chaises, la table là où en subsistent les traces. L’architecte n’a permis aucune fantaisie. Les ménages se succèdent, comme les couples à l’hôtel, sans se connaître, mais tous forment une longue chaîne d’esclaves. ”
“ Vous êtes des vieux, et, lorsque vous ne demandez pas la charité, vous faites, comme on dit, de petits métiers. Dans les marchés, celui de la place des Fêtes, par exemple, où l’un de vous montre un visage rongé, une sorte de masque avec une fausse barbe et des lèvres de drap rouge ; celui de la rue du Télégraphe où une vendeuse de laurier et de thym, répète d’une voix morne : « Faites travailler l’aveugle ». ”
“ C’était une espèce d’oasis, une foire presque campagnarde, fréquentée par les gens des faubourgs qui ne venaient pas là poussés par le besogneux souci d’économiser vingt sous. On se sentait entre soi, dans son monde ; on avait confiance dans la vie, et, ma foi, dans nos maîtres. ”
“ Il y a une autre espèce d’êtres que les amants qui ne fréquente pas le cinéma, mais le théâtre. On ne trouve plus qu’une seule salle à Belleville où se réfugient les amateurs de beau spectacle, de vieilles gens pour la plupart qui, en écoutant les « Deux Gosses », la « Porteuse de Pain », la « Tour de Nesles », retrouvent leurs enfances et les traditions d’un temps mort. ”
“ Dieu sait quand on partira, dix ans, quinze ans filent, ou paraissent avoir passé comme une saison. Toutes ces maisons ont une voix, un visage, une âme : celle de ses occupants, et c’est ce qui donne à ces faubourgs tant de tristesses. Ces intimités que des murs cachent à nos regards, comme on les peut pressentir, comme les signes de la vieillesse nous les livrent. ”
“ Tout nous rappelle cette horreur qui menace nos existences. Aucun de ces spectateurs, ouvriers, ne sera épargné ; et le cri de protestation qui leur échappe monte de leurs entrailles. Jamais, au café où ils boivent l’apéritif chaque soir, ils n’auraient pris pareillement conscience de leur malheur. Nous voici unis devant la souffrance et la mort. ”
“ Il tombe du lustre une pâle lueur qui rend plus étrange ces faces de fantôme, et, quand le rideau se lève, que dans un décor conventionnel apparaissent les acteurs, je crois être témoin des coutumes d’un autre âge. Tout est faux, immatériel, noble, dramatique, mauvais ou bon. ”
“ Vieillards que je rencontre, vous le savez, qui êtes des épaves, et, avec nos pères, témoignez de nos échecs, vous qui êtes nos lamentables monuments, nos martyrs, nos héros inconnus ; qui faites souvenir d’un conflit, d’une foi morte, et d’une pauvreté qui n’a pas changé. ”
“ Ils se laissent conduire vers l’aventure, et inconsciemment renouent avec leur enfance. On est enfin tout ce que le sort ne vous a pas laissé être dans cette garce de vie ; passionné, vainqueur, industriel, assassin. ”
“ Comme rien ne se perd, dit-on, il faut croire que les rêves, les angoisses, les tristesses de ceux qui vous ont précédé, se sont collés sur les murs, dans les interstices du plancher, et que cette vermine, plus dangereuse que l’autre qui ne peut que souiller votre corps, vous ronge l’âme. ”
“ Car à quoi bon la légende si elle doit nous attendrir sur un passé lourd de nos échecs, à quoi bon ces hommes de chair, qui imitent la vie, alors que les cinémas et les rues voisines sont pleines de nos frères, gonflées de nos actes. ”
“ Vieillards qui n’êtes pas âgés, mais qui portez sur vos épaules toutes nos misères ; qui avez des visages usés comme les trottoirs, souillés comme les murs ; des mains maladroites et cassées, auxquelles suppléent depuis longtemps des machines. ”
“ Bien qu’on s’y sache admis en échange de ce sale argent, que le patron n’en veuille vraiment qu’à vos sous, une fois admise et oubliée cette rage qu’ont vos semblables à faire fortune sur votre dos, hop, un plongeon dans l’eau transparente qui conduit vers le pays de rêve, avec des remous quelquefois, puisqu’il arrive parfois une bagarre, une dispute violente. ”
“ Quand on cherche à s’enfuir de cette terre, à créer, à construire, il y a toujours un moment où l’on retombe, brisé, puisqu’il est à peu près impossible de se délivrer des hommes et de leur civilisation. ”
Termes fréquents
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