“ Veux-tu que je te dise tout? Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr, et tu t'en iras, la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.—Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si ce n'est par pitié pour moi.—J'ai fini, me dit-il sans aucune émotion; ce que je te dis n'est point un reproche, ni une menace, ni une prophétie, car il dépend de toi de me donner tort. ”
Résumé
Eugène Fromentin, dans Dominique, examine les tensions entre amour, ambition et sacrifice à travers les parcours de personnages tels que Madeleine, Olivier et M. de Nièvres. Ce roman, publié en 1863, se déroule dans un cadre naturel et social élaboré, où les paysages (parc, horizon) et les attitudes humaines (physionomie, soirée) dévoilent les enjeux intérieurs.
Les dialogues percutants et les descriptions poétiques mettent en lumière les dilemmes moraux et affectifs, notamment autour de la relation complexe entre Dominique et Madeleine. L'œuvre, marquée par une prose lyrique, questionne les limites de l'amour face aux contraintes sociales, concluant par une réflexion sur l'irréversibilité des décisions humaines.
Citations de Dominique (Eugène Fromentin)
“ «Voilà la route d'Ormesson», dis-je à Madeleine.Ce mot d'Ormesson sembla réveiller en elle une série de souvenirs déjà affaiblis; elle suivit attentivement des yeux cette longue avenue plantée d'ormeaux, tous pliés de côté par les vents de mer, et sur laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour rentrer à Villeneuve, les autres pour s'en éloigner.«Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.—En serai-je plus heureux? répondis-je. Serai-je plus certain de ne rien regretter? Où retrouverai-je ce que je laisse ici?» ”
Eugène Fromentin,
Dominique
(1863)
“ Je me souviens qu' un jour Madeleine et M. de Nièvres voulurent monter au sommet du phare . Il faisait du vent . Le bruit de l' air , que l' on n' entendait point en bas , grandissait à mesure que nous nous élevions , grondait comme un tonnerre dans l' escalier en spirale , et faisait frémir au-dessus de nous les parois de cristal de la lanterne . Quand nous débouchâmes à cent pieds du sol , ce fut comme un ouragan qui nous fouetta le visage , et de tout l' horizon s' éleva je ne sais quel murmure irrité dont rien ne peut donner l' idée quand on n' a pas écouté la mer de très-haut . ”
Eugène Fromentin,
Dominique
(1876)
“ Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie. Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci : « Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin. » Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon cœur comme un coup d'épée. « J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si longtemps. — C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps. La vie sépare; chacun a ses devoirs et ses soucis. » ”
“ Je reste où je suis, sur un danger, parce qu’il m’est défendu d’être ailleurs. Ne plus aimer Madeleine ne m’est pas possible, l’aimer autrement ne m’est pas permis. Le jour où sur cette difficulté, d’où je ne puis descendre, la tête me tournera, eh bien ! ce jour-là tu pourras me pleurer comme un homme mort. — Mort ! non, reprit Olivier, mais tombé de haut. N’importe, ceci est funèbre. Et ce n’est point ainsi que j’entends que tu finisses. C’est bien assez que la vie nous tue tous les jours un peu ; pour Dieu, ne l’aidons pas à nous achever plus vite. ”
“ Que crois-tu donc? que je veux te surprendre? Joli métier que tu m'attribues! Non, mon cher, je ne préparerai jamais la plus innocente épreuve où ta probité de cœur puisse être engagée. Ce serait un vilain calcul et de plus un procédé maladroit. Ce que je veux, m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanière, esprit chagrin, pauvre cœur blessé. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la beauté s'est voilée, et que tous les visages sont en larmes, et qu'il n'y a plus ni espérances, ni joies, ni vœux comblés, parce que dans ce moment la destinée te maltraite. ”
“ Je n’éprouvais contre l’homme qui me rendait si malheureux ni ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il représentait l’empire de la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, quelque temps après, dans le salon de Mme Ceyssac, M. d’Orsel nous présenta l’un à l’autre en disant de moi que j’étais le meilleur ami de sa fille, je me souviens qu’en serrant la main de M. de Nièvres loyalement, je me dis : « Eh bien ! s’il en est aimé, qu’il l’aime ! » ”
“ Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»VIIMADELEINE était perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu moins vive ne m'aurait peut-être éclairé qu'à demi sur l'étendue de ce double malheur, mais la vue de M. de Nièvres, en m'atteignant à ce point, m'avait tout appris. ”
Eugène Fromentin,
Dominique
(1863)
“ Rien ne bougeait à bord . La mer était figée comme du plomb à demi-fondu . Le ciel limpide et décoloré par l' éclat de midi , s' y reproduisait comme dans un miroir terni . Il n' y avait pas un bateau de pêche en vue . Seulement , au large et déjà coupé à demi par la ligne de l' horizon , un navire , toutes voiles déployées , attendait le retour de la brise de terre , et s' y préparait , comme un oiseau de grand vol , en ouvrant ses hautes ailes blanches . Madeleine , à demi couchée , dormait . Ses mains molles et légèrement ouvertes s' étaient séparées de celles du comte . ”
“ Je revis Augustin avec bonheur. En lui serrant la main, je sentis que je m'appuyais sur quelqu'un. Il avait déjà vieilli, quoiqu'il fût très jeune encore. Il était maigre et fort blême. Ses yeux avaient plus d'ouverture et plus d'éclat. Sa main toute blanche, à peau plus fine, s'était épurée pour ainsi dire et comme aiguisée dans ce travail exclusif du maniement de la plume. Personne n'aurait pu dire, à voir sa tenue, s'il était pauvre ou riche. Il portait des habits très simples et les portait modestement, mais avec la confiance aisée venue du sentiment assez fier que l'habit n'est rien. ”
“ Le lâche orgueil qui m'avait armé contre Madeleine et fait combattre contre mon propre amour, ce désir malfaisant de chercher un adversaire dans l'être inoffensif et généreux que j'adorais, les aigreurs, les révoltes d'un cœur malade, les duplicités d'un esprit chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire extravasé dans mes sentiments les plus purs, tout cela se dissipa comme par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir humilié, et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur le démon qui me possédait. ”
“ Le cœur a quelquefois besoin de dire : Je veux ! — du moins je l’imagine ainsi pour l’avoir éprouvé déjà une fois, — dit-elle en hésitant encore davantage sur un souvenir qui nous rappelait à tous deux l’histoire entière de son mariage. On cite une marquise du commencement de ce siècle, qui prétendait qu’en le voulant bien on pouvait s’empêcher de mourir. Elle n’est peut-être morte que d’une distraction. Il en est ainsi de beaucoup d’accidents présumés involontaires. Qui sait même si le bonheur n’est pas en grande partie dans la volonté d’être heureux ? — Dieu vous entende, chère Madeleine ! ”
Eugène Fromentin,
Dominique
(1876)
“ Le souvenir d'une réelle douleur physique se mêle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras à Julie, et c'est moi qui la conduisis à travers la longue église encombrée de curieux, suivant l'usage importun des provinces. Elle était pâle comme une morte, tremblante de froid et d'émotion. Au moment où fut prononcé le oui irrévocable qui décidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir étouffé me tira de la stupeur imbécile où j'étais plongé. C'était Julie qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. ”
“ Olivier, qui s’était engagé sur l’honneur à m’écrire, tint sa promesse aussi loyalement que son incurable inertie le lui permettait. Je sus par lui l’état de santé de Madeleine. Madeleine apprit sans doute aussi qu’elle n’avait rien à craindre pour la vie du voyageur ; mais ce fut tout. Je ne vous dirai rien de ce voyage, le plus magnifique et le moins profitable que j’aie jamais fait. Il y a des lieux dans le monde où je suis comme humilié d’avoir promené des chagrins si ordinaires et versé des larmes si peu viriles. ”
“ Un oiseau blanc volait entre le ciel et l’eau, dessinant sa grêle envergure sur le ciel immuablement bleu et la reproduisant dans la mer calme. J’étais seul pour représenter à cette heure-là, dans un lieu unique, la petitesse et les grandeurs d’un homme vivant. Je jetai au vent le nom de Madeleine, je le criai de toutes mes forces pour qu’il se répétât à l’infini dans les rochers sonores du rivage ; puis un sanglot me coupa la voix, et je me demandai, la confusion dans le cœur, si les hommes d’il y a deux mille ans, si intrépides, si grands et si forts, avaient aimé autant que nous ! ”
“ Je me mis à courir comme un fou, en pleine nuit, emportant, comme un lambeau du cœur de Madeleine, ce paquet de fleurs où elle avait mis ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers. Je m’en allais au hasard, ivre de joie, me répétant un mot qui m’éblouissait comme un soleil levant. Je ne m’inquiétais ni de l’heure ni des rues. Après m’être égaré dix fois dans le quartier de Paris que je connaissais le mieux, j’arrivai sur les quais. Je n’y rencontrai personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six heures du matin. ”
“ « Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi ? — Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne l’aime pas. — Je le savais, repris-je, et par intérêt pour vous deux... — Je te remercie. Tu n’as pas à te tourmenter pour moi d’une chose que je n’ai point voulue, que je n’ai ni encouragée, ni accueillie, qui ne m’atteindra jamais, et qui m’est indifférente comme ça, dit-il en secouant en l’air la cendre de son cigare. Quant à Julie, je te permets de la plaindre, car elle s’entête dans une idée folle... Elle fait son malheur à plaisir. » ”
“ Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien que les deux contraires ont la même énergie, la même impuissance à se gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai d'adorer Julie; nous verrons lequel de nous deux y réussira le plus tôt. Retourne-moi le cœur sens dessus dessous, aie la curiosité d'y fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation qui ressemble à de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire un jour: Ceci sera de l'amour! ”
“ Madeleine est heureuse ; elle est mariée, elle aura l’une après l’autre les joies légitimes de la famille, sans en excepter aucune, je le désire et je l’espère. Elle peut donc se passer de toi. Elle ne t’est rien qu’une amie fort tendre, tu n’es rien non plus pour elle qu’un excellent camarade qu’elle serait désespérée de perdre comme ami, impardonnable de prendre pour amant. Ce qui vous unit n’est donc qu’un lien, charmant s’il n’est qu’un lien, horrible s’il devenait une chaîne. Tu lui es nécessaire dans la mesure où l’amitié compte et pèse dans la vie ”
“ Madeleine alors jeta un rapide regard autour d’elle, comme pour nous prendre tous à témoin de ce qu’elle allait faire ; puis elle se leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce mouvement d’abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle posa ses deux mains dégantées dans les mains du comte. Ce soir-là même elle m’appela près d’elle, et, comme si la netteté de sa situation nouvelle lui permettait dorénavant de traiter en toute franchise les questions relatives à des affections secondaires : — Asseyez-vous là que nous causions, me dit-elle. ”
“ La nuit fut effroyable ; une tempête de fin d’automne régna sans discontinuité depuis le soir jusqu’après le soleil levé. Je ne fis pas autre chose, dans le morne bercement de ce long murmure de vent et de pluie, que de penser au tumulte que le vent devait produire autour de la chambre et du sommeil de Madeleine, si Madeleine dormait. Ma force de réfléchir n’allait pas au-delà de cette sensation puérile et toute physique. L’orage étant dissipé, Augustin m’obligea de sortir dès le matin. ”
“ Je ne sais combien dura ce véritable enchantement, peut-être plusieurs heures, peut-être seulement plusieurs minutes ; mais j’eus le temps de beaucoup réfléchir, autant qu’un esprit peut le faire lorsqu’il est aux prises avec un cœur absolument privé de sang-froid. Quand mes compagnons s’éveillèrent, ils me trouvèrent occupé à regarder le sillage. — Le beau temps ! dit Madeleine avec un épanouissement de femme heureuse. — Et qui ferait tout oublier, ajouta Olivier ; ce qui n’est pas dommage. — Seriez-vous homme à avoir des soucis ? demanda en souriant M. de Nièvres. ”
“ Une sorte de cri d'angoisse s'échappa des lèvres de Madeleine, et, sans prononcer une parole, tous accoudés sur la légère balustrade qui seule nous séparait de l'abîme, sentant très distinctement l'énorme tour osciller sous nos pieds à chaque impulsion du vent, attirés par l'immense danger, et comme sollicités d'en bas par les clameurs de la marée montante, nous restâmes longtemps dans la plus grande stupeur, semblables à des gens qui, le pied posé sur la vie fragile, par miracle, auraient un jour l'aventure inouïe de regarder et de voir au delà. ”
“ « Je ne suis pas contente de la santé de Julie, m’avait dit Madeleine bien souvent. Elle est décidément mal portante, et d’un caractère à se déplaire partout, même avec ceux qu’elle aime le plus. Dieu sait pourtant que ce n’est pas la force de s’attacher aux gens qui lui manque ! » À une autre époque, Madeleine ne m’aurait certainement pas parlé de sa sœur en de pareils termes. De plus, cette idée de tendresse excessive et ces qualités affectueuses mises en relief par Madeleine ne s’accordaient pas très-bien avec la froideur des enveloppes qui rendaient les abords de Julie si glacés. ”
“ Je regardais cette trace fragile, je la suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais ce qu'elle pouvait durer. J'aurais souhaité qu'elle restât toujours incrustée, comme des témoignages de présence, pour l'époque incertaine où je repasserais là sans Madeleine; puis je pensais que le premier passant venu l'effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparaître, et je m'arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce singulier sillage laissé par l'être que j'aimais le plus sur la terre même où j'étais né. ”
“ Madeleine n’était jamais venue aux Trembles, et ce séjour un peu triste et fort médiocre lui plaisait pourtant. Quoiqu’elle n’eût pas les mêmes raisons que moi pour l’aimer, elle m’en avait si souvent entendu parler, que mes propres souvenirs en faisaient pour elle une sorte de pays de connaissance et l’aidaient sans doute à s’y trouver bien. — Votre pays vous ressemble, me disait-elle. Je me serais doutée de ce qu’il était, rien qu’en vous voyant. Il est soucieux, paisible et d’une chaleur douce. La vie doit y être très calme et réfléchie. ”
“ Je pars pour les Trembles, et je t’emmène. Il ne sera pas difficile de les déterminer tous à venir y passer les vacances. — Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles ! reprenait Olivier, dont cette brusque et téméraire décision renversait tous les plans de conduite. — Cher ami, lui dis-je en me jetant follement dans ses bras, ne me dis rien, n’objecte rien ; je serai sage, je serai prudent, mais je serai heureux ; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne retrouverai jamais ; c’est bien court, et c’est peut-être tout ce que j’aurai de bonheur dans ma vie. ”
“ Madeleine me croyait encore à quatre ou cinq cents lieues d'elle, quand j'entrai, un soir, dans un salon où je savais la trouver. Elle fit un mouvement de toute imprudence en m'apercevant. Fort peu de gens connaissaient mon absence. On disparaît si commodément dans ce grand Paris, qu'un homme aurait le temps de faire le tour de la terre avant qu'on se fût aperçu de son départ. Je saluai Madeleine comme si je l'avais vue la veille. Au premier regard, elle comprit que je revenais à elle épuisé, affamé de la voir et le cœur intact. ”
“ J’examinais les chevelures, le teint, les yeux, les sourires ; j’y cherchais des comparaisons persuasives qui pourraient nuire au souvenir si parfait de Madeleine. Je n’avais plus qu’une idée, l’impétueuse envie de me soustraire quand même à la persécution de ce souvenir unique. Je l’avilissais à plaisir et le déshonorais, espérant par là le rendre indigne d’elle et m’en débarrasser par des salissures. À la sortie du théâtre et comme je traversais le péristyle, une voix que j’entendis dans la foule me fit reconnaître Olivier. Il passa tout près de moi sans me voir. ”
“ En ce moment même, la réponse de Madeleine arriva. Sa lettre était ce qu’elle devait être, cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupéfait de me sentir au cœur un espoir déçu. Le flamboiement de tant de paperasses brûlées éclairait encore ma chambre, et j’étais debout, tenant à la main la lettre de Madeleine, comme un homme, qui se noie, tient un fil brisé, quand par hasard Olivier entra. Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit ; il jeta un rapide coup d’œil sur la lettre. « On se porte bien à Nièvres ? » me dit-il froidement. ”
“ Une seule fois, une fois pour toutes, avec une habileté qui me dispensait presque d’un aveu, il avait établi que nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres. — Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin. Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le nôtre, vient prendre une femme, c’est-à-dire nous enlever une sœur, une cousine, une amie, apporte par cela même un certain trouble, fait un trou dans nos amitiés, et dans aucun cas ne saurait être le bienvenu. Quant à moi, ce n’est pas précisément le mari que j’aurais voulu pour Madeleine. ”
“ Le jour même de ma rencontre avec Olivier, en rentrant du collége, je m’étais empressé de dire à ma tante que j’avais un ami. « Un ami ! m’avait dit Mme Ceyssac ; vous vous hâtez peut-être un peu, mon cher Dominique. Savez-vous son nom ; quel âge a-t-il ? » Je racontai ce que je savais d’Olivier, et le peignis sous les couleurs aimables qui à première vue m’avaient séduit ; mais le nom seul avait suffi pour rassurer ma tante. « C’est un des plus anciens noms et des meilleurs de notre pays, me dit-elle. Il est porté par un homme pour lequel j’ai moi-même beaucoup d’estime et d’amitié. » ”
“ Je la vis chanceler, mais au geste que je fis pour la soutenir, elle se dégagea par un mouvement d'inconcevable terreur, ouvrit démesurément des yeux égarés, et me dit: «Dominique!...» comme si elle se réveillait et me reconnaissait après deux années d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers l'escalier, m'entraînant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni idée. Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence d'esprit lui revint:«Entrez ici, me dit-elle, je vais prévenir mon père.» ”
“ Il avançait lentement, un peu à tâtons, sur ce chemin foulé par des pas d'animaux; il répétait: «Qui est là? qui m'appelle?» avec un émoi croissant, et comme s'il hésitait de moins en moins à reconnaître celui qui l'appelait et qu'il croyait si loin.«André! lui dis-je une troisième fois, quand il n'eut plus qu'un ou deux pas à faire.—Comment? quoi?... Ah! monsieur! monsieur Dominique! dit-il en laissant tomber son fusil.—Oui, c'est moi, c'est bien moi, mon vieux André!...» ”
“ Oui, mon cher Dominique, il y a dix-huit mois que je vous ai quitté sur cette petite place où nous nous sommes dit au revoir. Vingt-quatre heures après, chacun de nous se mettait à l'œuvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'être plus satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour personne, excepté pour ceux qui l'effleurent sans y pénétrer. Pour ceux-là, Paris est le lieu du monde où l'on peut le plus aisément avoir l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un nageur dans une eau lourde et rapide. ”
