“ Tout de suite naît une histoire nouvelle ou un roman... Parfois, la réalité produit une impression pénible, hostile sur le cœur du rêveur et il se hâte de s’enfermer dans son cher petit coin doré qui, en réalité, est souvent empoussiéré, sale, et en désordre. Peu à peu notre rêveur commence à s’éloigner des gens, des intérêts communs et, imperceptiblement, le sentiment de la vie commune s’émousse en lui. Il lui paraît naturel que les plaisirs que lui procure sa fantaisie soient plus complets, plus beaux, plus charmants que ceux de la vie réelle. ”
Résumé
“Inédits”, est une œuvre de Fédor Dostoïevski. Des thèmes tels que Pétersbourg, le rêveur ou Julian Mastakovitch y sont abordés.
Citations de Inédits (Fédor Dostoïevski)
“ L’homme doué d’une si belle qualité a l’air, dans la vie, tout à fait sûr que son bon cœur lui suffira pour être toujours content et heureux. Il est si sûr du succès qu’il néglige tout autre moyen en venant au monde. Par exemple, il ne connaît ni mesure ni retenue. Tout, chez lui, est débordant, à cœur ouvert. Cet homme est enclin à vous aimer soudain, à se lier d’amitié, et il est convaincu qu’aussitôt, réciproquement, tous l’aimeront, par ce seul fait qu’il s’est mis à aimer tout le monde. ”
“ Si cet homme aime une femme, il l’offensera mille fois par son caractère avant que son cœur aimant le remarque, avant de remarquer (si toutefois il en est capable) que cette femme s’étiole de son amour, qu’elle est dégoûtée d’être avec lui, qu’il empoisonne toute son existence. Oui, c’est seulement dans l’isolement, dans un coin, et surtout dans un groupe que se forme cette belle oeuvre de la nature, ce « spécimen de notre matière brute », comme disent les Américains, en qui il n’y a pas une goutte d’art, en qui tout est naturel. ”
“ Souvent, en quelques heures, notre rêveur vit le paradis de l’amour ou une vie entière, formidable, énorme, inouïe, merveilleuse, grandiose et belle. Le pouls bat plus fort, les larmes jaillissent, les joues pâles s’empourprent de fièvre et quand, dans la fenêtre du rêveur, l’aurore paraît avec sa lumière rose, il est pâle, malade et heureux. Presque sans conscience, il se jette sur son lit et, en s’endormant, il sent dans le cœur, encore pendant longtemps, une sensation physique maladive et agréable. Les moments où il a conscience sont terribles. ”
“ La vie à la campagne, pleine d’impressions extérieures, la nature, le mouvement, le soleil, la verdure et les femmes, qui en été sont si jolies, si bonnes, tout cela est extrêmement utile pour le Pétersbourg malade, bizarre et morne où la jeunesse se perd si vite, où les espoirs se fanent si promptement, où la santé se ruine si rapidement, où l’homme se transforme en si peu de temps. ”
“ Leur fantaisie mobile, volage, facile est déjà excitée ; l’impression est créée, et le monde entier – avec les joies et les douleurs, l’enfer et le paradis, les femmes séduisantes, les actes héroïques, l’activité noble, et quelque lutte gigantesque, et des crimes et des horreurs de toutes sortes – saisit tout d’un coup l’existence entière du rêveur. La chambre disparaît ; l’espace aussi ; le temps s’arrête ou vole si rapidement qu’une heure compte pour une minute. Parfois des nuits entières passent en des plaisirs indescriptibles. ”
“ C’est-à-dire nous ne nions pas que nous ayons des intérêts publics ; nous tous aimons ardemment la patrie, nous aimons notre cher Pétersbourg, nous aimons jouer si l’occasion se présente. En un mot il y a beaucoup d’intérêts publics. Mais ce qu’il y a surtout chez nous, ce sont les groupes. On sait que Pétersbourg n’est que la réunion d’un nombre considérable de petits groupes dont chacun a ses statuts, ses conventions, ses lois, sa logique et son oracle. C’est en quelque sorte le produit de notre caractère national qui a encore peur de la vie publique et tient plutôt au foyer. ”
“ Un homme pareil oublie – il ne soupçonne même pas –, dans son inconscience totale, que la vie est un art, que vivre c’est faire oeuvre d’art par soi-même ; que ce n’est que dans le lien des intérêts, dans la sympathie pour toute la société et ses exigences directes, et non dans l’indifférence destructrice de la société, non dans l’isolement, que son capital, son trésor, son bon cœur, peut se transformer en un vrai diamant taillé. ”
“ Si cet homme se procure un ami, aussitôt celui-ci se transforme pour lui en un meuble d’usage, quelque chose comme un crachoir. Tout ce qu’il a dans le cœur, n’importe quelle saleté, comme dit Gogol, tout s’envole de la langue et tombe dans le cœur de l’ami. L’ami est obligé de tout écouter et de compatir à tout. Si ce monsieur est trompé par sa maîtresse, ou s’il perd aux cartes, aussitôt, comme un ours, il fond, sans y être invité, sur l’âme de l’ami et y déverse tous ses soucis. ”
“ Le convalescent hésite. Indécis, il ôte son bonnet ; puis il répare sa toilette ; enfin, il consent à faire une promenade. Sans doute bien emmitouflé, tricot de laine, pelisse et galoches. La douceur de l’air le surprend agréablement, ainsi que l’aspect de fête de la foule dans les rues et le bruit assourdissant des voitures sur le pavé. Enfin, sur la perspective Nevski, le convalescent avale de la poussière neuve. Son cœur commence à battre et quelque chose comme un sourire détend ses lèvres jusqu’ici fermées comme en signe d’interrogation ou de mécontentement. ”
“ La première poussière de Pétersbourg, après un déluge de boue et quelque chose de très mouillé dans l’air, ne le cède pas en douceur à l’ancienne fumée des foyers de la patrie, et le promeneur, du visage duquel disparaît enfin la méfiance, se résout à jouir du printemps. En général, chez l’habitant de Pétersbourg qui se décide à jouir du printemps, il y a quelque chose de si bonhomme, de si naïf qu’on ne peut ne point partager sa joie. ”
“ Parfois, vous rencontrez un homme distrait, le regard vague et vitreux, souvent le visage pâle, défait, toujours l’air préoccupé de quelque chose de très pénible, d’une affaire très compliquée ; parfois comme tourmenté, harassé par des travaux difficiles et qui, en réalité, ne produit absolument rien. Tel est le rêveur, extérieurement. Le rêveur est toujours fatigant parce qu’il est inégal à l’extrême : tantôt trop gai, tantôt trop morne, tantôt grossier, tantôt attentif et tendre, tantôt égoïste, tantôt capable des sentiments les plus nobles. ”
“ En effet, une désespérance totale est liée à cette question à Pétersbourg. Mais le plus agaçant c’est que, très souvent, l’homme qui la pose est tout à fait indifférent, un Pétersbourgeois de naissance, qui connaît très bien la coutume, sait d’avance qu’on ne lui répondra rien, qu’il n’y a rien de nouveau, qu’il a posé cette question peut-être mille fois sans aucun succès ; cependant, il la pose, et il a l’air de s’y intéresser, comme si les convenances l’obligeaient de participer lui aussi à la vie publique, d’avoir des intérêts publics. ”
“ Enfin, dans son égarement, il perd tout à fait ce flair moral grâce auquel l’homme est capable d’apprécier la beauté de la réalité, et il laisse échapper les moments de bonheur véritable. Dans son apathie, les mains paresseusement jointes, il ne veut pas savoir que la vie humaine est la contemplation perpétuelle de soi-même dans la nature et la réalité. Il y a même des rêveurs qui fêtent l’anniversaire de leurs sensations fantastiques. Ils ont noté les dates des mois où ils furent particulièrement heureux, où leur fantaisie joua de la façon la plus agréable. ”
“ Son bon cœur n’a même jamais pensé que c’est peu d’aimer chaudement, qu’il faut posséder l’art de se faire aimer, sans quoi tout est perdu, sans quoi la vie n’est pas la vie, ni pour son cœur aimant ni pour le malheureux que, naïvement, il a choisi comme objet de son attachement profond. ”
“ Et enfin, comment ne pas tomber dans l’impuissance en cherchant éternellement des impressions, comme la rime pour un mauvais vers, en se tourmentant de la soif d’activité extérieure, en s’effrayant enfin, jusqu’à en être malade, de ses propres illusions, de ses propres chimères, de sa propre rêverie et de tous ces moyens auxiliaires par lesquels, en notre temps, on tâche, n’importe comment, de remplir le vide de la vie courante incolore. ”
“ Il me semble toujours que tous, mécontents, restent à la maison, tantôt potinant, tantôt se querellant avec leurs femmes, tantôt se courbant sur un dossier de l’administration, tantôt jouant toute la nuit au whist, pour s’éveiller le lendemain matin dans un coin solitaire. Il me semble que les passants de la rue se moquent des fêtes et des intérêts publics, que là-bas se mouille ce paysan barbu qui a l’air de se sentir mieux sous la pluie qu’au soleil, et le monsieur en loutre qui n’est sorti, par un temps pareil, que pour un bon placement de son capital. ”
“ Nous devons aimer l’art avec modération, sans emballement, et sans oublier nos devoirs. Nous sommes un peuple d’hommes d’affaires. Parfois même nous n’avons pas le temps d’aller au théâtre. Nous avons tant de choses à faire. C’est pourquoi ils m’ennuient, ces messieurs qui se croient tenus de se mettre hors d’eux, qui considèrent comme leur devoir de stimuler l’opinion publique par leur enthousiasme de principe. Quoi qu’il en soit, malgré tout le charme de Borsi, de Guasco et de Salvi chantant leurs rondos et leurs cavatines, nous avons traîné l’Opéra comme un stère de bois ”
“ Tous sont à la campagne et vivent des impressions, jouissent de la nature. Il y a quelque chose d’inexplicablement naïf, même quelque chose de touchant dans la nature de notre Pétersbourg, quand soudain, sans qu’on s’y attende, elle montre toute sa puissance, toute sa force, s’habille de verdure, se pare, s’orne et se couvre de fleurs... ”
“ Oui, messieurs, le potin a bon goût. J’ai souvent pensé que si chez nous, à Pétersbourg, quelqu’un avait le talent de découvrir quelque chose de nouveau pour l’agrément de la vie, quelque chose n’existant encore dans aucun pays du monde, ce quelqu’un pourrait gagner des sommes formidables. Il y a des maîtres. C’est extraordinaire comme la nature humaine est bâtie ! Soudain, et pas du tout par lâcheté, l’homme cesse d’être homme et devient un petit insecte, un simple petit moucheron. ”
“ Le fils saisit immédiatement les choses les plus superficielles, s’achète un costume européen, porte l’impériale, et le père, sans remarquer que le fils a tout de même une tête et veut vivre et qu’à vingt ans il a plus appris par expérience que lui pendant toute sa vie, le père, horrifié, ne voyant que l’impériale, voyant le fils puiser sans compter dans sa large poche, remarquant enfin que le fils est très indépendant, grogne, se fâche, accuse l’instruction et l’occidentalisme et, principalement, est furieux que « l’œuf veuille instruire la poule ». ”
“ C’est une misère qui a honte de demander l’aumône, et n’a pas honte de l’accepter de la façon la plus insolente. Mais assez sur cette boue. Nous souhaitons sincèrement aux Pétersbourgeois de s’amuser à la campagne et de bâiller le moins possible. On sait que le bâillement, à Pétersbourg, est une maladie comme la grippe, les hémorroïdes ou la fièvre, maladie dont on se délivre difficilement par n’importe quelle cure, même la cure mondaine. Pétersbourg se lève en bâillant ; en bâillant, il accomplit ses devoirs et, en bâillant, il se couche. ”
“ Nous vivons de souvenirs et l’ancien potin et la vieille affaire passent pour neufs. Autrement c’est ennuyeux ; autrement il faudra jouer au whist avec l’accompagnement du rossignol et à ciel ouvert. D’ailleurs, c’est ce qui se fait. En outre, nous ne sommes pas bâtis pour jouir de la nature ; et, en plus, notre nature, comme si elle connaissait notre caractère, a oublié de se parer au mieux. ”
“ Il est certain que l’Allemand avait, avant tout, dans sa tête, un système, et il ne sentait pas l’horreur du fait, par reconnaissance pour ce système. Mais il faut bien avouer que dans nos actes à nous, il n’y a même aucun système. Tout se fait ainsi comme par une fatalité orientale. Mon ami a raison en partie. Nous semblons traîner notre fardeau de la vie par force, par devoir, mais nous avons honte d’avouer qu’il est au-dessus de nos forces, et que nous sommes fatigués. Nous avons l’air, en effet, d’aller à la campagne pour nous reposer et jouir de la nature. ”
“ Nous sommes sceptiques, nous tenons beaucoup à l’être, et, avec un grommellement sauvage, nous nous écartons de l’enthousiasme, nous en défendons notre âme slave sceptique. Parfois on a le désir de se réjouir. Mais si l’on allait tomber mal à propos, faire une gaffe, se réjouir à tort, que dirait-on de nous ? Ce n’est pas en vain que nous aimons tant les convenances. ”
“ En outre, il y a des activités qui exigent des moyens préalables, une garantie, et il est des affaires pour lesquelles l’homme n’a pas de penchant ; il laisse aller et l’affaire sombre. Alors chez les individus en quête d’activité, mais faibles, efféminés, tendres, naît peu à peu ce qu’on appelle la « rêverie ». L’homme cesse d’être un homme et devient un être étrange, du genre neutre, un rêveur. Et savez-vous ce que c’est qu’un rêveur ? C’est le cauchemar de la vie de Pétersbourg ”
“ Mais quand l’homme approche de la soixantaine, quand il est assagi, quand, physiquement et moralement, il a déjà atteint la perfection, oh, alors, c’est bien, vraiment bien. Et penser : voici un homme qui a vécu longtemps et qui, enfin, a atteint son but ! Aussi fus-je tout à fait étonné lorsque, ces jours derniers, un soir, je vis Julian Mastakovitch arpenter son bureau, les mains derrière le dos, l’air défait et triste. ”
“ En général, chez nous, depuis quelque temps, on déclame trop sur la paresse, sur l’inaction. On se pousse mutuellement à une activité meilleure et plus utile, et on ne fait que se pousser. Aussi, pour un rien, nous sommes prêts à accuser nos confrères, peut-être simplement parce qu’ils ne ripostent pas trop, comme l’a déjà remarqué Gogol. Mais essayez vous-mêmes, messieurs, de faire le premier pas vers cette activité meilleure et utile. Présentez-la-nous sous n’importe quelle forme. Montrez-nous une affaire et, principalement, intéressez-nous par cette affaire. ”
“ Souvent il ne remarque même pas que l’ami lui-même a des chagrins par-dessus la tête : ou ses enfants sont morts, ou un malheur est arrivé à sa femme, ou il est excédé par ce monsieur au cœur aimant. Enfin on lui fait délicatement sentir que le temps est splendide et qu’il faut en profiter pour une promenade solitaire. ”
“ De nouveau un livre, un motif musical, un ancien souvenir, quelque chose de la vie réelle, en un mot, une des mille causes les plus infimes, et le poison est prêt, et la fantaisie travaille de nouveau sur le canevas capricieux de la douce rêverie mystérieuse. Dans la rue, il marche tête baissée, faisant peu attention aux passants, parfois aussi oubliant tout à fait la réalité. ”
“ Mais il bâille surtout dans ses mascarades et à l’Opéra. Pourtant l’Opéra est parfait chez nous. Les voix des merveilleux chanteurs sont si sonores, si pures que déjà on en parle dans tous les autres pays, dans toutes les villes et bourgades. Chacun sait déjà qu’il y a à Pétersbourg un opéra, et chacun nous envie. Cependant Pétersbourg s’ennuie quelque peu et, à la fin de l’hiver, l’Opéra lui devient ennuyeux, comme, par exemple, le dernier concert. ”
Termes fréquents
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