“ Ô vous ! dont le resplendissant visage donne à la lune tout l’éclat dont elle brille dans le ciel ! au puits [10] creusé sur votre menton est puisée la plus belle eau des perles de beauté. Brûlant du désir de se joindre à vous, mon âme est déjà sur mes lèvres [11] : doit-elle retourner sur ses pas ? doit-elle s’envoler vers vous ? dites, quels sont vos ordres ? Quand donc, ô grand Dieu, se réalisera le projet que je nourris de voir un jour mon cœur en repos auprès de sa chevelure en désordre [12] . Oh ! mon cœur se brise, prévenez-en ma mie. Alerte ! ô mes amis ! ”
Hafiz
Citations de Quelques Odes de Hafiz (Hafiz)
“ Chebistery dit à ce propos : le philosophe est stupéfait de ne voir dans le monde que la créature. De la créature il veut donner la preuve de l’existence de Dieu, c’est pour cela qu’il demeure étonné devant son essence. J’admire l’ignorant qui prend un flambeau pour chercher le soleil. Il faut, en effet, savoir que les choses que nous voyons n’existent pas en elles-mêmes, l’on ne peut donc en tirer la preuve de l’existence de Dieu. Il faudrait, en effet, que la preuve fût alors plus évidente que Dieu lui-même. ”
“ Le seul défaut que l’on puisse relever dans ta ravissante beauté, c’est que les jolis visages sont d’ordinaire privés de ce grain de beauté qui est l’emblème de l’amour et de la fidélité [2] . Quand tu seras en compagnie de ton ami vidant joyeusement ta coupe, aie au moins un souvenir pour les pauvres amis qui n’ont que du vent dans la leur. C’est avec la gentillesse, l’amabilité qu’on capture le cœur des hommes de goût ; ce n’est pas avec un filet et des grains de froment qu’on prend l’oiseau intelligent. ”
“ Ô Zéphyr, si tu viens à passer près des jeunes plantes de la prairie, présente mes respects au cyprès, aux roses, aux basilics. Ô toi qui si coquettement formes de tes cheveux ambrés de ravissantes boucles qui encadrent ton visage, oh ! ne martyrise pas ainsi mon cœur, mon cœur déjà si profondément plongé dans le vertige. J’ai bien peur qu’un jour ceux qui se moquent si ouvertement des buveurs ne finissent eux-mêmes par porter en offrande toute leur dévotion à la taverne. Sois l’ami de ceux qui aiment Dieu ”
“ Comme un mort reste inerte entre les mains des laveurs, livrons-nous au Mourchid, car, avoir une pensée propre, un désir, est une offense envers notre Mourchid, offense qui nous éloigne de Dieu. N’allez pas croire que cette submersion en Dieu — qui est un des dogmes de la philosophie soufie, soit contraire à la religion. Ils ne disent pas, en effet, que l’homme arrive à l’essence de Dieu. ”
“ C’est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dépendra de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glacé. Je dirai, si vous préférez, que chaque mot d’un livre est un doigt mystérieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la corde d’une harpe éveille ainsi une note dans notre âme sonore. En vain, la main de l’artiste sera inspirée et savante. Le son qu’elle rendra dépend de la qualité de nos cordes intimes. ”
“ ODES DE HAFIZ I Attention, ô échanson ! fais circuler la coupe, invite les convives à boire, car, vois-tu, l’amour nous a d’abord semblé chose facile, mais ensuite que de difficultés se sont présentées ! Grâce à ce délicieux parfum que le zéphyr détache de cette belle chevelure, de ces boucles empreintes de musc, torses en tous sens, tous les cœurs sont inondés de sang [2] ! Imprègne de vin le tapis de la prière, si c’est le chef de la taverne [3] qui t’y convie, car celui qui suit une route n’ignore ni son chemin, ni l’état des étapes qu’il parcourt [4] . ”
“ D’après Darabi : l’Unité dans la multiplicité s’exprime, chez les Soufis, par le mot chevelure. Il en donne pour exemple le vers suivant qu’il explique : Une troupe de gibier s’est prise dans les filets de mon cœur ; cette boucle de cheveux, piège où nous étions retenu, tu l’as défaite, et mon gibier est parti. Il faut se rappeler qu’en dehors de la secte des Ach’aris aucune religion n’admet que Dieu puisse être vu. Les Soufis, qui disent avoir vu Dieu, n’en ont vu que la réflexion, comme l’image du soleil dans une glace, celle du feu par la chaleur qui en émane. ”
“ Peut-être faut-il comprendre : L’incomplet amour du poète pour l’objet chéri de son cœur, dont la beauté infinie mériterait, selon lui, un amour plus violent encore, peut-il lui servir d’ornement et ajouter à ses charmes ? ”
“ « Ce bas monde est la prison pour les croyants et le Paradis pour les infidèles. » C’est pour cette raison que le marcheur dans la voie spirituelle désire se débarrasser des liens du corps. Djellal-ed-Din a dit : « Si la mort est un homme, dites-lui de venir chez moi — pour que je l’embrasse étroitement. Je prendrai d’elle une âme immortelle, — elle prendra de moi un vieux vêtement bariolé. » ”
“ As-tu jamais vu qu’une créature ait été Dieu ou le soit ? En vérité, il se peut qu’une créature abandonne son essence et ses qualités, mais Dieu a dit : un homme ne sera pas Moi, mais il peut être comme Moi. ”
“ L’interprétation est bien dans la note persane, et cependant j’ai trahi complètement la pensée de Hafiz. J’ai dénaturé le sens littéral et j’ai remplacé une image par une autre. Que j’aie eu tort, j’en demeure convaincu, mais, cependant, je doute que l’on accueille avec aisance la figure que je vais expliquer ici. Il est d’usage courant de dire en Perse, pour exprimer une beauté qui séduit — « mon foie brûle », « mon foie est un rôti », — et encore, — j’en demande pardon au lecteur européen, — cela veut-il dire : « rôti à la broche ». ”
“ Ô Hafiz, prends patience, supporte ton mal jour et nuit, à la fin le moment viendra où tu atteindras le but de tes désirs. VI Mon cœur m’échappe des mains, ô hommes compatissants ! Pour l’amour de Dieu ! au secours ! hélas ! mon secret le plus caché va être dévoilé. Nous voguons sur le vaisseau du monde : ô vent favorable ! lève-toi, il se peut que grâce à toi nous revoyions l’objet chéri de notre cœur [25] . La faveur de ce monde n’est qu’une fable, une fable d’à peine dix jours de durée. Ô amie, ne laisse donc point échapper cette occasion de faire un peu de bien à ceux qui t’aiment. ”
“ Si tes noirs sourcils te suggèrent l’idée de ma mort, défie-toi, ô beauté ravissante, de leurs conseils trompeurs et mets fin à tes erreurs. Je passe toutes mes nuits dans l’espoir que le zéphyr du matin m’apportera une de ces nouvelles qui, embaumées du parfum de l’amour, viennent réjouir le cœur de l’ami qui attend ! ”
“ Réunissons-nous donc tous chez le marchand de vin, puisque, de toute éternité, notre sort l’a ainsi décidé. Oh ! si l’intelligence savait combien le cœur se trouve bien suspendu à une belle chevelure, tous les hommes d’esprit deviendraient fous pour la chaîne qui nous tient en si douce captivité. ”
“ Il est sans cesse ramené aux scènes de la vie qu’il a vécue et entre personnellement en jeu au milieu des larges mailles de ce filet, alors que, d’un autre côté, les allusions amoureuses à la Divinité s’adaptent pour lui à chaque instant de son existence. Les lisant dans un moment où ses sens parlent plus haut que son imagination, il se soucie fort peu du mysticisme qui les enveloppe et se laisse entraîner sur la pente rapide de l’amour charnel ”
“ Le zéphyr du séjour céleste souffle et traverse la prairie. Oh ! buvez ! buvez ! buvez constamment du vin limpide. Les fleurs entrelacées forment un trône d’or sur le gazon ; oh ! profite d’un tel moment, jouis de ce vin couleur de feu. Désormais la porte de la taverne est fermée, ouvre-la, toi qui ouvres toutes les portes [2] . Il est étrange qu’en une saison pareille l’on mette tant d’empressement à fermer les portes de la taverne. ”
“ AVERTISSEMENT Traduire un poète persan est œuvre essentiellement épineuse, que je n’eusse pas tentée si je n’avais été séduit par la beauté et l’élégance des vers, la richesse des images, la profondeur de la pensée et la contradiction qui semble exister entre le texte même et la signification qu’il lui faut donner. ”
“ Qu’y a-t-il de surprenant à ce que la planète Vénus, applaudissant à cette pensée dont sont empreints les vers du poète, aussi bien qu’à cette recherche continue de la Divinité qu’il conseille à ses lecteurs, qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’elle fasse partager son allégresse aux sectateurs de toutes les religions qui, sous une autre étiquette que l’Islam, ont, eux aussi, tendu toutes les forces vives de leur âme vers le but que poursuivent les Soufis ? ”
“ « Ne blâme pas les savants, ô dévot adorateur des choses extérieures, ô dévot dont l’argile est pur, car on ne te rendra pas responsable des fautes d’autrui. » On lit dans le Koran : « On ne rend pas responsable quelqu’un d’un péché commis par autrui. » — « Que je sois bon ou mauvais, va, et occupe-toi de tes affaires, chacun récoltera ce qu’il aura semé. » Ce dernier vers est conforme au verset qui dit : « Ce bas monde est une terre cultivée pour l’autre vie. » ”
“ Ne t’occupe donc pas de l’opinion que les hommes peuvent avoir de toi, qu’importe leur estime, qu’importe leur opprobre. N’aie devant les yeux que le but vers lequel tu tends de par ta nature elle-même, c’est-à-dire Dieu, et méprise les clameurs humaines. ”
“ Hélas ! semblables aux Turcs dévastateurs qui pillent et saccagent la table d’un festin, ces belles aux doux regards, ces perles de beauté dont les charmes embrasent tous les cœurs, ont mis à néant le repos [7] dont le mien jouissait. Dans la plénitude de sa beauté notre amie n’a aucun souci de notre incomplet amour. Un joli visage, quel besoin peut-il avoir de teint, de coloris, de grain de beauté ou de duvet naissant sur la joue [8] ? ”
“ Tes lèvres de rubis ont raison de se moquer d’un amoureux comme moi, car l’éclat de ta radieuse beauté est au-dessus d’un mendiant de mon espèce ; c’est donc à juste titre que tu railles, et pour moi tes railleries ont l’amertume du sel. Cependant ton amour me brûle comme le feu cuit une pièce de viande à la broche mise en sa présence. Tu le sais, à ce mets ainsi préparé il faut du sel pour en relever le goût. ”
“ L’œuvre du poète donne donc lieu à une foule d’interprétations différentes. Le charme, pour les Persans, réside précisément dans cette rêverie qu’entraîne forcément la lecture d’une œuvre poétique. La scène à peine ébauchée, le sentiment à peine exprimé laissent une liberté d’allures excessive à l’imagination vagabonde. Le lecteur se laisse entraîner aux souvenirs, aux rêves, aux aspirations de son âme. ”
“ Écoutez la prière que fait Hafiz et dites : Ainsi soit-il ! Puissent vos lèvres roses, d’où découle la douceur, me servir d’aliment ! IV Oh ! viens, Soufi, viens, le cristal de la coupe est diaphane, viens admirer la couleur de rubis [15] du vin qu’elle contient. L’Unka [16] ne deviendra jamais la proie de personne, emporte tes filets, car, vois-tu, dans cette voie, le filet [17] ne peut servir qu’à recevoir le vent. ”
“ On sait que les Orientaux en général, et les Persans en particulier, sont fort amateurs de beautés plantureuses. Le critérium de leurs comparaisons réside justement dans la rondeur d’un visage trop bien portant rapprochée de celle de la lune à son quatorzième jour. Ton visage ressemble à celui de la lune, s’écrient à chaque instant nos poètes, et Sa’adi va plus loin : « Tu es la lune même descendue sur la terre, dit-il, et j’ai vu ce miracle, la lune couverte des ornements d’une femme. » ”
“ En vérité, Dieu a un vin qu’il donne à ses amis. Quand ils en boivent ils sont ivres, ivres ils sont joyeux, joyeux ils recherchent, en recherchant ils trouvent, ayant trouvé ils volent, quand ils volent ils fondent, fondus ils sont purs, purs ils arrivent, arrivés ils se confondent, confondus, il n’y a plus de différence entre ces amants et Dieu. ”
“ En réalité, le Saleq, qui se dégage des liens de l’existence et de sa personnalité, acquiert un regard qui ne voit plus rien en dehors de Dieu. Il voit Dieu sans voile et c’est pourquoi Hafiz dit « mon cœur a pris une troupe de gibier », c’est-à-dire mon cœur a vu Dieu dans la création. Par suite son cerveau éclairé retrouve la tranquillité, car dans la pensée des savants l’Unité est dans la multiplicité. C’est alors que tu as dénoué tes boucles de cheveux. ”
“ Chez les Soufis son nom signifie la connaissance de l’essence de Dieu. Les philosophes ont dit que l’essence de Dieu était impossible à connaître ; la création elle-même ne peut être pénétrée dans son essence. Ce que l’homme pense de la connaissance de Dieu est autre que ce qui est. ”
“ Hafiz dit autre part : Mon amie m’a conseillé de ne pas me livrer au repos, quoiqu’elle sût que c’était là mon désir. Et Mohammed Ibn-Mohammed Darabi explique : Mon amie véritable, qui m’a emporté le cœur, a vu que ce n’était pas le moment du repos quoiqu’elle sût que j’en avais envie. Ce vers se rapproche de ce Hadis : Combien il y a de choses que vous n’aimez pas, mais qui sont bonnes pour vous, et combien il y a de choses que vous aimez et qui vous sont nuisibles. En vérité, il y en a, parmi mes serviteurs qui, si je les laissais à eux-mêmes, mourraient. ”
“ Le livre laisse tout à faire à l’imagination. Aussi les esprits rudes et communs n’y prennent-ils, pour la plupart, qu’un pâle et froid plaisir. Le théâtre, au contraire, fait tout voir et dispense de rien imaginer. ”
“ Cet amer [4] qu’on qualifie de mère de tous les vices est pour nous plus appétissant, plus doux qu’un baiser sur la joue d’une vierge. Ne fais point le revêche, car, tu le sais, notre puissante amie pourrait en retour, allumée par le feu de la revanche, te consumer comme une résine [5] , le caillou le plus dur étant entre ses mains mou comme de la cire. ”
“ Ceux-là n’aiment les idées que pour le prolongement qu’ils leur donnent et pour l’écho mélodieux qu’elles éveillent en eux-mêmes. Ils n’ont que faire dans un théâtre et préfèrent au plaisir passif du spectacle le plaisir actif de la lecture. ”
“ La nuit est profonde, le danger des vagues et des tourbillons de la vie est pressant. Quelle idée peuvent se faire de notre pitoyable état ceux qui, allégés de tout, se trouvent en repos au bord de cette mer ? ”
“ La taille est toujours comparée, pour l’élévation, la finesse et la flexibilité, à celle du cyprès, et, là encore, Sa’adi, transporté d’enthousiasme, dépasse l’exagération de ses confrères et trouve que son amoureuse est le cyprès lui-même fait femme et revêtue des habits de son sexe. ”
“ « Oh ! quiconque a jeté les yeux sur cette belle au corps argenté, à la taille de cyprès, détournera désormais ses regards du cyprès de la prairie. » ↑ Sorti des mains de Dieu et lancé dans le néant de l’existence, l’homme doit aspirer à retrouver la divinité. Les pièges de ce bas monde, les illusions ou plutôt la fantasmagorie d’ici-bas nous trompent et cherchent à nous égarer : perdus sur l’immensité de cet océan sans limite, le poète appelle à lui le vent favorable qui, le poussant dans la bonne direction, le fasse arriver au but pour lequel il a été créé. ”
“ Dans un état agréable qui t’adviendra, ne va pas sans guide. Tomber dans le puits, c’est tomber d’un degré supérieur à un inférieur, car il se peut que le Saleq glisse de ses pensées et tombe. Ô Khyzr ne va pas sur cette route sans compagnon, car elle est pleine de ténèbres. ”
“ Donne un libre cours à tes larmes, ô Hafiz, laisse couler ces grains de perle, il se peut qu’alors, attiré par ces appâts, l’oiseau compatissant qui rapproche les amants vienne se prendre dans nos filets ! ↑ La coupe est le cœur du Soufi éclairé par la lumière spirituelle ; mais c’est aussi l’univers inondé de la splendeur de Dieu. Dieu s’y reflète, et c’est ainsi que je l’ai vu ; pourquoi vous étonner dès lors si je chante les louanges de la coupe et si je veux y tremper mes lèvres ? ”
Termes fréquents
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