“ Cette fois, c’était bien la persécution ouverte et forcenée contre la petite institutrice. Son prestige ruiné à l’école où ses élèves se montraient de plus en plus rebelles, insolents et insubordonnés, et contre lesquels elle ne pouvait plus sévir sans s’exposer à d’autres scènes fâcheuses de la part des parents. Décriée, vilipendée, rabaissée à tous les foyers, elle se sentait impuissante à tenir tête à la marée montante des insultes et des calomnies. Une vie de souffrance, d’humiliation, d’angoisse et d’inquiétude commença pour elle. ”
Joseph Raîche
Résumé
“Les dépaysés”, est une œuvre de Joseph Raîche. Des thèmes tels que États-Unis, New-York ou la grand'mère y sont abordés.
Citations de Les dépaysés (Joseph Raîche)
“ Elle l’aimait comme elle respirait, naturellement, sans se douter que ce fût de l’amour. Il occupait à présent sa pensée tout entière. Elle le cherchait des yeux à l’horizon, dans les prairies où ses occupations pouvaient l’appeler. Et lorsqu’elle l’avait trouvé, tout son cœur s’en allait vers lui dans un élan suprême. C’était à chaque moment du jour le divin chant de l’amour qui remplissait son âme. Ce sentiment était à la fois si doux et si violent, qu’elle se sentait défaillir de bonheur. Elle le revoyait dans tout ce qui l’entourait : dans les arbres, auxquels elle comparait sa robustesse ”
“ « Mais, dites-vous, Adélaïde, cet enfant ne peut passer des journées à jouer. Il est temps de commencer à lui enseigner quelques prières et un peu de lecture, » disait grand’mère Ursule, dans une voix sereine comme le rêve derrière ses yeux clos. Grand’mère Adélaïde qui ne comprenait pas ou comprenait mal répétait à tue-tête : « Un peu d’écriture ? » « Non ! de lecture... et d’écriture aussi. » articulait grand’mère Ursule. Je n’ai pas appris de prières à mes enfants avant qu’ils eussent dix ans ; trop tôt, c’est les dégoûter. Et maintenant, ils sont de bons chrétiens. ”
“ L’une, la grand’mère paternelle, était toute petite, octogénaire, pétulante, sourde. Elle voletait toujours, frémissante et inquiète. L’autre, la grand’mère maternelle, était douce et blanche comme une statue. Presque aveugle, infiniment calme, sa prière toujours inachevée, murmurait sa vie. Ces deux femmes s’aimaient dans un parfait désaccord. Elles pensaient m’aimer avec toute la sagesse de leur âge, en oubliant que l’amour n’a pas d’expérience. ”
“ Les salles sont presque pleines de lecteurs et de lectrices. « Voyez-vous ces deux vieilles dames qui paraissent si absorbées à leur besogne », me dit le guide. « Depuis leur jeune âge qu’elles travaillent à édifier la théorie baconienne, qui veut que Shakespeare n’ait pas écrit l’œuvre qu’on lui attribue. Elles ont tout lu, tout fouillé, tout dépouillé ce qui s’y rapporte de loin ou de près, elles y ont consacré leur vie, oublié de se marier, et produit toute une littérature sur le sujet, fort curieuse et ingénieuse. Elles démontrent que chaque point, chaque virgule est l’œuvre de Bacon. » ”
“ Paul était toujours silencieux, ne paraissant pas se douter de l’existence de sa voisine. Les gens disaient devant elle qu’il faudrait bien qu’il se mariât pour remplacer sa mère au foyer. Ces propos lui étaient doux et pénibles ; doux par ce qu’ils laissaient entrevoir d’espérance, et pénibles, par ce qu’ils laissaient percer de déception et d’amertume. Jeanne sortait moins à présent. Elle préférait rester chez elle, l’esprit rivé à cet amour qui lui meurtrissait le cœur. ”
“ Il me montre un coin pittoresque de New-York. Il habite une mansarde austère comme un cloître où tout dénote la passion du travail, le culte de la perfection. Je comprends que dans un pays encore si utilitaire la vie de l’artiste soit un combat incessant pour éveiller le goût des choses de l’art chez ce peuple absorbé par les affaires. ”
“ Le vieillard était tout à ses pensées. La perspective de ce départ probable le hantait et l’oppressait. La guerre avec toutes ses fatalités lui enlèverait-elle son fils définitivement ? Et il se voyait seul à soixante-dix ans, gardien impotent de cette ferme anxieuse d’être remuée par des bras jeunes et vigoureux. Il entrevoyait la nécessité de laisser passer à des étrangers cette propriété, héritage de tant de générations qui portaient son nom. ”
“ La brise est d’une chaleur d’incendie. Les bêtes affaissées cherchent la fraîcheur dans l’herbe. La vie semble suspendue. Seul un oiseau dont j’ignore le nom arrive et jette un cri strident, un vrai cri de détresse, et repart. Pour éviter l’atmosphère surchauffée des chambres d’hôtel, nous décidons de nous installer dans le parc réservé aux touristes. Nous avons une tente que nous dressons en quelques minutes et nous sommes chez nous. Chaque ville, chaque village a son parc pour recevoir les étrangers. ”
“ La littérature américaine n’a pas encore atteint le degré de perfection de la littérature européenne. Elle a peut-être grandi trop vite, elle s’est étiolée avant d’arriver à son plein épanouissement. Il lui manque une certaine mesure, cette sobriété qui rend la littérature française plus savoureuse. Elle est un peu surfaite comme leurs édifices et tout ce qui se fait aux États-Unis. Quand ils veulent imiter les auteurs russes ils sont plus russes que les plus russes d’entre eux ; s’ils sont symbolistes, ils laissent Mallarmé loin derrière eux. ”
“ La respiration comme un rayon opalin faisait battre légèrement les ailes du nez. Les yeux entr’ouverts se perdaient dans une extase d’argent. J’entendis un souffle profond. L’âme frôla les lèvres pâles et glissa dans l’éternité. Ses yeux venaient de s’ouvrir aux perpétuelles clartés : elle me voyait pour la première fois. Une grande douleur descendit en moi. Grand’mère Adélaïde sanglotait. Elle me prit la tête avec ses mains et m’embrassa. Je sentis ses larmes couler sur mes joues. « Regrette ta grand’mère. Elle t’aimait tant ! Je ne pourrai jamais la remplacer. Chère Ursule. » ”
“ Grand’mère Adélaïde, qui ne cessait pas de remplir mes poches de toutes sortes de bonbons, disait : « Elle gave cet enfant de friandises. Il n’y a rien de plus délétère pour la santé. C’est comme ça qu’on élève des enfants pâlots et rachitiques. » Un jour que je lisais plus mal que d’habitude, en passant tous les noms dont la prononciation m’embarrassait, l’admiration de grand’mère Ursule déborda : « Approche tout près, dit-elle, il me semble que je pourrai te voir aujourd’hui. » Et, je sentis la blanche caresse de ses doigts sur ma joue. Ses yeux cherchaient la lumière dans leur obscurité. ”
“ Il balbutia comme l’enfant qui ne connaît encore rien de l’univers. Il ne vivait sa vie nouvelle que depuis une ou deux heures, n’avait vu qu’une plaine avec des soldats morts et ce paysan. Nous connaissons les choses par la relation qui existe entre elles. Pouvait-il même savoir que ces soldats fussent morts s’il n’en avait pas vu de vivants, ou bien qu’ils fussent soldats, c’est-à-dire des hommes qui donnent la mort, s’il n’avait jamais vu d’hommes. ”
“ Le vieillard lui-même, miné par tant de coups successifs, ne pouvait plus guère vaquer aux travaux de la ferme. Des voisins serviables étaient venus l’aider à établer ses animaux, et revenaient à tour de rôle faire le ménage journalier. Ceux qui convoitaient cette belle propriété avait fait de nouvelles propositions en y mettant des conditions des plus alléchantes. Ils laissèrent entendre au vieillard que la ferme se détériorait par le manque de soins, et que les blessures de son fils ne donnaient que peu d’espoir à un retour. Le vieillard avait répondu résolument : « C’est à Paul ». ”
“ Mais l’obsédante pensée de ce départ et de tout ce qu’il comportait de fatalités achevait de déprimer le vieillard. À table, il ne mangeait guère plus, et la nuit, le sommeil le fuyait pourchassé par la même pensée. Il se levait, allumait sa pipe et songeait tristement dans l’obscurité. Cet homme et cette femme, qui ne s’étaient jamais caché la moindre pensée, se cachaient mutuellement leur chagrin. Chacun souffrait à la dérobée, en silence, à l’insu de l’autre. ”
“ Elle avait mis sur les murs quelques images pieuses et quelques paysages qu’elle avait découpés dans des revues illustrées, et, sur son pupitre, un bouquet de fleurs des champs. Les enfants arrivèrent le regard narquois, les petits garçons les mains dans leurs poches, les petites filles la coite pendante. Ils regardaient la maîtresse de côté, comme une ennemie. Elle ne voulut rien voir de ce petit manège. Elle fit la prière d’ouverture, dit de tout son cœur l’invocation au Saint-Esprit d’éclairer elle et ses élèves, et commença sa classe. ”
“ Au moment où commence notre récit, l’hiver était parti par delà les horizons et le printemps était descendu des collines avoisinantes épandant la chaleur sur son passage et verdissant la plaine. Déjà, mille petites plantes harmonieuses couvraient le sol dans leur désir de vivre. De petits insectes aux yeux étoilés regardaient avec étonnement la prodigieuse hauteur de ces brins d’herbe et s’exerçaient sans cesse à y grimper pour avoir une meilleure vue de l’univers. ”
“ Ce jour-là, grand’mère Ursule fut heureuse d’un bonheur doux et discret. * * * Grand’mère Adélaïde n’aimait guère les entretiens. La vie, pour elle, n’était pas une causerie dans le pénombre d’un abat-jour, mais une grande roue qui tourne sans relâche. Active jusqu’à la frénésie, elle s’agitait sans cesse d’une fenêtre à l’autre, en fouillant des yeux l’horizon, les passants et tous les bruits du dehors. ”
“ Dans les grandes bibliothèques publiques la demande des livres français est considérable et des bibliothèques comme celles de Boston, New-York, Chicago sont admirablement pourvues de littérature française car on n’épargne rien pour répandre le goût de la lecture. Chaque petite ville a sa bibliothèque publique fort bien montée. Le temps viendra où tous nos villages canadiens auront aussi leurs bibliothèques. On se plaint que nos gens ne lisent pas. ”
“ Nous visitons quelques églises. En général nous pouvons dire que les églises des États-Unis sont assez belles. Quelques-unes cependant sont un peu déparées par un certain faux surfait. Les plus charmantes sont les petites églises de campagne, si humbles, si blanches, qui sont là comme des prières. L’idée d’utilité, d’adaptabilité aux circonstances semble avoir présidé à la construction des églises du pays, assez vastes pour répondre aux besoins d’une population toujours croissante ; bien aérées, bien chauffées en hiver, elles sont plus commodes que belles. ”
“ Tout en causant, madame Lachaise me dit en parlant de New-York : « Je déteste cette masse humaine qui bouge, grouille, fourmille. Il m’arrive quelquefois d’oublier que ce sont des hommes et des femmes pour croire que ce ne sont que des automates qui se meuvent sans pensée et sans vie. » ”
“ Dans le wagon quelques personnes lisaient, d’autres jouaient aux cartes, plusieurs rêvaient. Bientôt nous arrivons à une petite gare sur la porte de laquelle je lis Siouspious. C’est sans doute le nom indien de l’imitation du cri de l’oiseau. Pendant que je pense à cette bizarre onomatopée, une dame du plus grand air suivie d’une fillette entre dans le wagon. Elle jette un regard circulaire comme un général qui inspecte un champ de bataille, et commence à défaire ses nombreuses fourrures. Je n’ai plus de doute, c’est la bourgeoise de ce modeste village. Elle doit avoir l’habitude de dominer. ”
“ Mais le vieillard, lui, était dans un état voisin de l’incapacité absolue. Il ne sortait presque plus de la maison. On avait cherché en vain un domestique. Les voisins, occupés à se préparer à leurs semences, ne pouvaient plus venir et vaquer aux travaux les plus urgents. Marthe, tout entière à son père qui à présent gardait le lit, ne pouvait pas, elle aussi, surveiller les choses du dehors. La ferme était dans un désordre complet. Il fallait relever des clôtures renversées par les neiges de l’hiver et pourvoir à mille détails qu’occasionne le retour du printemps. ”
“ Le repas se continua morne et silencieux. Les paysans n’ont guère de mots dans les grandes circonstances de la vie. Ils se renferment dans leurs chagrins et souffrent tout bas. Après avoir dîné et s’être reposé un peu. Paul amena les chevaux qui se mordillaient entre eux, par taquinerie sans doute, pendant qu’ils les attelait à la charrue, et alla labourer. Pendant ces deux semaines qui lui restaient il travailla ferme, voulant finir les semences avant son départ. Son vieux père le suivait quelquefois aux champs, mais sentait bientôt ses forces à bout. ”
“ Et les commères avaient longtemps glosé sur l’extravagance de cette pécore d’institutrice, comme s’il ne s’agissait que de demander. « Et pourtant est-elle assez bien payée cette maîtresse d’école ! On lui donne $100,00 par année pour ne rien faire. Toujours habillée en demoiselle, et elle demande encore ! » Et les potins continuaient sur ce ton. Il faut dire qu’on changeait souvent d’institutrice. Jamais satisfaits, on en engageait une nouvelle chaque année. Les enfants soudoyés et appuyés par leurs parents n’avaient pas tardé à devenir grossiers, effrontés, rebelles et insupportables. ”
“ Sévérius, ennemi de la vie, vécut soixante ans, sans sourire, sans aimer, sans voir un visage humain. Un soir pendant son rocailleux sommeil, il eut un songe. Une forme blanche et belle lui dit : « Sévérius, à une demi-journée d’ici, il y a un homme plus parfait que toi. Lève-toi, va vers lui, demande-lui de t’enseigner le sentier de la vraie perfection. » ”
“ UNE RANDONNÉE AUX ÉTATS-UNIS Le départ s’accompagne toujours d’un petit moment d’angoisse. L’inconnu, ses insécurités, ses contingences, tout ce qu’il comporte, créent un malaise bien passager d’ailleurs. Nous avons ressenti cette petite inquiétude lorsque nous sommes partis de Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, le vendredi, 25 mai. Il est trois heures de l’après-midi. L’automobile démarre. Nous passons quelques rues et nous sommes dans la campagne. La journée est belle, l’air est d’une douceur de miel, le chemin nous sourit, et un silence odorant remplit le paysage. ”
“ Suivi d’une quarantaine de soldats, au milieu de la fureur grandissante du combat, ils se ruèrent à l’assaut des positions ennemies. Dans les hautes herbes, parmi les arbustes, dans la fumée, ils arrivèrent sur les Allemands sans que ceux-ci eussent le temps de les voir venir. Ce fut une lutte corps à corps. Des couples d’hommes dans un embrassement hideux, dans une étreinte convulsive, les jambes tendues, les bras enlacés, se broyaient les os, s’assommaient à coups de poings, s’affaissaient l’un sur l’autre, se tenant à la gorge d’où s’exhalait l’horreur. ”
“ EN MARGE DE LA VIE DES SAINTS Dom Pacôme achevait sa quotidienne instruction à ses moines : « Je vous répète, l’obéissance est le chariot de toutes les vertus. Il n’y a pas d’humilité sans elle, il n’y a pas de sainteté sans elle. Ainsi, je défends à Dom Nicophore de faire des miracles sans notre spéciale permission. La reconnaissance de tant de guérisons cause trop de bruit dans notre couvent pour que notre vie intérieure n’en soit pas troublée. » ”
“ Je voudrais avoir le courage de lui dire qu’il y a quelque chose de plus noble et de plus utile que de faire de la littérature. C’est de vivre sa vie harmonieusement dans l’état où nous appelle notre talent. ”
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