“ Après deux ans de mariage, qui n’avaient été pour elle qu’une longue fête, elle mit au monde une jolie petite fille qui, par un caprice étrange et poétique de sa mère, fut appelée du nom grec et charmant de Cléophée. Cette enfant fit comprendre le bonheur à la jeune duchesse, qui, jusqu’alors n’avait connu que la distraction ; son cœur s’ouvrit à un sentiment profond qui la rendit plus grave et plus sensible, sans toutefois l’initier encore aux misères incurables et aux douleurs sans nombre qui déchirent l’humanité. Pour cette vie constamment riante, le malheur avait été un livre fermé. ”
Résumé
“Les Exilés”, est une œuvre de Louise Colet. Des thèmes tels que Cléophée, la duchesse ou le docteur y sont abordés.
Citations de Les Exilés (Louise Colet)
“ Dieu ne veut pas que durant leur exil sur la terre les hommes se séparent en doux camps, ceux qui gémissent et ceux qui se réjouissent. Selon Dieu, ce n’est pas aux pauvres à crier vers ceux qui ont tout, mais à ceux-ci à appeler les pauvres et à leur ouvrir les bras. Malheur à ceux qui n’ont pas donné de larmes sympathiques aux affligés, qui furent sans pitié pour les cœurs malades, qui se jouant des sentiments sacrés de l’amour, de l’amitié, de la foi, de la candeur, ont foulé aux pieds les divins préceptes de la charité ! ”
“ Non loin du champ du repos, une jeunesse insoucieuse dansait dans un wauxhall champêtre. En passant devant la haie d’aubépines fleuries qui cachait à cette salle de bal la vue du cimetière, la duchesse entendit des airs de valse qu’elle avait dansé l’hiver précédent à Paris. Son enfant courait en cadence à cette harmonie et souriait à la beauté de la campagne. « Mon Dieu ! s’écria la jeune veuve, où est le deuil que je viens chercher ici ? la nature, avec sa sérénité et ses splendeurs toujours renaissantes, sert de voile à notre néant et nous le fait oublier ! » ”
“ Je le lui dis en riant, elle me répondit : — Il me distrait un peu, quand il est là je m’aperçois moins que le ciel est noir ; l’amour et même l’apparence de l’amour jette du soleil dans la vie. — Mais vous jouez un jeu dangereux repris-je. — Bath ! me dit-elle, je ne l’aime pas, j’essaye seulement de ranimer mon cœur ; je n’y parviens pas. Cependant Théobald se piquait d’honneur ; il voulait faire impression ; il y parvint surtout à l’endroit du monde qui remarqua ses assiduités, les nota, et lui fit la faveur de croire qu’il était arrivé à occuper le cœur de madame de Valbrisé. ”
“ Les misères morales se multiplient surtout dans les centres de civilisation ; le luxe, les plaisirs, l’oisevité des uns ne sont que trop souvent encore le résultat des privations et du travail des autres. Le travail, l’ouvrier s’y soumet avec fierté ; mais que de mécomptes dans ce travail qui est sa vie, quel désespoir quand les efforts héroïques de son courage sont impuissants ! Il y a, madame, bien des luttes secrètes et mortelles que l’agonie seule révèle au médecin et au prêtre. Une charité active doit savoir découvrir les peines qui se cachent. ”
“ Son calcul avait presque réussi ; sans moi, ma chère, vous croyiez Henriette amoureuse, et Montgirard le plus heureux des hommes. — Mais aussi pourquoi cette retraite en hiver à la campagne, objecta madame de Genevry ? qui peut consentir à croire qu’elle aime... la nature ! — Elle fait pénitence de son émotion, ajouta M. de Chateaubert, toujours accoudé sur la cheminée, car enfin vous ne pouvez nier, madame, qu’elle ait failli aimer Montgirard ? — Oui, un amour d’hiver, un amour en serre chaude, il a suffi d’un souffle vivifiant du printemps pour dissiper cette émotion factice. ”
“ En sortant du cimetière la duchesse tenait toujours sa fille par la main. L’atmosphère était tiède, les paysages d’alentour avaient une heureuse tranquillité ; malgré elle, elle éprouvait un bien-être qui luttait contre toute pensée lugubre et en triomphait. Ses yeux se plongeaient avec ravissement dans ceux de son enfant, sa jeunesse se ranimait encore au contact de cette riante enfance qui semblait doubler sa vie. Tout à-coup une idée traversa comme un glaive son cœur de mère. ”
“ Je ne dédaigne point les utopies humanitaires, elles élèvent l’esprit et améliorent le cœur, mais elles ne sont point d’une application immédiate, tandis que la charité sur une moindre échelle peut se pratiquer tous les jours, à toute heure. Si chaque homme dans sa sphère exerçait cette divine vertu, l’indigence et la douleur disparaîtraient presque de la terre. — Eh bien ! docteur, que faut-il faire ? dit la duchesse de Valpreuse. — Oh ! oui, que faut-il faire ? hâtez-vous de nous l’apprendre, répéta vivement Cléophéé. ”
“ Pour toute réponse, madame de Sénécé fit un bruyant éclat de rire. — Vous riez, Herminie ? — Mais madame a raison, dit M. de Chateaubert, on ne doit pas prendre au tragique de pareilles aventures. — Quelles aventures ? répliqua madame de Sénécé en riant toujours ; ô Paris ! Paris ! ville d’imagination perverse où l’on fait d’un soupçon un scandale ? Ainsi donc, parce que madame de Valbrisé passe une partie de l’hiver dans ses terres, et que M. Théobald de Montgirard n’est pas encore de retour, on s’étonne, on en est aux conjectures les plus étranges !... C’est bien la peine, ma foi !... ”
“ Regarde, parmi tous ces fronts rayonnants, ceux qui s’élèvent plus rayonnants encore : ils sont le signe des âmes compatissantes à qui l’exercice de la charité fit trouver sur la terre un avant-goût des délices du ciel. Car, pour les âmes faites à l’image de Dieu, être heureuses c’est aimer, c’est secourir, c’est ramener le sourire sur les lèvres contractées par la douleur, l’espérance dans les cœurs qui désespéraient ; c’est participer à toutes les souffrances et faire part de toutes les consolations. ”
“ Si la jeune duchesse entendait parler parfois des souffrances des pauvres, elle les secourait de loin, sans les voir, sans en être frappée ; elle y compatissait matériellement, si je puis m’exprimer ainsi, mais non avec cette émotion qui vient du cœur, qui double la charité ou plutôt qui est toute la charité. Pour bien se pénétrer des peines d’autrui, il faut avoir souffert soi-même ; or, depuis sa naissance, aucune douleur un peu vive n’avait pénétré dans le cœur aimable, mais léger de l’heureuse femme. ”
“ Tandis que la voix me parlait ainsi, les plus radieuses de ces âmes, sous d’adorables figures d’anges, me faisaient des signes de bienvenue et me tendaient les bras pour m’attirer. J’allais m’élancer vers elles quand tout-à-coup, ma mère, j’entendis vos cris et vos sanglots qui me rappellaient sur la terre ; je ne pus résister à cet appel : l’être invisible qui guidait mes pas devina le mouvement de mon cœur. ”
“ Insouciantes des misères d’autrui, elles jouirent en avares de leur bonheur égoïste, oubliant qu’une part de ce bonheur était due aux êtres qui n’en avaient pas. La mort les surprit dans cet oubli de la charité, de cette vertu divine que tout homme est tenu de pratiquer sur la terre sous peine d’être frappé dans une seconde vie des douleurs qu’il n’a pas su consoler dans la première. En s’éveillant à la vérité, ces âmes autrefois sans sympathie ont tout-à-coup compris l’horreur de cette absence de bonté et de commisération qu’elles eurent sur la terre ”
“ Depuis qu’elle se retrouvait en contact avec la riche nature nécessaire à sa riche organisation, Henriette cherchait en vain dans le souvenir des émotions ressenties, de quoi suffire aux émotions présentes ; l’image de Théobald avait perdu son prestige, elle lui paraissait amoindrie, et ses facultés restreintes aux proportions des salons où elle l’avait connu ; dans le voisinage des Alpes, en face de la mer, il ne lui semblait plus que le produit d’une société factice, un homme sans naturel qui ne la comprendrait pas. ”
“ Ce bel hôtel, que bien des pauvres avaient envié en passant, appartenait à la duchesse Amélie de Valpreuse, mariée à dix-huit ans au fils du général duc de Valpreuse, qui avait fait, sous Napoléon, une brillante carrière, et avait été ennobli par lui. La jeune duchesse, par ses titres, sa beauté et surtout son immense fortune, occupa, dès son entrée dans le monde, un rang qui faisait bien des jaloux. N’avait-elle pas tous les avantages qui composent ce que le monde est convenu d’appeler le bonheur ? L’éducation de la jeune femme avait été brillamment frivole ”
“ À peine la figure fut-elle terminée que Cléophée, plus blanche que sa blanche robe, vint tomber presque sans connaissance dans les bras de sa mère. Le grand air la rappela à la vie ; mais une fièvre effrayante s’empara d’elle. La duchesse revint à son hôtel soutenant son enfant dans ses bras ; elle la déposa sur son lit encore toute parée de ses habits de bal. La fièvre augmentait, des paroles incohérentes s’échappaient de la bouche de Cléophée. On avait été prévenir le célèbre docteur Derville ; la pauvre mère l’attendait avec anxiété, et chaque minute redoublait sa terreur ”
“ À sept ans, lorsque Cléophée rencontrait sur ses pas un mendiant, ce n’était point assez pour son jeune cœur de lui faire l’aumône, mais la misère de ce pauvre comparée au bien-être dont elle jouissait la préoccupait tristement. — Pourquoi ces haillons, disait-elle, pourquoi cette existence si rude à côté de la nôtre si douce et si facile ? Il me semble que c’est offenser Dieu que d’être complètement heureux quand on voit souffrir ! ”
“ Il est si facile aux riches en se murant dans leur jouissances d’oublier que l’on souffre autour d’eux ! La jeune mère s’efforçait d’inspirer tous ses goûts à sa fille et de faire de leur bonheur réciproque un égoïsme à deux. Emportant ainsi avec elle la douce passion de sa vie, la duchesse voyagea pendant un an dans toute l’Allemagne, dont la petite Cléophée apprit en se jouant la langue. ”
“ Le vieux gardien, toujours attentif auprès de ma fille, parcourait avec elle la chambre de madame de Maintenon et lui faisait admirer chaque objet. Tout-à-coup l’enfant se mutina, elle venait de découvrir devant le lit majestueusement drapé une délicieuse chaise basse en forme de lyre, qui avait servi de prie-dieu à la favorite dévote. Ma fille voulait jouer avec cette petite chaise à sa taille, la prendre dans ses bras et l’apporter dans le boudoir pour s’asseoir près de moi. Le gardien résista : — Cette chaise sert à prier Dieu, dit-il, elle ne sort point d’ici. ”
“ Cléophée contemplait avec ravissement les profondeurs de ce beau ciel où son âme, pensait-elle dans sa candeur, s’était déjà frayé un passage. Tout-à-coup un vieillard courbé par l’âge, et peut-être aussi par la misère, passa auprès d’elle. ”
“ La duchesse aimait les arts, le luxe, les grands monuments, les beaux sites de la nature, tout ce qui embellit et exalte la vie, tout ce qui nous dérobe le spectacle des misères de ce monde ; son immense fortune lui permettait de satisfaire tous ses désirs et de ne s’intéresser qu’à ce qui la charmait. ”
“ Dans la ville étrangère, la duchesse voulut habiter l’hôtel qu’avait habité son mari ; en y entrant elle le trouva encore meublé comme il l’était du vivant du brillant diplomate. Ces grands salons, bien éclairés et couverts de tentures splendides, n’avaient rien de funèbre : chez les riches, le luxe tempère le deuil. ”
“ L’esprit de charité inspirera vos paroles, répliqua le docteur ; quant à votre démarche, elle peut s’exécuter tout naturellement. Visitez chaque appartement de cette maison, et sous prétexte de réparations à faire, entretenez-vous, comme un propriétaire en a le droit, avec chacun de vos locataires. Cet ange vous suivra, ajouta-t-il en désignant Cléophée, et aidée de l’instinct de son cœur, vous découvrirez ensemble bien des souffrances. ”
“ Vous savez, dit madame de Sénécé commençant son récit, que cette belle Henriette, que j’aime depuis son enfance, est fille d’une Italienne d’un grand nom, célèbre par sa beauté et son imagination ; le mère a transmis à sa fille l’amour du grand et du beau, l’amour des arts et surtout un autre amour très-vif et très-exigeant, qu’on comprend peu à Paris, l’amour de la nature. ”
“ Hélas ! dans cette grande ville, il n’est pas une maison qui n’abrite des douleurs qui ne sont point consolées. — Oh ! quelle mission sainte à accomplir ! murmura Cléophée. — Mais comment s’y prendre, poursuivit la duchesse, comment aller vers ces étrangers qui souffrent et les convaincre qu’on s’intéresse à eux ? ”
“ Le supplice de ces âmes leur fait penser à celui des malheureux qu’elles oubliaient dans le monde et qui aspiraient en vain à une part des jouissances dont elles s’enivraient. Regarde ces lignes sans fin de fronts soucieux et tristes, ils portent tous le reflet d’un regret éternel, le regret du bien que ces âmes n’ont point accompli. Elles comprennent maintenant tout ce qu’il y a de désespoir et de déchirement dans le cœur du pauvre et du persécuté. ”
“ Faut-il, pour bénir Dieu qui m’a rendu ma fille, faire comme on faisait autrefois, une fondation pieuse, élever une hospice pour les malades, ouvrir des ateliers pour les ouvriers sans travail, créer une école où les jeunes intelligences viendront se former aux vertus et à ces idées généreuses qui, fructifiant d’année en année, répandent dans le monde l’esprit de fraternité ? ”
“ Enfin il se prêtait à tous ses caprices : un jour nous étions arrivés dans ce délicieux appartement du rez-de-chaussée qui fut habité par madame de Maintenon, par cette femme reine de fait, qui eut plus que le pouvoir d’une reine, mais sans en obtenir jamais le titre. Cet appartement a gardé le nom de l’ambitieuse maîtresse de Louis XIV, et mieux que son nom ; on y sent encore comme un reflet de toute sa personne, dignité un peu raide, dehors de componction, tout s’y révèle dans la couleur des tentures, les ornements des plafonds, les tableaux, et jusque dans la forme des meubles. ”
“ Écoutez-moi, poursuivit le docteur, en prenant la main de la noble jeune fille prête à s’élancer de son lit où un reste de faiblesse la retenait encore : Sans doute ces pauvres de la campagne souffrent beaucoup, mais ceux de la ville, ceux d’une grande cité comme Paris, souffrent plus encore. Il souffrent d’abord des privations, et ils souffrent encore du contact de leur misère avec l’opulence des riches, de leur désespoir avec la quiétude des heureux ; ils souffrent en secret, et parfois même ils meurent de chagrin et de pauvreté. ”
“ On ne meurt que quand on est devenu bien vieux, bien cassé, et ce temps est si loin, si loin encore, que ce n’est pas la peine d’y penser. Son mari était-il bien réellement mort ? Elle en doutait presque, tant elle avait pris l’habitude de repousser toute idée funèbre ; il lui semblait qu’on lui avait donné une fausse nouvelle qui serait démentie. Le deuil ne pouvait pénétrer dans son âme ; elle n’avait jamais vu mourir, aucun souvenir d’agonie ne lui représentait les derniers moments de son mari ”
“ Vous le savez, ma mère, la tristesse est née en moi en même temps que la pensée ; aussitôt que j’ai compris qu’il y avait des êtres qui souffraient par la pauvreté, par l’absence de ces biens dont nous étions comblées vous et moi, par la privation des sentiments élevés et des affections tendres, je n’ai pu me réjouir d’être parmi les heureux, parmi les privilégiés ! ”
“ La loi contre la mendicité est surtout cruelle dans les grandes villes ; dans les champs on s’y dérobe ; d’ailleurs chaque maison de village, chaque ferme, chaque chaumière est connue par le pauvre qui s’y présente sans honte et obtient à coup sûr son pain de chaque jour. Certes ce n’est pas là un sort heureux, et je ne suis pas de ceux qui disent que cela suffit à des hommes qui sont nos frères ; mais enfin c’est la vie sauve, et souvent ce peu qu’il faut pour subsister, les pauvres des villes ne l’ont pas. ”
“ Le malaise du corps influe tant sur l’âme ! Il lui aurait fallu le grand air, la lumière du midi, et elle vivait en serre chaude, n’ayant rien à aimer très-vivement, rien qui la passionnât ; avec son imagination il était à craindre qu’elle ne donnât le change à son cœur, et qu’involontairement elle n’acceptât une erreur pour une vérité. ”
Termes fréquents
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