“ Je doutais de la belle, trop belle réalité. Maintenant, je vous vois et je suis rassuré. L’homme a du mal à croire au bonheur. Chère Ila, avez-vous pensé à moi ? Je minaudai : — Quelle indiscrétion ! Ménagez un peu ma délicatesse, ma pudeur... Oui, j’ai fort bien dormi, je n’ai pas rêvé et je me suis réveillée tard. — Moi aussi, reprit l’hypocrite, je me suis levé moins tôt que d’habitude. Généralement, j’aime sortir le matin, à l’heure où tout est frais et neuf, où la rosée brille comme des diamants. Mais aujourd’hui, j’ai tout oublié dans un rêve unique, vous, vous, Ila... ”
Marthe Fiel
Résumé
“Coups de foudre”, est une œuvre de Marthe Fiel. Des thèmes tels que Gustave Chaplène, Pauline ou l'après-midi y sont abordés.
Citations de Coups de foudre (Marthe Fiel)
“ Pardonnez-moi de pénétrer ainsi dans votre intimité, mais je ne puis m’empêcher de penser qu’il est inhumain qu’une jeune fille soit obligée de travailler sans arrêt, du matin au soir, sans pouvoir jamais prendre un instant de distraction et de détente. Cette phrase, assez alambiquée, me fit faire un retour en arrière. Si je n’avais pas eu « ma chance », telle eût été en effet mon existence, en attendant un mariage aléatoire. Cependant, ma vie ne m’eût pas paru « inhumaine » parce que le travail est, après tout, la meilleure manière de passer ses jours. ”
“ Quand un homme vous a avoué qu’il ne vous épouserait pas, tout en vous laissant entrevoir que vous lui plaisez, il ne peut décemment continuer à vous prodiguer des attentions. La loyauté de Gustave m’avait mise en garde contre des rêves fous, mais il existait, me semblait-il, une autre loyauté qui commandait, celle-là, de ne pas poursuivre une camaraderie compromettante pour moi. Hier Déflet, aujourd’hui Chaplène, je n’entendais pas que ma conduite prêtât aux médisances. ”
“ Il me semblait que je m’engageais bien vite pour toute mon existence. La raison me prêchait la prudence ; le cœur murmurait : « C’est le destin. Il place sur ta route cet être aimable, visiblement né pour toi... Des fiançailles de six mois t’en apprendraient-elles davantage ? Non, car, durant cette période, chacun se contraint et voile ses défauts... Laisse donc la vie agir pour toi. » ”
“ Mon mariage était fait ! Je me voyais descendant la grande allée de l’église Saint-Nizier, et je félicitais M. Gustave Chaplène d’avoir à son bras une femme riche et belle. Quand je repris un peu contact avec la réalité, j’eus l’idée de demander conseil à mon notaire. Je n’avais jamais manié de million ; il était préférable de m’adresser à quelqu’un de plus exercé que moi. Cette solution m’enchanta. J’y voyais toutes sortes d’avantages : je risquais moins de me faire voler, je gardais l’anonymat, mon notaire dirigeait mes placements et il pourrait, en outre, certifier ma richesse. ”
“ Le soleil resplendissait et le printemps, revenu en mon cœur, s’était mis à l’unisson de la nature en fête. Pourtant, ce bel après-midi me parut long. J’essayai de lire, mais, émue par l’approche de ce premier voyage, par la pensée d’un séjour dans un pays inconnu, parmi des étrangers, je n’arrivais pas à fixer mon esprit. Les mots dansaient devant mes yeux, les phrases n’avaient aucun sens. Je pris le parti de m’étendre et de dormir. Le lendemain, quand je m’en fus prendre le train, mon cœur battait terriblement. ”
“ Mon cœur était-il satisfait ? Mon Dieu ? suffisamment pour un début. René Déflet me plaisait et, au fur et à mesure que les qualités de mon mari se dévoileraient, je m’y attacherais davantage. Quand j’avais ainsi fait battre en retraite l’esprit de prudence, je reprenais mon beau rêve en songeant que mon étoile me protégerait toujours. N’avais-je pas, de toute évidence, gagné ce million pour aider au bonheur d’un brave jeune homme dont l’arrière-grand’mère était Norvégienne ? ”
“ J’usai de ruse, le lendemain, pour échapper aux regards de M. Gustave Chaplène qui me croyait dans ma chambre. Je déjeunai rapidement et ne flânai pas à table. L’après-midi, je découvris un coin un peu éloigné où je pus m’asseoir avec un tricot, pièce à conviction en cas de surprise, et un livre pour charmer ma solitude. Je ne vis personne en dehors de quelques promeneuses inconnues qui devaient villégiaturer dans un hôtel des alentours. Quand je revins de ma cure d’air, c’était l’heure du dîner. Je m’assis et envoyai un sourire au pauvre abandonné. ”
“ J’épiais ces nuances en affectant l’indifférence, car les jeunes filles ont un talent particulier pour voir les choses sans paraître les regarder. Je m’assis avec un calme que j’étais loin d’éprouver. Nous étions placés de telle sorte que nous nous faisions vis-à-vis à travers deux tables de dîneurs. Avec un peu de bonne volonté, nous pouvions échanger un salut et un sourire. Ce à quoi nous ne manquâmes pas. Nous ajoutâmes même à ce salut une expression étonnée comme si nous ne nous attendions pas à nous voir. L’hypocrisie mondaine intervenait pour masquer mutuellement notre contentement. ”
“ René Déflet me considéra avec curiosité. J’abordais là un sujet qui l’intéressait fort. Il répondit lentement : — Ne vous appauvrissez pas sous prétexte de charité. — Oh ! je suis prévoyante, soyez tranquille. Mes revenus sont cependant assez élevés pour me permettre de songer aux autres, que dis-je ? pour m’en faire un devoir ! Le visage de mon interlocuteur resplendit. Je poursuivis imperturbablement, feignant la confiance que doit témoigner une quasi-fiancée à l’élu de son cœur : — Je demande parfois des comptes à mon notaire et je m’aperçois que je dépasse de beaucoup le million. ”
“ À la mort de mon père, j’ai cru qu’elle habiterait Lyon avec moi. Bien au contraire, elle s’est ancrée plus profondément dans notre vieille propriété. — Vous avez encore votre mère ? — Grâce à Dieu ! Une mère très jeune, très gaie, qui vit entre ses pauvres, son église et son curé. L’été passe pour elle comme un tourbillon au milieu des fleurs, des fruits et des conserves. Elle en distribue à tout le monde. Elle n’est jamais lasse, jamais triste. Quand je la vois, je crois être en présence de ma sœur aînée. ”
“ Ma démarche n’était plus ailée et j’étais persuadée que mon visage reflétait le poids de mon souci. L’incertitude est le pire des maux. Elle fait, des hommes, des pantins qu’elle balance entre l’espoir et la déception. Le cœur est suspendu par un fil ténu qui semble vouloir se rompre à tout instant. ”
“ Mais brusquement, au plus fort de cette joute de prunelles, je songeai que je ne connaissais rien de mon compagnon. Les idées raisonnables ne me viennent jamais que tardivement ; mais elles me viennent, et c’est le principal. Il ne s’agissait pas de me lancer encore une fois à l’aveuglette, et ces réflexions m’incitèrent à plus de réserve. Ce qui me privait c’était de ne pouvoir me confier. Mon amie Pauline me manquait beaucoup et je me réjouissais à l’avance du plaisir que j’aurais à lui raconter toutes mes aventures. Après dîner je passai sur la terrasse et m’installai dans un fauteuil. ”
“ Mon estime pour René Déflet s’accrut. Il n’invoquait pas, lui, des arguments stupides à la Gustave Chaplène. Sa franchise s’appuyait sur des désirs raisonnables. Je pensai qu’il me serait facile de prendre quelques renseignements à Lyon sur la Maison Déflet. Et j’exultai en songeant que je révélerais un jour à mon compagnon que je possédais un million. Quelle surprise serait la sienne ! Il m’avait remarquée sans savoir que j’étais riche. J’étais sûre d’être aimée pour moi-même. ”
“ Il faudrait évidemment déterminer les cas dignes d’intérêt. Je suis loin de parler de moi qui n’ai pas l’âge canonique. Je suis encore très jeune et mon avenir peut s’illuminer d’espoir. Gustave Chaplène songeait. Ses bras étaient croisés et il marchait doucement, le regard au loin. Les personnes qui nous rencontraient ne devaient certes pas nous prendre pour un couple d’amoureux. Mon compagnon resta rêveur et, ce soir-là, nous nous quittâmes sur des banalités, sans qu’un mot intime fût prononcé. ”
“ Je prévoyais bien quelques soucis avant que ma nouvelle existence ne fût organisée et je me demandais s’il serait sage de quitter ma situation. L’appoint qu’elle m’apportait me serait d’un grand secours tant que je resterais célibataire. Le proverbe assurant qu’il vaut mieux faire envie que pitié me vint à l’esprit. Je le trouvai parfaitement faux, si le principe de charité est admis. La pitié, en effet, prédispose chacun en faveur des misérables, tandis que l’envie ne suscite que de mauvaises pensées. ”
“ Cependant ma déception était vive et je ne savais lequel était le plus atteint de mon amour-propre ou de mon cœur. Sans doute avais-je été stupide de m’éprendre d’un jeune homme sans le connaître, mais n’est-ce pas la caractéristique du coup de foudre ? La vie nous réserve quelquefois de ces surprises pour nous donner ensuite des leçons moralisatrices, et, en effet, ma présomption recevait là une bonne semonce. — Je suppose, reprit Pauline, que cette aventure ne vous empêchera pas de passer d’excellentes vacances ? ”
“ Un sourire amusé glissa sur les lèvres dédaigneuses et transforma le visage. — Ah ! c’est la première fois ! — Oui... j’ai une sorte de rhumatisme au genou et mon docteur m’a prescrit une petite cure. Je ne suis ici que depuis quelques jours et j’éprouve déjà un réel soulagement. — Votre jeunesse fera mieux pour vous encore que toutes les eaux thermales du monde. — Espérons-le ! Je ne suis pas mécontente d’ailleurs de ce changement d’air. L’atmosphère de Lyon finissait par me peser, depuis vingt-deux ans que je vis dans cette ville, sans jamais la quitter. — Vous habitez Lyon ? Moi aussi. ”
“ Pauline pressentirait son chef de service qui manœuvrerait près de M. Chaplène. Je ne dormis pas beaucoup cette nuit-là. Je m’imaginais le jeune homme devant l’attaque et je le voyais sourire ironiquement. Cette évocation me déplaisait mais chacun sait que la nuit forge des drames que l’aurore chasse. Parfois, je me rassurais en songeant à mon million. Une balance peut pencher du côté souhaité avec un tel appoint sur son plateau. Je passai cependant du rose au noir une partie de mon insomnie. ”
“ Je vis seule. Je n’ai qu’une amie, Pauline Sermonet, dactylo dans la même maison que moi. C’est avec Pauline que j’ai pendu la crémaillère dans mon « studio ». Que j’ai eu de mal pour dénicher ce petit appartement de loyer modeste, et que de sacrifices représentant mon divan garni de coussins roses, mon armoire « genre rustique » et ce tableau où un gros ours blanc se dresse auprès d’un bloc de glace (...je m’appelle Ila !) ”
“ Si vous saviez quelle félicité j’éprouve d’avoir trouvé l’âme sœur ! Quelle douceur m’inonde à la pensée de me savoir compris ! Il enfilait un chapelet de lieux communs qui s’adressait à la jeune dinde qu’il me croyait. J’étais presque honteuse d’entendre de telles fadaises. Son contentement éclatait jusque dans ses gestes. Son regard, à force d’audace, devenait presqu’insolent, et c’est avec dédain qu’il toisait les estivants. Ce regard semblait dire : « Aucun de vous n’aurait été assez fin pour dénicher ce merle blanc ! » ”
“ L’air absorbé, il regardait obstinément le sol. Je n’eus aucun doute sur ses pensées : il se demandait par quel train il fuirait. Il devait également maudire les deux protecteurs qui survenaient si malencontreusement et m’empêcheraient de lui remettre l’argent qu’il convoitait. Peut-être se trouvait-il maladroit d’avoir dévoilé si rapidement ses aptitudes à faire main basse sur les finances des jeunes dindes... Je riais intérieurement, en me complimentant sur mes débuts en diplomatie. L’attitude de René Déflet me faisait sentir que j’avais bien réussi. ”
“ Un dernier coup d’œil à ma toilette et je gagnai la salle à manger où le dîner allait me remettre en présence du Prince Charmant. Sur le palier je rencontrai le « promis » de Sidonie qui me fit un beau salut militaire. — Mademoiselle n’y vient pas souvent, dans l’ascenseur ! — Le premier étage n’est pas haut... Je pris ma place à table. René Déflet occupait déjà la sienne. Les regards que nous échangeâmes ne ressemblaient guère à ceux du matin. Ils étaient chargés d’une sorte de tendresse et s’accompagnaient de sourires aimables et d’expressions affectueuses. ”
“ Le menton solide confirmait cette impression et mon cœur se serra. Je retrouvais mon coup de foudre et je craignais une nouvelle déception. Aller d’échec en déception n’est pas une existence agréable. ”
“ Ce serait trop facile. La vie est une lutte. J’éclatai en sanglots. — Ne me sermonnez pas ! Vous ne voyez donc pas que j’étouffe de honte. J’aimerais mieux être écrasée par... par un iceberg. — C’est cela, redevenez aspirante nordique. Je ne vois vraiment pas pourquoi vous vous énervez. Je n’ai même pas dit à mon chef que vous faisiez partie du personnel. Ces paroles me rassurèrent. Si j’en croyais Pauline, je conservais une réputation impeccable. Au lieu de devenir l’époux rêvé, M. Chaplène n’avait plus qu’à prendre place parmi les inconnus détestés. ”
“ Réné Deflet. L’enthousiasme me transporta. J’avais rencontré un homme charmant, qui plus est, un compatriote. Ma réserve méfiante fondit comme neige au soleil. Pouvait-on tenir un « pays » pour suspect ? Je repoussai, non sans regret, le fantôme de Gustave, et ma félicité devait se lire sur mon visage, car, quelques mètres avant notre hôtel, mon compagnon s’arrêta devant moi et s’écria : — Que vous êtes belle ! ”
“ Qui sait ce que le destin nous réserve ? s’écria mon amie. Et puis, Ila, après tout, il n’y a pas que M. Gustave Chaplène au monde. Dieu merci ! Cette phrase ne m’apporta aucun réconfort, bien au contraire, et le lendemain, des idées si sombres tourbillonnaient dans ma cervelle que je me sentis le besoin de secouer mes nerfs en un exercice inaccoutumé. Je bondis sur Pauline à la sortie du bureau et je lui jetai à brûle-pourpoint : — Si nous allions dans un dancing ? — Oh ! quelle drôle d’idée ! — J’ai une envie folle de danser, et, de plus, je voudrais savoir ce qu’est un dancing. ”
“ Je rétorquai avec assez de calme. — Une jeune fille conserve toujours cet espoir au cœur. Il embellit ses jours car elle imagine un mari selon ses goûts. — Oui, le Prince Charmant, mais avouons que c’est rare. — Non, quand le rêve ne s’égare pas. Il faut appeler le bon sens à soi. — Nous autres, jeunes hommes, nous rêvons aussi et nous voudrions épouser celle qui nous plaît. Malheureusement, il nous faut obéir parfois à des considérations très positives, en qualité de futur chef de famille. ”
“ Oui, mais j’ai un fiancé qui ne serait peut-être pas content de me savoir dans un lieu où l’on s’amuse et où il ne serait pas. Ces sages paroles vainquirent ma folie d’un instant. Je rentrai chez moi et je restai longtemps enfouie dans un fauteuil, cherchant les moyens de devenir riche afin de pouvoir épouser celui auquel je n’avais même pas parlé. Plus je pensais à lui, plus j’étais persuadée que lui seul me conviendrait, Je voulais croire que tout ce qui m’était suggéré venait de la Providence. N’avais-je pas vécu avec l’idée que Dieu donne la pâture aux oiseaux ? ”
Termes fréquents
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