“ Je l’amènerai avec nous demain et nous lui dirons d’être discret. — Alors, Jeannot ne parlera pas, je suis sûr de lui, dit l’Indien ; il est loyal et franc, ce petit, et il comprend tout comme s’il était plus âgé ! — C’est vrai, reprit Brisot, c’est un brave enfant, et il t’aime bien, Grand-Castor ! — Amiscou est son ami pour toujours, dit sentencieusement l’Indien. — As-tu refermé, dans ta cache, l’ouverture de la muraille ? demanda le chasseur. — Complètement ! Tu pourrais chercher, frapper, sonder... tu ne te douterais pas qu’elle existe ! ”
Maxine
Citations de La cache aux canots (Maxine)
“ Amiscou voit que l’enfant, terrifié, ne se débat plus... sous la menace de l’arme mortelle, il va marcher... son ravisseur le retenant solidement par le bras... ils passent tout près du manchot tapi dans les branches, ramassé sur lui-même comme un chat sauvage à l’affût... dès qu’ils ont devancé celui-ci de trois pas, il fonce sur l’Iroquois et du revers de sa hache lui assène sur la tête un coup formidable ! Le voleur chancelle et s’affaisse sur le sol, à la grande surprise de Jeannot, qui n’avait pas vu le Huron... il l’aperçoit alors et s’élance auprès de lui ”
“ Le manchot branla la tête : — Amiscou n’a pas confiance... ils sont sournois et traîtres ces gens ! — Mais s’ils ont eux-mêmes demandé l’établissement, insista le chasseur. — Hé ! Ne t’y fie pas, mon ami, et cache bien Jeannot s’ils viennent de ton côté ! — Ils ne sont jamais passés ici depuis que j’y demeure, je ne suis sur la route d’aucun bourg, fit le Français ; ils ne me connaissent pas. — Tant mieux ! dit l’Indien d’une voix sourde et dure. Ah les démons ! Vils, jaloux, traîtres, dangereux et funestes ! Combien je les hais, ces ennemis de ma nation ! ”
“ Enfin, le couloir décrivit un détour et on aperçut une ouverture comme un grand œil-de-bœuf par où s’infiltraient des rayons de lumière ; Amiscou, se penchant vers le sol, prêta l’oreille : — De l’eau, mon ami, j’entends le bruit de l’eau ! Nous devons être tout près du lac ! Quelques minutes plus tard, ils avaient atteint l’ouverture... le chasseur sentit avec délices une bouffée d’air pur lui rafraîchir le visage... — La sortie était basse ; l’Indien se traînant à plat ventre fut bientôt dehors. — Suis moi, mon ami, dit-il au chasseur, tu seras content ! ”
“ Un homme ? Un Iroquois, peut-être, qui voudra lui couper son autre bras ? Ah ! Comme il les déteste ces éternels ennemis de sa tribu qui l’ont rendu infirme ! Mais il les craint aussi et, se glissant derrière un gros arbre, il cherche à se cacher... À ce moment parait un Indien, un paquet au dos ; un enfant le suit pas à pas ; de loin Amiscou peut parfaitement les distinguer... ils approchent... l’homme, de son côté, aperçoit bientôt le petit Huron qui se croyait pourtant bien caché ! ”
“ La voix du chasseur se fit rauque, coupée par l’émotion ; il se tut un moment, puis continua : — Tu ne peux comprendre mon désespoir ! Je ne voulus pas rester à Québec, je partis vers ces régions nouvelles amenant avec moi la fidèle Onata qui adorait l’enfant. Dans la solitude des forêts, j’ai mieux enduré ma peine... et le petit a pris de la santé en grandissant si près des sapins ! — Ne revois-tu jamais tes compatriotes ? — Pas ici, mais, lorsque je vais vendre mes peaux de loup et de castor, j’en rencontre toujours. ”
“ Tantôt, mon fiston, dit le chasseur en s’épongeant le front, un peu fatigué de sa montée dans la brousse, va montrer ça à Amiscou. Le manchot et l’enfant pénétrèrent dans la caverne et Jeannot, se penchant, fit voir à l’Indien l’endroit où la flèche s’était enfoncée dans la muraille, près du sol. Amiscou, à genoux sur le plancher durci de la grotte, regarda attentivement, vit la trace du passage de la flèche et passa pesamment sa main sur le sol et sur le bas de la paroi pierreuse ; à un certain endroit, la paroi céda sous la pression... ”
“ On enterra hâtivement, dans la forêt, au pied d’une touffe de jeunes sapins, le corps du grand manchot ; son unique main se crispait encore sur la petite médaille qui ornait sa tunique, talisman précieux qui lui venait du jésuite martyr et que le Huron conservait depuis les jours de sa lointaine adolescence. Avant de quitter les lieux, le chasseur prit son couteau et creusa dans l’écorce de plusieurs des arbres, près de la fosse, deux larges incisions en forme de croix. ”
“ L’ABRI étrangement caché, dans lequel le manchot venait de pénétrer si mystérieusement, était une grotte naturelle, dont l’entrée ne pouvait s’atteindre que par une excavation assez profonde, masquée par un fouillis de branches. Amiscou avait découvert l’endroit par hasard ; un jour, en marchant, il était tombé dans ce qui ressemblait à un puits séché ; une ouverture, dans l’une des parois, révélait l’étroite entrée d’une grotte où s’infiltraient des rayons de lumière. L’Indien en fit l’exploration et vit que l’air y pénétrait très bien ”
“ Dès que vous êtes passés, j’ai sauté sur ton ravisseur avec ma hache ! — L’as-tu tué, Amiscou ? demanda le chasseur. — Non, étourdi seulement, et il ne m’a pas vu ! C’est mieux ainsi, et il ne faut en parler à personne ! Tu comprends, petit Jeannot, n’en parle pas à tes amis français ; ni toi, Onata... il faut agir comme si rien d’anormal ne s’était passé ! — Tu as raison, mon brave, et je te suis vivement reconnaissant pour ta promptitude et ton dévouement, déclara Brisot avec émotion ”
“ L’enfant recula, les yeux pleins de larmes. On entra à la maison ; une vieille Indienne parut à son tour et, avec son aide Amiscou, plaça doucement le chasseur sur un lit de camp, tandis que Jeannot inquiet ne le quittait pas des yeux. Dès qu’il fut couché, le chasseur se sentit mieux, et il dit au manchot qui s’apprêtait à partir : — Reste un peu, repose-toi, si tu n’es pas pressé de retourner chez tes amis ! — Je n’ai pas d’amis, dit l’Indien un peu tristement ; on me craint dans les tribus, mais on ne m’aime pas ! ”
“ L’idée lui vint de descendre au bord du lac afin d’en contempler les eaux scintillantes ; rendu au rivage, il aperçut un canot qui se dirigeait vers lui ; un Iroquois s’y tenait seul, avironnant lestement ... soudain, le Castor vit filer une flèche... une autre... une troisième... L’Iroquois s’affaissa... l’aviron s’échappa de sa main et flotta légèrement sur l’eau ; le canot oscilla un peu, puis, poussé par le courant, se mit à descendre doucement à la dérive... Amiscou se dit : — C’est un ennemi... qu’il périsse ! ”
“ Mais le lendemain, le castor avait disparu, ce qui intrigua beaucoup l’Indien, car il n’y avait aucune ouverture à l’intérieur de la grotte... Le canot était fini depuis plus d’une semaine et le chasseur ne revenait pas... Amiscou avait été si occupé pendant quelque temps qu’il se trouva un peu désemparé. Jeannot lui dit : — Pourquoi n’en commences-tu pas un autre ? Il y en aurait ainsi un pour père et un pour toi ! L’Indien resta songeur pendant quelques moments, puis il dit : — Amiscou n’a qu’un bras, il ne peut pas avironner ! C’était, en effet, chose impossible pour le manchot. ”
“ Allons, raconte-moi cela ! — Je m’amusais à lancer des flèches, répondit Jeannot, ici, tout près de la maison ; un Indien arrive et me dit : — « Bonjour, petit, as-tu tué des ours avec tes grandes flèches ? » — « Bah ! ai-je répondu, quand je serai un homme, j’en tuerai avec un fusil. » — « Viens avec moi, dit alors le sauvage, j’ai quelque chose à te faire voir ! — « Non merci, une autre fois, que je dis » (je lui trouvais l’air vilain) — « Comme tu voudras ! » Cours-tu vite ? — Un peu ! — « Cours donc en avant, voir si je puis te rattraper ! » ”
“ L’enfant, l’Indienne et les trois hommes se placent dans la dernière frêle barque d’écorce : Jeannot assis au fond, appuyé sur Onata, Amiscou accroupi sur ses talons, la figure tournée vers l’emplacement du fort, Brisot et Dupuis ayant charge des avirons. Les premières lueurs du jour ne tardèrent pas à paraître ; il fallait se hâter, être hors de vue lors du réveil des Iroquois ; sous les bras vigoureux des avironneurs, les canots filaient à grande allure. ”
“ À cause des nombreuses obstructions, Amiscou souleva le petit dans son bras, enjamba plusieurs obstacles, puis remit l’enfant sur pied, auprès d’un ruisseau qui serpentait parmi les herbes... on était en vue de la cache ! Une caverne profonde en formait l’abri principal, mais Jeannot ne la vit pas tout d’abord, à cause de l’émerveillement que lui causait l’entrée de l’habitation... Pour la durée de la belle saison, l’Indien y avait construit une arcade rustique... une treille de branches recouvrait le plus charmant nid de verdure qu’il soit possible de rêver ! ”
“ Bien des années plus tard, lorsque Jeannot fut devenu un homme, établi, lui aussi, aux environs de Lorette, il voulut refaire le voyage au pays des Sénécas, en compagnie de son père. Le chasseur, blanchi par les années, mais encore viril, se rappelait fort bien le trajet suivi jadis en sens inverse par la troupe des fugitifs de Gannentaha. Ils contournèrent le lac Seivisala jusqu’aux abords de la petite rivière et s’arrêtèrent au site jamais oublié où s’était accompli l’héroïque dévouement de leur ami de race indienne. ”
“ Vite, vite ! dit le Huron, notre fuite est découverte ! Un canot (un seul) fut bientôt en vue, mais d’autres pouvaient le suivre... il fallait à tout prix arriver avant que les ennemis puissent leur créer des embarras. Jeannot, ne manifestant aucune peur, suivait crânement le regard du Grand-Castor qui ne perdait pas de vue la barque des Iroquois. Les premiers canots des fugitifs étaient déjà à l’entrée de la petite rivière lorsque la dernière embarcation l’atteignit ; les légers esquifs passèrent alors tous à la file entre les deux rives enneigées. ”
“ Les yeux rivés sur les ennemis, le Huron vit que l’un d’eux grimpait lestement dans un arbre... il reconnut Loup-Cervier ; il le vit tendre son arc et viser le garçonnet qui marchait auprès de son père... Vif comme l’éclair, le manchot se jeta de côté, tomba à genoux devant l’enfant et reçut en pleine poitrine, la flèche destinée à Jeannot ! Le chasseur, atterré, s’agenouilla auprès du blessé pour le secourir ; le capitaine, apercevant soudain Loup-Cervier qui ajustait une autre flèche, épaula sa carabine et l’Iroquois tomba ”
“ Ils filèrent en silence sur les eaux calmes du lac et atterrirent à l’endroit désigné par le Huron ; celui-ci avança un peu sur la rive, prit, parmi les aulnes, un sapin qu’il avait ébranché la veille et le planta dans le sable. — Que les Visages-Pâles se rendent à ma caverne par le bois ; je veillerai avec Jeannot et Onata ; un seul homme devra revenir en canot avec toi ; vous trouverez l’ouverture libre ; les canots sortiront à mesure que vous les prendrez... ”
“ Brisot lui dit : — Vous pouvez vous fier entièrement à ce que dit Amiscou ; s’il vous promet des canots, il en trouvera ! — Je vois qu’il faut se hâter, admit le capitaine ; je vais réfléchir ; revenez demain matin, vous me donnerez des nouvelles des embarcations et je vous dirai ce que je croirai sage de faire pour la sûreté générale. Brisot et le Castor repartirent avec Jeannot ; le chasseur, anxieux d’avoir des explications, s’informa des intentions de l’Indien. ”
“ Vers une heure, le silence n’est plus coupé que par des hoquets et des ronflements... plus personne ne boit ni ne mange... Le chasseur et le capitaine ont fait le tour des chambres : les Iroquois sont tous ivres-morts ! Sur un signe du commandant, les Français s’esquivent les uns après les autres et on referme la porte du fort. Dupuis et Brisot se hâtent vers l’embarcation, les autres fugitifs partent par le bois pour se rendre à la caverne du manchot, guidés par l’un d’eux qui en connaît le chemin... ”
“ Un soir d’hiver, le Castor, sur les instances de Jeannot, avait consenti à passer la nuit à la maisonnette, à cause de la tempête qui faisait rage ; les deux hommes restèrent longtemps à causer auprès du feu et, tout en fumant leurs calumets de plâtre, l’Indien demanda : — Pourquoi es-tu dans ce pays, toi, mon ami ? Et surtout, pourquoi restes-tu si loin des hommes de ta nation qui ont des villages et des maisons ? ”
“ Amiscou est trop vaillant pour recourir aux larmes, mais il s’arrête de nouveau, découragé, regardant cette forêt impénétrable où l’obscurité s’en vient... il a froid, il frissonne un peu, il a faim et il commence à avoir grand’peur... ”
“ Des gens de tribus étrangères, ignorant cet état de choses, passaient parfois sur ce chemin et les pauvres affamés leur réclamaient de la nourriture, cherchant même à s’emparer des vivres que portaient les voyageurs... mais ceux-ci, apercevant les picotés et effrayés de la contagion, les écartaient à coups de hache et de tomahawk, blessant et coupant sans merci les bras ou les mains de ceux qui s’attachaient à eux implorant un peu de nourriture. Au milieu de cette désolation, l’on pouvait voir circuler la soutane noire d’un jeune missionnaire. ”
“ Petit-Loup et le manchot devinrent bientôt des camarades inséparables ; ensemble, ils exploraient les bois, dénichaient les perdrix, poursuivaient les lièvres et les écureuils, tendaient des pièges aux renards ; leur bonheur était de suivre Cerf-Agile à la chasse, et le jeune Huron faisait voir tant d’intelligence et d’agilité que son père adoptif en demeurait étonné. Lorsque Amiscou eut quinze ans, afin de consacrer définitivement son adoption, Cerf-Agile lui fit tatouer sur la joue l’emblème de sa tribu : une minuscule tête de chevreuil ”
“ Jeannot crut que son ami lui cachait quelque chose... — Je demanderai à papa, ce soir, se dit-il, s’il sait pourquoi Grand-Castor a l’air de ruminer quelque surprise... Mais Brisot n’en savait pas plus long que son fils à ce sujet ! — Il a vécu seul depuis tant d’années, dit le chasseur, la solitude ne lui pèse pas ! Sans doute, à ce moment, il coupe, il taille, il écorce le bois... c’est pour lui un passe-temps ! À quelques jours de là, le chasseur arrivant à l’improviste auprès de la caverne du manchot, aperçut un beau grand canot auquel celui-ci était à mettre les dernières touches. ”
“ Amiscou le porta un peu plus loin, le coucha parmi les aulnes et le recouvrit de branches de sapin, puis il partit à grands pas et remonta vers la maisonnette. Le chasseur était chez lui, sur le pas de sa porte, humant avec délices l’air printanier. Jeannot jouait tout au près. Il vit venir son ami et s’élança à sa rencontre. ”
“ Sa haute taille, la force inouïe de son unique bras, son regard étrangement fixe, le faisaient craindre et ménager ; les Indiens, superstitieux, voyaient en lui soit un sorcier, jeteur de sorts, ou un innocent, ami du Manitou ; dans l’un ou l’autre cas, il ne fallait pas risquer sa colère... Alors on lui donnait volontiers des vivres pour sa nourriture et de chaudes peaux de bête qui lui servaient de vêtement et de couverture. ”
“ Et les oiseaux s’envolèrent à tire d’ailes ! — Comme ils te connaissent bien ! s’écria Jeannot ravi, comment as-tu pu si bien les apprivoiser ? — J’ai vécu seul si longtemps, mon gars... les oiseaux et les bêtes des bois ont été mes seuls compagnons... nous nous connaissons bien maintenant... mais j’ai encore des petits amis à te faire voir ; cache-toi comme tantôt et attends... Amiscou rentra dans la caverne et souleva une roche ; dans un creux du sol il prit quelques noix et des faînes ; puis il sortit de l’abri et vint s’asseoir face à l’entrée. ”
“ La forêt devenait dense et mystérieuse, le sentier, maintenant, ne se retrouvait plus du tout. Longtemps le petit garçon marcha à l’aventure... — Que ferais-je, se disait-il, si je rencontrais un ours ? Grimper dans un arbre me serait difficile, vu que je n’ai plus qu’un bras ! Me défendre contre une bête malfaisante serait plus difficile encore ! Pauvre petit ! Il marche... il marche... ne sachant dans quelle voie il dirige ses pas ; il s’arrête un moment pour écouter, puis il reprend sa course devenue hésitante... Le soleil baisse ; dans l’épaisseur du bois il fait déjà sombre... ”
“ Apprends donc que, dans peu de jours, plus de quatre cents guerriers de ma nation vont entourer de toutes parts le camp français. — Les Visages-Pâles pourraient se sauver par le lac, insinua le Huron. — Non, ils n’ont pas de canots... aucun moyen... ils vont chercher à se défendre dans le fort, mais pas un seul n’en sortira vivant ! Ils vont aussi s’emparer du trappeur et de son petit gars ! Tu es certain de ça ? dit encore le manchot. ”
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