“ La licence et la tyrannie, le crime le plus odieux et le dévouement le plus sublime, la grandeur et la bassesse, l’enthousiasme et le dédain pour les mêmes choses, pour les mêmes principes, l’activité et l’énergie, l’épuisement et la fatigue, donnent à la société des apparences inattendues et diverses. À quelques jours de distance, le pays semble profondément changé, les hommes et les choses ne sont plus reconnaissables, et c’est alors que l’observateur, surpris, confondu, se persuade, en voyant la révolution reprendre haleine, qu’elle s’est arrêtée à mille lieues du but primitif. ”
Rossi
Résumé
“Revue des Deux Mondes”, est une œuvre de Rossi. Des thèmes tels que la France, l'Amérique ou la révolution y sont abordés.
Citations de Revue des Deux Mondes (Rossi)
“ On a peut-être moins d’énergie, moins de dévouement, moins d’enthousiasme pour sa cause ; on y apporte plus de raison, plus d’habileté, plus de mesure. L’élan est moins grand, mais le succès est certain, sans regrets, sans complications, sans retours ; et, ce qui plus est, l’avenir ne se trouve pas enchaîné par les souvenirs et la terreur du passé. Mais si du général on descend au particulier, et du possible au réel, que doit-on penser de la révolution française ? ”
“ L’Angleterre n’est pas intervenue. L’équivoque est trop forte, et c’est cependant sur cette équivoque que se fonde la prétention des États-Unis. L’Angleterre met chez elle à exécution ses principes, ses lois, et on appelle cela intervenir ! Elle intervient dans les affaires des États-Unis, parce qu’elle ne veut pas, sur son territoire à elle, déployer la force à leur profit, saisir des hommes et les leur livrer ! Elle intervient parce qu’elle s’abstient, parce qu’elle ne permet pas que des constables et des soldats anglais se transforment en constables et en soldats de l’Amérique ! ”
“ Quoi qu’il en soit, nous rendons grace à M. Droz du plan qu’il a adopté, du point de vue où il a placé son lecteur. C’est un service rendu à la morale publique et à la cause sacrée du progrès. Il importe de prouver aux ennemis de la liberté qu’en voulant l’étouffer, ils l’irritent et la rendent furieuse ; à ses amis, qu’elle peut toujours être maîtresse d’elle-même, modérer son action, vaincre, non sans effort, mais sans colère ; que la violence la déshonore, que les emportemens la tuent. ”
“ Les Américains ont toute raison de repousser hautement les prétentions de l’Angleterre et de soutenir que le droit de visite ne peut être que le résultat d’une convention, convention que chaque état est parfaitement libre d’accepter ou de repousser. Les Anglais, de leur côté, ont-ils tort de soutenir que ce que les Américains leur demandent n’est rien moins qu’une extradition, et que tout état est parfaitement libre, lorsqu’un traité ne l’oblige pas, de refuser une demande de cette nature ? ”
“ L’Angleterre pourra-t-elle accomplir sa tâche difficile, contenir et diriger jusqu’au bout, dans les voies légales, une révolution qui doit modifier de si grands intérêts, et pénétrer jusqu’au cœur de si puissantes institutions ? Nul ne le sait ; mais il n’est pas d’ami de la liberté et du progrès qui ne fasse des vœux pour l’accomplissement d’un fait qui serait une admirable leçon de sagesse et un témoignage irrécusable de la haute civilisation de l’Europe. ”
“ Et cette pensée non satisfaite, ce droit blessé, ce devoir non accompli, c’était la liberté politique, la libre participation du pays au gouvernement du pays, la monarchie représentative, ce que la France voulait en 1789 et qu’elle n’a jamais oublié. Manet alta mente repostum, cela est vrai des pensées nationales plus encore que des pensées individuelles. L’individu est mobile, faible, mortel ; il manque souvent de foi dans lui-même et n’accomplit pas sa propre destinée par défaut de persévérance et de courage. ”
“ Quoi qu’il en soit, empressons-nous d’arriver à la troisième condition, qu’il importe de vérifier lorsqu’on ne veut pas qu’un traité d’extradition soit une insulte à l’humanité et à la morale. Il faut s’assurer que, dans le pays avec lequel on contracte, l’administration de la justice pénale repose sur des principes que la raison avoue et qu’elle repousse ces horribles moyens qui ont si long-temps déshonoré et qui déshonorent encore dans plus d’un pays la justice humaine. Qui voudrait livrer un homme à des juges comptant au nombre de leurs moyens d’instruction la torture ? ”
“ S’il est permis aux républicains transatlantiques de subordonner le droit naturel au droit civil au point de légitimer l’esclavage et de frapper de peines atroces l’esclave qui brise ses fers, ne sera-t-il pas loisible aux Anglais de proclamer tout au contraire qu’à leurs yeux c’est le possesseur d’esclaves qui est coupable de lèse-humanité, tandis que l’homme qui recouvre la liberté qu’on lui a injustement ravie ne fait qu’exercer un droit qu’aucune puissance humaine ne peut lui enlever ? ”
“ La révolution de 1789 n’était accomplie ni par l’établissement du directoire, ni sous le consulat, ni au temps de l’empire, pas même par la restauration. Les lois de l’histoire nous apprennent que, lorsqu’une rénovation sociale, arrivée à sa maturité, éclate avec ces terribles et soudains efforts qui mettent l’état en révolution, ce que le pays veut d’abord c’est uniquement cette juste mesure de réformes et d’innovations qu’une plus haute civilisation ou qu’un trop grand abaissement de l’ancien ordre de choses ont rendu nécessaires. ”
“ Car ces grandes rénovations sociales supposent dans les peuples des besoins nouveaux, une civilisation de plus en plus élevée, un progrès, tandis que imaginer des résistances toujours aveugles, des haines toujours implacables, regarder la violence, les proscriptions, le crime, comme des faits à tout jamais inévitables, c’est dire que l’homme moral reste toujours le même, que les nations n’avancent qu’en prospérité matérielle, qu’il n’y aura jamais de progrès pour la raison et la morale publiques, pour le gouvernement des passions humaines. ”
“ Bien malheureux serait celui qui ne concevrait pas l’admiration, l’enthousiasme, le dévouement, même excessif, pour un grand homme, pour un génie qui n’a peut-être pas de supérieur dans l’histoire, pour celui qui avait élevé à une si prodigieuse hauteur la puissance française, pour celui que connaissent et vénèrent l’Arabe du désert, le sauvage de l’Amérique, l’Australasien et l’Indou. ”
“ Ainsi, c’était une erreur d’imaginer que la révolution après Robespierre se reposerait dans la république. La France n’a jamais été républicaine. C’est son génie éminemment unitaire et monarchique qui, de bonne heure, sapait en-deçà du Rhin la république féodale, et qui n’a jamais permis à la république municipale de s’établir et de briller en-deçà des Alpes. Qui pourrait le regretter en comparant l’état présent de la France à celui de l’Allemagne, de l’Italie, même de la Suisse ? ”
“ Les hommes qui se trompaient ainsi sur le cours et la fin de la révolution, ceux qui prenaient chacune de ses phases pour son terme, n’étaient pas sans excuses. Les grandes révolutions sont comme ces immenses fleuves du sol africain dont les géographes ne peuvent se faire une juste idée, n’en connaissant pas à la fois la source, les embouchures et le cours tout entier. ”
“ Loin de nous cette pensée ; et pour en revenir aux réformes sociales et politiques, nous sommes profondément convaincu que le jour arrivera où ces grandes mutations dans la forme et le gouvernement des états s’opéreront sans que la justice et la morale, en applaudissant au résultat, aient en même temps à gémir des moyens qui l’auront amené. Les intérêts seront plus éclairés, les passions moins violentes, les tempéramens et les transactions plus faciles. Le monde réel ne marche jamais que de transaction en transaction. ”
“ On veut donc imposer à l’Amérique les nouveaux principes de l’Angleterre en matière d’esclavage ! Ces principes peuvent être bons en eux-mêmes : l’esclavage est sans doute chose déplorable ; mais tant que l’Amérique ne se décide pas elle-même à l’abolir, les nations qui vivent en bonne intelligence avec elle doivent le respecter comme les gouvernemens constitutionnels respectent les gouvernemens absolus, comme les républiques respectent les monarchies, comme les monarchies respectent les gouvernemens républicains. ”
“ Les uns, sous l’impression durable d’une profonde erreur et d’une invincible rancune, voyaient l’abîme toujours ouvert, toujours prêt à tout engloutir ; ils désespéraient de la société, et n’avaient pour elle que d’amers reproches et de funestes prédictions. Pour les autres, au contraire, c’était là l’erreur la plus commune, la révolution était désormais un fait accompli. ”
“ Le droit naturel est subordonné au droit positif de l’état. — Il serait certes facile de contester la justesse de cette pensée et la propriété de cette expression, subordonné. Mais voulût-on accepter le principe tel que M. Wheaton nous le donne, qu’est-ce à dire ? Que le droit positif de l’Amérique sera pour toutes les nations la mesure, le type des modifications pratiques du droit naturel ? Que le monde entier, que l’Angleterre en particulier devra regarder comme un crime toutes les actions qui paraissent criminelles aux planteurs de la Virginie ou de la Louisiane ? ”
“ Certes si un étranger quelconque viole, sur le territoire américain, les lois de police relatives à l’esclavage, les magistrats américains auront le droit de le punir, comme l’Autriche a le droit d’envoyer au carcere duro tout homme qui, sur le territoire autrichien, pourrait rêver les libertés publiques ; mais partout où la juridiction de l’Amérique ne s’étend pas, il est parfaitement possible de tenir pour vraies et de prendre pour règle de conduite des propositions diamétralement opposées à celles qui régissent l’Amérique en fait d’esclavage. ”
“ Ces noirs se sont révoltés ; ils ont mis à mort leur maître, blessé plusieurs officiers de l’équipage, et pris possession du navire qu’ils ont conduit dans le port de Nassau. Certes, aux yeux des Américains, selon leurs lois, ce sont là des crimes, des crimes énormes mais la raison, la justice éternelle, demandent avant tout dans quel but, dans quelles circonstances ces faits ont eu lieu. Il ne suffit pas de mettre un homme à mort, de le tuer sciemment, volontairement, avec préméditation, pour être un assassin. De même toute insurrection n’est pas une révolte. ”
“ Je ne parle pas de ces optimistes pour qui, soit légèreté d’esprit, soit flexibilité de conscience, les jours néfastes de la révolution n’avaient été que de fatales nécessités ou des accidens fugitifs dont il n’était pas plus raisonnable de faire grand bruit que des orages de l’été ou des avalanches des Alpes ; encore moins veux-je parler de ceux pour qui la révolution, avec ses proscriptions et son maximum, ses principes de nivellement et ses formes grossières, n’était que l’état régulier, le desideratum de la société. ”
“ Qu’en descendant à un autre ordre d’idées, on ajoute que, dans leur propre intérêt et dans l’intérêt de leurs enfans, c’est par la soumission aux lois, par le travail, par le développement de leurs facultés plutôt que par la violence et l’insurrection que les esclaves doivent chercher leur affranchissement, nous le concevons encore. Nul ne conteste que dans les pays à esclaves le gouvernement n’ait un double devoir à remplir, le devoir de préparer sérieusement, efficacement l’abolition de l’esclavage, et le devoir de maintenir en même temps l’ordre et la paix publique. ”
“ Faut-il lui répondre que, pour les Anglais qui ne sont pas soumis à la loi américaine, il ne s’agit pas ici de marchandises, mais d’hommes, d’hommes qui ont recouvré la liberté qu’on leur avait ravie, et dont les droits sont aussi sacrés que les droits d’un Américain, quel qu’il fût ? L’Angleterre a perdu ses colonies américaines, et nous remercions la Providence d’avoir fait surgir dans le Nouveau-Monde un grand état, un état libre qui contribuera un jour puissamment à la civilisation des peuples transatlantiques ”
“ Entre le pays, que la révolution a fait avancer à pas de géans, et l’émigration nécessairement rancunière et stationnaire, il se creuse un abîme infranchissable et que rien ne peut combler. Au fait, la France n’avait point obtenu ce qu’elle voulait, je veux dire une monarchie représentative, franchement établie et solidement garantie. Le France n’était pas satisfaite, et la révolution continuait. ”
“ En retraçant les préliminaires de la révolution, M. Mignet a voulu montrer qu’il n’a pas été plus possible de l’éviter que de la conduire. M. Thiers, esprit moins théorique et nullement systématique, cherche moins à savoir si les évènemens étaient fatalement nécessaires, qu’à les bien comprendre, et à en bien démêler les causes et les nuances. L’un est plus l’historien des choses, de leur enchaînement, de leurs résultats ; l’autre des hommes, de leurs passions, de leur influence. ”
“ Il fallait à la France une monarchie représentative, garantie par une nouvelle dynastie, et une charte qui fût un pacte librement consenti. C’est du jour où la déclaration du 7 août 1830 lui a donné l’une et l’autre, que la révolution a réellement achevé sa carrière. Aussi le pays a-t-il fermé l’oreille aux provocations et repoussé les tentatives de ceux qui prétendaient dépasser le but déjà atteint. Il y a plus, la France, sa grande tâche une fois accomplie, est évidemment entrée dans une carrière nouvelle ; ce n’est plus de son organisation politique qu’elle se préoccupe ”
“ La révolution de 1789 devait être une énigme, un problème trop complexe, non-seulement pour ceux des contemporains qu’elle avait frappés dans ses terribles explosions, mais aussi pour ceux qui, plus heureux et plus habiles, n’avaient vu les éclats de la tempête que du rivage. ”
“ Il y a des évènemens que la Providence n’admet pas les contemporains à comprendre, si grands, si complexes qu’ils surpassent long-temps l’esprit de l’homme, et que, même en éclatant, ils demeurent long-temps obscurs dans ces profondeurs où se préparent les coups qui décident des destinées du monde. Telle a été la révolution française. ”
“ Tout repose sur deux propositions : les nègres reçus à Nassau venaient de commettre un grand crime ; les Anglais doivent, quoi qu’ils en pensent, respecter les lois de l’Amérique. De ces deux propositions, la première, prise en elle-même et indépendamment de toute loi positive et locale, est une erreur ; la seconde est une vérité sans application possible au cas particulier. L’insurrection des nègres de la Créole est un fait punissable en Amérique. ”
“ Le livre de M. Droz est un haut enseignement, d’autant plus opportun qu’il paraît dans un moment où les peuples se montrent d’eux-mêmes disposés à entrer dans la noble carrière qu’il leur signale. Tout enseignement a besoin, pour être efficace, de trouver des ames suffisamment préparées. On n’éclaire profondément que les esprits qui aperçoivent déjà quelques lueurs. La révolution de 1830 n’a pas été souillée d’un seul crime. ”
“ Quel est le gouvernement ayant quelque soin de la moralité de ses actions, qui voudrait livrer à une justice étrangère des hommes accusés de faits qui seraient à ses yeux exempts de tout reproche ? Un gouvernement protestant livrerait-il au gouvernement pontifical des hommes prévenus d’hérésie ? Conçoit-on rien de plus immoral qu’un gouvernement disant à un autre gouvernement : L’homme qui me demande asile n’a rien fait qui me paraisse devoir attirer sur lui la vindicte publique ”
“ Aurait-on pu désirer qu’il en fût autrement en présence du danger, en face de l’ennemi, lorsqu’il importait avant tout à la liberté, au progrès, à la dignité du pays, d’atteindre le but dont la révolution n’était que le moyen, de garantir à la France les résultats d’un long travail, d’une élaboration séculaire ? ”
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