“ Les heures ne se ressemblent pas, tu n’es plus jeune. Tu mourras ; vois si, quand tu n’y seras plus, on ne fera pas tort à ton petit-fils ? Ah, j’ai bien peur qu’on ne fasse tort à Nikîphore ! Regarde, c’est comme s’il n’avait déjà plus son père. Sa mère est jeune et bête... Tu devrais assurer à ce petit un peu de terre, ce Boutiôkino, par exemple, Pétrôvitch. N’est-ce pas ? Réfléchis ! continua à conseiller Varvâra. Ce petit est gentil, ce serait dommage ! Pars demain, et écris le papier. Pourquoi attendre ? – J’avais oublié ce petit-fils..., dit Tsyboûkine. Il faut que je l’embrasse. ”
Citations sur “Anton Chekhov”
“ Il ne fait que mentir, dit le vieillard avec admiration ; il ne fait que mentir ! – Maintenant je suis toujours avec Samorôdov. C’est ce Samorôdov qui vous écrit mes lettres. Il écrit magnifiquement. Et si je vous disais, maman, continua joyeusement Anîssime se tournant vers Varvâra, quel homme c’est que Samorôdov, vous ne me croiriez pas. Nous l’appelons tous Moukhtar, car c’est une espèce d’Arménien ; il est tout noir. Je vois ses pensées ; je connais toutes ses affaires comme mes cinq doigts, maman, et il le sait ; aussi il ne fait que me suivre ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Regarde-le seulement : il vieillit à vue d’œil. Je t’en supplie, André, je t’en conjure, par la mémoire de ton père, par mon repos, sois plus aimable envers lui. — Je ne le puis, ni ne le veux. — Mais pourquoi ? — demanda la jeune femme avec angoisse — Dis-moi seulement pourquoi ! — Parce qu’il ne m’est pas sympathique, voilà tout, — répondit Kovrine en haussant les épaules. — Mais n’en parlons plus, puisque c’est ton père. — Je ne peux pas comprendre ! gémit Tania. Quelque chose d’inconcevable, d’effroyable se passe chez nous. Tu es tout à fait changé, tu n’es plus le même... ”
“ « On reconnaît tout de suite un homme bien né ! » se disait-il chaque fois avec enthousiasme, en revenant de chez le capitaine. « Chez nous, à Pétersbourg, ils étaient tous ainsi... » Le tailleur aurait consenti à aller jusqu’à la fin de ses jours chez le capitaine et à l’attendre dans l’antichambre, si sa femme ne lui eût pas réclamé l’argent de la vache. – Tu apportes l’argent ? lui demandait-elle chaque fois. Non ? Mauvais chien, que fais-tu donc avec moi ! Hein ?... Mîtka, l’attisoir ! Revenant du marché, Merkoûlov, un certain soir, traînait pesamment sur son dos un sac de charbon. ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Mais quand je serai mort, qui est-ce qui veillera sur le jardin ? Qui est-ce qui fera la besogne ? Sera-ce le jardinier ? Seront-ce les ouvriers ?... Oui ?... Oh ! alors, voici ce que je te dirai, moi, mon cher ami : l’ennemi le plus redoutable dans notre art, ce n’est pas le lièvre, ni le ténébrion, ni le froid ; c’est le mercenaire, c’est l’étranger. — Et Tania ? — demanda Kovrine en riant. — Il est impossible qu’elle soit plus à craindre qu’un lapin : elle aime et comprend cet art, elle. ”
“ Des brancards s’allongeaient jusqu’ au ciel, des yeux de feu naissaient au naseau des chevaux, de longues ailes noires semblaient croître au dos des moines. Des gens parlaient, des chevaux s’ébrouaient ou mâchaient, des enfants criaient ; par la porte cochère, il entrait un nouveau flot de gens et de télègues attardés. Au-dessus du toit de l’hôtellerie, des pins entassés à l’envi l’un de l’autre sur la hauteur abrupte se penchaient vers la cour, regardant comme dans une fosse profonde, et semblaient écouter, étonnés. Dans leurs masses noires, les coucous et les rossignols criaient à tue-tête. ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Tu as le cerveau malade, mon André !... Kovrine tremblait aussi. Il porta encore une fois ses regards vers le fauteuil, maintenant vide ; soudain il ressentit une grande faiblesse dans les jambes et dans les bras, et, tout effrayé, il commença de se vêtir. — Ce n’est rien, Tania, ce n’est rien... murmura-t-il. Il est vrai que je suis un peu indisposé... le moment est venu de l’avouer. — Il y a longtemps que papa et moi nous l’avions remarqué, — dit-elle en faisant un effort pour retenir ses larmes. — Tu te parles toujours à toi-même, tu souris parfois d’un sourire si singulier... ”
“ Ivan Dmîtritch Grômov est noble. Il est âgé de trente-trois ans, il a été huissier et secrétaire de gouvernement ; il a la monomanie de la persécution. Il se tient couché sur son lit, ramassé sur lui-même en petit pain, ou va d’un angle à l’autre de la salle, comme pour faire de l’exercice ; il s’assied très rarement. Il est toujours en éveil, inquiet, comme tendu par quelque attente indéfinissable. Il suffit du moindre frôlement dans le vestibule ou d’un cri dans la rue pour qu’il dresse la tête et se mette à prêter l’oreille. ”
“ Aussitôt qu’ils franchirent le seuil, les chantres, déjà rangés dans le vestibule avec leur musique, partirent à chanter de toutes leurs forces. Une musique commandée exprès à la ville commença à jouer. On avait apporté dans de hauts verres du champagne du Don, et, se tournant vers les mariés, le contremaître charpentier Elizârov, grand vieux, maigre, aux sourcils si épais que l’on voyait à peine ses yeux, leur dit : – Anîssime et toi, mon enfant, aimez-vous l’un l’autre ; vivez selon les lois de Dieu, mes enfants, et la Reine des Cieux ne vous abandonnera pas. ”
“ IV Au bout de cinq jours, Anîssime, se disposant à partir, monta chez Varvâra lui dire adieu. Elle tricotait un bas de laine rouge, assise près de la fenêtre ; toutes ses veilleuses brûlaient devant les images et on sentait dans sa chambre une odeur d’encens. – Tu restes bien peu de temps avec nous, lui dit-elle. Tu commences à t’ennuyer, bien sûr ? Ah la la la la !... Nous vivons bien, il y a de tout chez nous en abondance, et ton mariage s’est bien passé. Ton père dit qu’il a coûté deux mille roubles. Nous vivons, en un mot, comme des marchands. Seulement on s’ennuie chez nous ! ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Et il sentait que les nerfs de cette femme frémissante et affligée attiraient ses propres nerfs à demi malades, comme l’aimant attire le fer... Il n’eût jamais aimé une femme bien portante, robuste, aux joues roses ; mais cette pauvre Tania, si faible et si pâle, lui plaisait positivement. Et il prenait plaisir à lui caresser les cheveux, à lui presser les mains, à essuyer ses larmes... Enfin elle cessa de pleurer. Longtemps encore elle se plaignit de son père, de la vie pénible, insupportable qu’elle menait dans cette maison. ”
“ Je te forcerai à jouer, tricheur ! criait le capitaine, brandissant la queue de billard furieusement, et s’essuyant le front. Je t’apprendrai, simple brute, à jouer avec les honnêtes gens ! – Regarde un peu, sotte ! murmura Merkoûlov, poussant sa femme du coude et riant. On voit tout de suite quelqu’un de noble ! Qu’un marchand fasse faire un habit pour sa sale tête de moujik, il le portera dix ans sans l’user ; et celui-ci a déjà éreinté son uniforme. Il n’y a qu’à en faire un autre ! ”
“ « Lequel de nous deux est fou ? pensait-il, excédé ; de moi qui tâche de ne déranger en rien les voyageurs, ou de cet égoïste qui croit être plus spirituel et plus intéressant que n’importe qui, et qui ne laisse de trêve à personne ? » À Moscou, Michel Avériânytch revêtit un pantalon à bandes rouges et une redingote militaire sans pattes d’épaules [3] . Les soldats dans la rue saluaient sa casquette militaire et son manteau d’officier. Il semblait à André Efîmytch être avec un homme qui avait dépensé tout ce qu’il avait eu autrefois de distinction et à qui il ne restait rien que de laid. ”
“ Anîssime et son père prirent du thé et mangèrent un peu. Varvâra, tripotant ses roubles neufs, demanda des nouvelles de gens d’Oukléevo qui vivaient à la ville. – Rien à dire, Dieu merci, ils vont bien, dit Anîssime ; il n’y a que chez Ivan Iégôrov où s’est produit un événement de famille. Sa vieille Sôphia Nikîphorovna est morte de la phtisie. On a fait faire chez un pâtissier, à deux roubles et demi par tête, le dîner pour le repos de son âme. Il y avait du vin de raisins. Quels moujiks sont les gens de chez nous ! Pour eux aussi on avait payé deux roubles et demi ; ils n’ont rien mangé ! ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Il était déjà dix heures du soir lorsque André arriva chez les Pessotzky. Il trouva mademoiselle Tania et son père, Yégor Sémionovitch, très inquiets l’un et l’autre : un ciel clair, étoile, d’accord avec le thermomètre lui-même, annonçait une gelée pour le matin, et le jardinier en chef, Ivan Karlovitch, était parti pour la ville ; personne sur qui l’on pût compter pour prendre les précautions nécessaires. ”
“ Nous mourrons tous ! soupire le bossu, essuyant ses lèvres après un accès de toux. Allons, fais marcher ! Pousse ! Messieurs, je ne puis décidément pas aller plus loin comme ça ! Quand nous fera-t-il arriver ? – Ranime-le un peu en lui tapant sur le cou !... – Tu entends, vieux choléra ? ou je te bourre le cou !... Si on faisait des cérémonies avec vous, il faudrait aller à pied. Tu entends, serpent Gorynytch [1] ? Te moques-tu de ce que nous te disons ? Et Iôna, plus qu’il ne les sent, entend le bruit des coups qu’on lui donne. ”
“ Nous sommes faibles, faibles !... Quelque chose encore d’obsédant, outre la peur et le sentiment d’une offense, tourmenta André Efîmytch toute la soirée. Il trouva enfin que c’était le désir de boire de la bière et de fumer. – Je vais sortir d’ici, mon cher, dit-il. Je vais dire qu’on me donne de la lumière... Je ne puis pas rester comme cela... C’est au-dessus de mes forces... André Efîmytch se dirigea vers la porte et l’ouvrit, mais Nikîta sursauta aussitôt et lui barra la route. – Où allez-vous ? demanda-t-il. Il faut rester ici. Il est temps de dormir ! ”
“ Tu entends, lourde brute ! cria Ivan Dmîtritch, frappant à la porte à coups de poing ; ouvre, ou j’enfonce la porte ! Équarrisseur ! – Ouvre ! cria André Efîmytch, tremblant de tout le corps. Je l’exige. – Répète voir ! répondit Nikîta derrière la porte. Répète un peu ! – Au moins, va appeler Eugène Fiôdorovitch ! Dis-lui que je le prie de venir... À la minute ! – Demain matin il viendra de lui-même. ”
“ Lîpa, pétrifiée, était assise avec la même expression de visage qu’à l’église. Anîssime, depuis le moment où il avait fait connaissance avec elle, ne lui avait pas dit un mot et ne savait pas encore quel était le son de sa voix. Assis auprès d’elle, il continuait à se taire et buvait de l’eau-de-vie anglaise. Quand il fut ivre, il se mit à dire à sa tante, assise en face de lui : – J’ai un ami qui s’appelle Samorôdov. C’est un homme particulier. Il est bourgeois honoraire [3] et peut parler. Mais cependant, ma petite tante, je vois comme au travers de lui ; et il le sent. ”
“ Un jour, au commencement de juin, le docteur Khôbotov vint pour affaire chez André Efîmytch, et, ne l’ayant pas trouvé chez lui, il alla dans la cour pour le chercher. On lui dit que le vieux docteur était à l’annexe. Khôbotov y entra, et, arrêté dans le vestibule, il entendit la conversation suivante : – Nous ne nous accorderons jamais et vous ne me convertirez jamais à votre croyance, disait Ivan Dmîtritch exaspéré. Vous ne savez rien de la réalité et vous n’avez jamais souffert. Vous vivez comme une sangsue, de la souffrance d’autrui. ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Si c’est elle, après ma mort, qui doit avoir le jardin, qui doit en être la maîtresse, il est certain qu’il ne restera plus rien à désirer. Mais si, à Dieu ne plaise ! elle se mariait ? — murmura Yégor Sémionovitch en jetant sur Kovrine un coup d’œil effaré. —Voilà le hic !... Une fois mariée, elle aura des enfants, et alors elle n’aura plus le loisir de songer aux arbres fruitiers. ”
“ Le cocher Iôna Potâpov est blanc comme un fantôme. Replié sur lui-même autant que peut se replier un corps humain, il est assis sur son siège et ne fait pas un mouvement. Glissât-il sur lui tout un amas de neige, il n’éprouverait pas, semble-t-il, le besoin de le faire tomber... Son méchant petit cheval est immobile et blanc comme lui. Par l’angulosité de ses formes, la raideur en bâtons de ses pattes, par son immobilité, il ressemble, même de près, à un petit cheval en pain d’épice d’un kopek. ”
“ Alors même qu’on ne croit pas, on se sent cependant plus tranquille quand on a prié. Embrassez l’image, mon petit pigeon. André Efîmytch se déconcerta et alla embrasser l’image. Michel Avériânytch, tendant les lèvres et s’inclinant, marmottait des prières, et, de nouveau, les larmes lui vinrent aux yeux. Ils allèrent ensuite au Kremlin et y regardèrent le canon du tsar [5] et la cloche du tsar ; ils ne manquèrent pas de les toucher. Puis ils admirèrent la vue que l’on a au delà de la Moskva, sur le bas Moscou ; ils visitèrent l’église du Sauveur [6] et le musée Roumiantsiov [7] . ”
“ Ivan Dmîtritch regarda le nez rouge du docteur – et nous nous enivrons !... En un mot, vous n’avez rien vu de la vie, vous l’ignorez complètement et vous ne la savez qu’en théorie. Vous méprisez la souffrance et ne vous étonnez de rien pour une très simple raison. Considérer la vanité de toute chose ; avoir un dédain intérieur et avoué de la vie, des souffrances et de la mort ; penser que la compréhension est le bien véritable : tout cela est la philosophie qui convient le mieux au Russe paresseux. Ainsi, par exemple, vous voyez un moujik battre sa femme. ”
“ Maintenant j’ai peur d’Akssînia, Ilia Makârytch ! Elle n’est pas mauvaise, elle sourit toujours, mais par moments elle regarde par la fenêtre et ses yeux sont mauvais, ils brûlent, verts, comme ceux des brebis dans un toit. Les Khrymine jeunes l’entortillent : « Votre vieux, lui disent-ils, a un petit bout de terre de quarante dessiatines à Boutiôkino ; c’est un bout de terre, disent-ils, où il y a de l’argile, du sable et de l’eau ; aussi, disent-ils, Âkssioûcha, fais-toi construire par lui une briqueterie ; nous nous associerons avec toi. » ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Tandis qu’il s’efforçait de consoler Tania, Kovrine se disait qu’en dehors de cette jeune fille et de son père il lui serait impossible de trouver dans le monde entier des êtres qui le chérissent aussi tendrement. Sans eux, lui, qui avait tout jeune perdu ses parents, n’aurait peut-être jamais su le prix d’une caresse désintéressée, de cet amour naïf qui ne raisonne point, de cette affection que l’on éprouve uniquement pour ses proches. ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ André ne put en lire davantage ; il déchira la lettre et la jeta par terre. Une inquiétude mêlée d’effroi l’envahit. Au fond de l’alcôve dormait Varvara Nikolaïevna que l’on entendait respirer ; du rez-de-chaussée montaient les voix féminines et les éclats de rire ; mais Kovrine éprouvait l’impression d’être seul dans tout l’hôtel. Il était mal à l’aise à cause de cette lettre dans laquelle la pauvre, la douloureuse Tania le maudissait, lui souhaitait la mort... ”
Anton Tchekhov - trad. du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, La Revue de Paris
“ Nous ne sommes que des pauvres gens ordinaires, tandis que vous êtes un grand homme. — Mais non... Parlons sérieusement, répondit Kovrine. Je vous emmènerai, Tania. Oui ? Voulez-vous partir avec moi ? Voulez-vous devenir mienne ? — Mais voyons !... dit la jeune fille. Et elle voulut rire encore, mais elle ne le put ; des taches rouges apparurent sur son visage et sa respiration se précipita. D’un pas rapide, elle se dirigea, non vers la maison, mais vers le fond du parc. ”
“ Ses grimaces sont étranges et maladives, mais ses traits fins, exprimant une souffrance réelle et profonde, sont ceux d’un homme intelligent et cultivé, et il y a dans ses yeux une lueur saine et chaude. Il me plaît par sa politesse, sa serviabilité et la délicatesse extrême de ses relations avec tout le monde, Nikîta excepté. Si quelqu’un fait tomber un bouton ou une cuiller, il saute vite à bas de son lit et va les ramasser ; chaque matin, il dit bonjour à ses compagnons, et en se couchant il leur souhaite une bonne nuit. ”
