“ Nichina qui entendit, je crois, ces observations, redressa la tête et s’écria : — Il ne faut pas regarder d’où l’on part, mais où l’on arrive. Qu’importe que je l’aie perdu avec un portefaix ou avec le Doge ! Quand on a le pied bien tourné, on a beau avoir buté d’abord, on suit tout de même sa route et l’on s’avance vers la fortune en faisant la nique au destin. — Nichina, dites-moi, reprit la Petanera, à quoi vous a servi votre médaille ? — Mais, à ne pas être prise par un Maure. L’homme qui m’a eue, grâces au ciel, si laid qu’il fut, était un Vénitien de Venise. ”
Citations sur “Nichina”
“ La lune, s’épandant sur le monde voilé, créait des formes nouvelles, brillantes et confuses. Une large lumière éclairait le groupe des jeunes femmes et leur donnait la beauté morte des statues. Devant le ciel semé de lueurs obscures et argentées, devant l’herbe vague, le jardin gris, les pâles feuillages et les vastes nappes d’ombre qui s’allongeaient autour des grands arbres, seule Nichina semblait vivante et, de ses gestes, de sa voix, prêtait une âme à la Nuit. ”
“ Ayant parlé de la sorte, Nichina, pour sa récompense, voulut profiter du privilège dont elle jouissait d’être toujours élégante et de pouvoir se permettre les plus audacieux mouvements sans choquer l’assistance. Elle bâilla, s’étira, poussa un soupir, fit craquer son corps de jupe, tendit ses belles chairs sur son siège, appuya ses coudes sur la table et colla ses mains à ses joues. ”
“ Je me levai en souriant. Il me saisit la main et y posa ses lèvres. On criait autour de nous : — Vive Fasol ! Vive la Nichina ! Soudain, lancée comme un projectile de guerre, portant une robe de soie décolletée très bas qui laissait voir des épaules rouges, des seins larges et pendants, ornée de tous ses bijoux de famille, de tous ceux de ses galanteries, sans parler des perles que la sueur faisait courir le long de ses vastes chairs, Morosina éclata en louanges, en larmes de tendresse et en témoignages d’affection. ”
Hugues Rebell,
La Nichina
(1899)
“ Sainte Vierge ! mon pauvre Arrivabene ! que tu sens mauvais ! – Ah ! Nichina , on n' assiste pas à de pareilles batailles sans éprouver quelques émotions ! Cependant nous entendîmes sonner les cornets de ralliement ; des cavaliers , au grand trot , passèrent à la file , comme des ombres , et je n' eus que le temps de me jeter de côté ; la nuit s' emplit tout à coup de flammes ; des torches brillèrent sur des fronts dégouttants de sueur , sur des yeux ivres ou lassés , sur des armes ébréchées et sanglantes . ”
“ Après Pâques, reprit la Nichina, il nous vint un grand nombre de pèlerins qui, de Rome, retournaient dans leur pays. Morosina avait déniché sur l’Arsenal un bambin aux yeux vifs, fin comme renard, sachant des langues assez de mots pour être entendu de tous les voyageurs, et doué d’assez de flair pour reconnaître les étrangers de distinction qui ont la poche bien fournie de ducats. ”
“ Je lui lançai un coup d’œil qui sans doute l’ensorcela, car elle n’osa plus ouvrir la bouche. Vivaio récitait un rosaire en mon honneur. — Nichina, vous devriez paraître nue sur la scène : vous êtes la seule femme qui n’ayez rien à cacher de votre beauté. — Oh ! pourquoi vous moquez-vous de moi, seigneur, lui répondis-je, mais je souffris qu’il s’agenouillât à mes pieds et parcourût mon corps de ses lèvres tandis que l’âme molle, emplie d’une ivresse tranquille, je m’abandonnais aux caresses des mains et des paroles, qui flattaient mon esprit tout en laissant ma chair inattentive. ”
“ Arrivabene ouvrit enfin des yeux ahuris, mais les referma de suite, et les ronflements, qui s’étaient un instant interrompus recommencèrent, tandis que ses bras pendants, sa bouche ouverte, sa face penchée exprimaient toute la béatitude d’un saint martyr. — Madame, dis-je à Nichina, on raconte à Venise que votre existence est pleine d’aventures ; il me semble qu’elles doivent êtres belles puisque vous en êtes l’héroïne. ”
“ Ne nous occupons pas, dit Arrivabene, de regarder d’où vient l’argent qu’on donne au Seigneur ; la Nichina sait préparer pour les serviteurs de Dieu les plus succulents repas, serait-il bien raisonnable d’en exiger davantage ? ”
“ Il me regarda d’un air attendri qui m’émut jusqu’aux larmes. — Nichina, je veux t’appeler Nichina, parce que personne ne t’a donné ce nom. — Tu m’aimes donc un peu ? Tu ne m’as donc pas oubliée ? Il me ferma la bouche d’un baiser. — Vois-tu, il faut que tu viennes avec moi chez le cardinal et nous resterons ensemble et nous ne nous quitterons plus. Monseigneur Benzoni a justement besoin d’un page et l’on sera trop content de t’accepter. — Mais qu’est-ce que je ferai chez le cardinal ? — Ce que j’y fais moi-même : tu apprendras à bien lire et à chanter ; tu iras porter les lettres ”
“ Ah ! je consens volontiers à être une bête, s’écria Arrivabene, mais une pierre, non, non, non ! Pourvu que je vive et que je me sente vivre, tout m’est égal. Même en enfer, je trouverais bien moyen de friponner le bon Dieu sur ses supplices et de me divertir au milieu des flammes. Il me suffirait de songer que je suis pareil à l’une de ces belles dindes qu’on nous a servies tantôt et que je passe entre les dents de madame Nichina. ”
“ Ils imaginent un Seigneur tout-puissant qui, pour ne pas priver l’homme de sa liberté, se laisse du matin au soir cracher à la face, se réservant de faire griller plus tard ses insulteurs. Tel ce bon père de famille qui permet à son enfant de lui assourdir les oreilles d’un tambourin, dans l’espoir de lui administrer ensuite une vigoureuse correction. Pourtant, Nichina, c’est à ces rêveries de barbare que l’humanité tient le plus, c’est pour n’en avoir pas senti le charme que tant d’hommes sont morts au milieu des flammes. ”
“ Moïse, en vieillissant, était devenu plus jaloux de son or que de sa femme. — Tu ne te soucies pas d’être l’héritier de son sang, mais tu veux bien l’être de sa créance ? — En effet, c’est plus important. Je voudrais reprendre peu à peu à Nichina tout ce qu’elle a volé à Moïse. — Mais sais-tu bien que ce que tu prends à Nichina, tu le prends au Doge qui, en qualité d’amant, doit payer les dettes de sa maîtresse, et, en qualité de doge, les fait payer au peuple. ”
“ Tout simplement le désir de souper avec vous. Nous pensons que vous êtes assez pieuse et charitable pour n’éprouver aucun ennui à rendre des forces à des serviteurs de Dieu, fatigués d’un long jeûne et affaiblis par la nourriture insuffisante du couvent. Nous avons besoin des solides vertus, des sublimes principes de votre cuisine. À cet aveu sans détour, les amies de Nichina partirent d’éclats de rire tumultueux et se tordirent comme des possédées. ”
Hugues Rebell,
La Nichina
(1899)
“ Ordure de Nichina ! puisse - t - on te sangler en pleine Mercerie ! puisses -tu pourrir dans un cachot ! puisse le Diable te mettre dans le derrière un fer rouge qui te consume lentement , puisse ... – Ali ! dis -je , Arrivabene , comme tu as l' estomac peu reconnaissant ! – Je n' admets pas les demi-hospitalités , répliqua le frère ; si on vous emplit le ventre , il ne faut pas qu' on vous fasse tremper la peau . Moi qui , justement , ai laissé mon manteau dans cette maison damnée ! – Au lieu de t' épuiser en injures , il serait plus sage de chercher un abri . ”
Hugues Rebell,
La Nichina
(1899)
“ L' A PASSION DE LA NICHINA Fasol avait les emportements d' une virilité puissante et la grande ivresse de ma beauté . Mais son âme demeurait tranquille près de moi . Il ignorait les caresses , l' enlacement tendre , les petits mots qui fondent sur les lèvres comme des dragées . Avec le plus admirable corps que j' eusse vu , il ne me causait au lit que du dégoût . Je lui disais souvent : – Toi , tu n' as jamais pleuré , tu n' as jamais aimé , tu n' as pas de cœur , tu n' es pas un homme ! ”
“ On ne trouve dans sa physionomie de féminin et de sensuel que la bouche ; les yeux sombres, le dessin pur et fier de la figure, le front large et découvert ont quelque chose de vainqueur. Sa magnifique chevelure, ici crêpée, là relevée en larges torsades, lourde et soyeuse par derrière, légère par devant de frisons et de boucles folles que le soleil couchant couvrait d’or et de feu, cette chevelure dont elle eût pu s’envelopper et dont elle avait fait une couronne, était comme l’image de cette discipline puissante à laquelle Nichina plia toujours sa riche et superbe nature. ”
“ Dans les longues après-midi, après avoir dirigé le travail des servantes, elle ne dédaignait pas, tout en jouant aux dés, de nous enseigner l’art de vider les bourses. — Je suppose, Nichina, disait-elle, qu’un homme vous lance pour la première fois le regard féroce de la possession. S’il vous prend pour une fille malheureuse, mais sage, gardez-vous bien de le détromper. Ne vous livrez point ; laissez-le prolonger indéfiniment son adoration et sans lui réclamer seulement un quattrino. Puis, quand vous vous êtes attiré sa confiance, jouez le grand coup ”
“ Nichina, nous l’aimons tous deux, ne pensons qu’à le sauver. Notre fureur s’était évanouie ; nous n’étions plus que de pauvres êtres prêts à s’anéantir dans leur commune passion. — Oh ! monseigneur, fis-je, s’il pouvait ne pas mourir ! Le manteau de Pasquale nous servit de civière. Le cardinal et moi, nous soutenions Guido par les épaules, l’ordonnance lui tenait les pieds. À chaque instant il me fallait répéter les mêmes paroles. — Pasquale ! fais attention, ta marche est trop précipitée ; aie soin de ne pas lui causer de secousses ! ”
“ Aime-le, c’est un cœur d’or. Il ne se trompait pas très souvent. J’avais une pleine confiance en lui ; j’acceptais tous ses jugements ; je croyais toutes ses histoires. Seulement, lorsqu’il trouvait que mes caresses devaient avoir pour but de détruire l’animalité des hommes et de les ramener au bien, j’avais de la peine à m’empêcher de rire. Alors il ouvrait les yeux tout grands et me considérait avec inquiétude. Il me disait quelquefois : — Nichina, vous ne vous êtes jamais montrée maussade pour moi comme la comtesse ; vous ne m’avez jamais joué de tour comme cette petite friponne de Cecca ”
“ Quand il m’apparut chez le légat, il portait encore la robe du couvent des dominicains d’où il s’était échappé, après y avoir joué, comme frère convers, mille tours à Dieu et aux saints. — Votre récit est exact, Nichina, reprit le moine, sauf en un point où vous me permettrez de le rectifier. Je ne me suis point trompé sur votre nature comme vous le prétendez ; seulement votre physionomie me plut si fort que je me résolus à devenir votre complice. — Regardez-moi, s’écria la Petanera, cette bête de moine qui ne voudrait pas qu’une femme se fût moquée de lui. ”
“ Enfin elle se rassit et se disposait à continuer son histoire, lorsqu’elle aperçut sa mère qui, ayant déjà couvert ses genoux d’une chemise à raccommoder, s’était mise à coudre avec une nouvelle ardeur. — Maman, cria-t-elle, il faudrait pourtant te reposer. La vieille hocha la tête plusieurs fois, montra son ouvrage et continua de tirer l’aiguille d’un geste large et majestueux. La Nichina la considérait avec un étonnement mêlé de pitié ”
“ Deux jeunes gens vinrent près de moi et, trouvant mon chagrin ridicule, éclatèrent de rire. — Tiens ! fit l’un, Nichina qui s’apitoie sur ses victimes ! — Ou sur ses propres misères, reprit l’autre ; ce doit être son ruffian qui l’a battue. Comme je traversais la place Saint-Marc, j’aperçus une vieille dame en noir qui me demanda si j’avais des nouvelles du Conseil. Je ne pensai point à ce que j’allais faire ; je lui appris l’affreuse sentence. En entendant le mot galères, elle fut si émue qu’elle tomba sans connaissance. C’était la mère de Fasol. ”
“ Tout en regardant le visage du maure, je trouvais qu’il ressemblait beaucoup à Arrivabene, mais je ne voulais pas croire que le moine eût une parenté, même lointaine, avec cet infidèle. Il fallut pourtant bien le reconnaître quand il me frappa sur l’épaule. Il eut l’extrême courtoisie de prévenir mes questions : — Que veux-tu ? mon frère, dit-il, je suis un aventurier. Je suis au service, pour l’instant, du capitaine Schifkat. — Celui qui a failli le prendre à Nichina ? — Celui-là même. C’est un excellent homme. Tu n’as pas idée des dîners qu’il vous sert. ”
“ L’un n’empêche pas l’autre, repartit Arrivabene qu’un faux pas étendit aux pieds de la belle courtisane. La Nichina se baissa pour aider Arrivabene à se mettre debout, et je vis alors s’arrondir ses larges attraits, puis, au mouvement qu’elle fit pour relever le moine, j’aperçus ses bras d’une forme pleine et délicate, tandis que s’ouvrait en craquant une robe trop remplie de beautés pour pouvoir les contenir. En se redressant, elle eut un sourire de jouisseuse et de dominatrice, satisfaite de maintenir et de mouvoir si bien, malgré l’âge, sa chair splendide et encombrante. ”
Hugues Rebell,
La Nichina
(1899)
“ Betta Pedali , qui parvint à la fortune en faisant oublier son sexe à d' obscènes adorateurs . La vieille mère et la sœur de la Nichina , Lucietta Buonpane , étaient aussi de la réunion , mais Nichina semblait avoir pris toute la beauté de sa race , car elles étaient courtes , minces et , malgré des yeux grands et pleins de flamme , assez vilaines . Elles ne se mêlaient point à l' entretien et raccommodaient le linge déchiré , se distrayant de temps à autre , tout en tirant l' aiguille , à lancer vers nous un regard de côté . ”
“ Elle fouilla dans son escarcelle, et tendit l’argent à Arrivabene. Le moine mit les pièces dans le creux de sa main et les considéra d’un air piteux. — Que te faut-il encore ? demanda Nichina. — Je songe, répondit Arrivabene, que j’avais déjà cet argent avant de venir et que j’espérais en recevoir ici le double. — Tu n’es jamais content. Puisque l’argent n’est pas pour toi, cela devrait t’être égal de rapporter au couvent une grosse ou une petite somme ? — Pardon ! je quête pour ma famille d’abord ; pour le monastère, ensuite. J’ai mes charges personnelles et mes pauvres. ”
Hugues Rebell,
La Nichina
(1899)
“ Un instant après , une servante à demi déshabillée , les cheveux épars , entrait comme une folle dans la chambre . – Madame , le Doge qui arrive de Padoue ! – Comment ! le Doge ! le Doge est ici ? – Oui , dans le jardin , avec toute une suite . Il demande si vous êtes couchée . – Que le Diable l' emporte ! s' écria Nichina . ”
Hugues Rebell,
La Nichina
(1899)
“ Morosina me regarda d' un œil surpris , déjà humide . – Ingrate ! s' écria - t - elle. Et , se tournant vers Michele des Étoiles qui l' avait suivie : Voyez , seigneur Michele , Nichina ne me reconnaît plus ; elle rougit de notre vieille amitié . – Allons ! venez donc , dit Michele froidement , elle n' a pas trop de sa gloire pour elle toute seule . Je laissai Fasol me prendre le bras ; mais il me sembla que j' avais les lèvres amères et que tout mon être ressentait une mystérieuse souffrance . L' image de Guido me poursuivait doucement . ”
“ Parce que, si je n’étais moine, je serais pendu : il y a, dans le monde, des tentations si pressantes que le juste lui-même ne peut avoir la certitude d’y toujours échapper. Le froc me conserve honnête homme. Et il vaut encore mieux que mes fils aient leur père dans un couvent qu’au bout d’une corde. Arrivabene se permit encore d’autres réflexions, mais je ne les entendis point ; je m’étais tourné vers Nichina qui n’avait point abandonné son histoire. Je fus bien heureuse, dit-elle, quand le médecin, après avoir examiné Guido, me dit qu’il espérait une prompte guérison. ”
