“ Il illumine tout sur notre passage d’un feu clair et joyeux pour que le monde, nous paraissant plus splendide, s’offre riche à nos espoirs. Et il nous donne des ailes pour que nos corps ne nous touchent plus que de leurs formes parfaites, et que rien ne nous tienne enchaîné, courbé vers la terre. Vivre, comme il nous y invite, d’une existence toujours heureuse, comprendre, admirer, posséder ce qui nous environne, c’est être Dieu, et c’est toi, Guido, qui m’en a donné l’orgueil. Arrivabene écoutait le cardinal, les yeux fixes et la bouche grande ouverte comme s’il eût voulu avaler les paroles. ”
Hugues Rebell
Élements biographiques
Hugues Rebell, pseudonyme de Georges Grassal de Choffat (1867-1905), écrivain français aux parcours atypique, incarne une figure interdisciplinaire entre la poésie, le roman et la polémique. Son œuvre, souvent associée à l’érotisme, révèle une pensée riche, marquée par un paganisme nietzschéen et un engagement royaliste.
Auteur de Les Chants de la pluie et du soleil (1894), source d’inspiration pour André Gide, il allie sensualité et réflexion politique, comme en témoignent La Nichina (1897) ou Les nuits chaudes du Cap français (1902), récompensé par le prix Nocturne. Son style, audacieux et iconoclaste, le place au croisement des avant-gardes littéraires du début du XXe siècle.
Citations de Hugues Rebell
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Mme de Létang, Agathe auprès d’Antoinette, Mme Du Plantier, le docteur Chiron, l’abbé de La Pouyade et moi. De la galerie vitrée dont les volets viennent d’être retirés, nous pouvons découvrir la mer que le ciel, couvert de lourds nuages, a subitement assombrie et qui nous étreint de la menace infinie et obscure de ses vagues. Elles sont confondues en une montagne mouvante qui s’avance lentement vers nous, qui brille ici de l’éclat dur d’un métal en fusion, et là-bas, jusqu’à l’horizon, se creuse, plonge en une profonde vallée de ténèbres. ”
Hugues Rebell,
La câlineuse : roman
(1900)
“ Je me demande avec des battements de coeur précipités si je dois ouvrir. Est-ce qu'on viendrait m'arrêter? Non, il me semble entendre un bruit de jupe. Ce doit être Florence. J'ouvre vite, mais comme je suis saisi, comme je tremble de plaisir et de cette peur qui vous abat aux moments suprêmes, quand je la vois, ma Juliette! Car elle est là, devant moi, habillée comme elle sait l'être, jolie plus que jamais. Elle ne fait pas un mouvement ; elle n'entre pas. Elle a l'air d'hésiter, d'avoir peur aussi ! Est-ce qu'elle viendrait pour me dire des injures, pour être cruelle. ”
“ Tu m’es indifférente ! — Guido ! Guido ! ne dis pas cela : je mourrais de chagrin. D’abord cela n’est pas vrai. Pourquoi m’aurais-tu défendue contre le cardinal, si je n’étais rien pour toi ? Est-ce qu’on défend une indifférente ? Tu mens, Guido, oui ! tu mens ! — Je dis la vérité : je ne t’aime pas et je n’aime rien. Il y a entre moi et le monde comme un voile noir tendu sur toutes choses, il y a une amertume dans l’air, il y a une douleur dans toute action ; et je souffre sans cesse ! ”
“ Dès qu’on eut servi le champagne, je l’entraînai sur le canapé, et je déboutonnai ses vêtements. Je n’ai pas besoin de dire que ce ne fut pas pour la fouetter. Quelle joie de caresser son ventre lisse et de sentir sous mes mains la plénitude et la cambrure de ses fesses ! Les yeux d’Irène brillaient de plaisir ; ses joues étaient empourprées par le vin, l’émotion de la fête. Je l’embrassais comme un fou et elle me rendait au double mes baisers. Devant nous, Charlot faisait semblant de ricaner, mais au vrai il était furieux contre son ancienne maîtresse. ”
Hugues Rebell,
Journal d'un valet de chambre…
(1907)
“ C'était bien un rendez-vous, et un rendez-vous dédaigné, dont on n'avait que faire de conserver le souvenir. Je souffrais par tout mon être, dans mon amour et ma jalousie. La pensée qu'un homme avait pu prendre ce qui m'était le plus précieux au monde, non point par passion, mais par caprice et pour se divertir un instant, la pensée surtout que Blondelle avait pu sacrifier un amour comme le mien, cela m'accablait de honte, anéantissait mon espoir d'être aimé et, par suite, m'on sentiment même de la vie. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Quand je me levai, le soleil étincelait sur la mer, et une brise fraîche m’apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C’est à peine si l’orage a laissé des traces autour de la maison tandis qu’à une demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert. Mes angoisses de la veille s’étaient dissipées à la clarté limpide du ciel ; à peine hors du lit, je courus à la chambre d’Antoinette. Je voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler un excuse qui pût motiver mon pardon. La chère enfant ! j’éprouve tant de peine à lui causer le moindre chagrin ! ”
Hugues Rebell,
La Saison à Baia
“ « Ce sont de petites enfants qui s’amusent. » Et, curieux de contempler leurs ébats, il souleva la tenture. Nous vîmes une arcade de chair, belle comme du Paros au soleil couchant, s’écrouler tout à coup ; il y eut un remuement de jambes et d’épaules éblouissantes, des chevelures secouées qui s’étalèrent ; puis deux paires d’yeux inquiets, effarés, se tournèrent vers la tenture que Scévinus laissa presque aussitôt retomber. « Allons nous coucher », fit-il, après nous avoir un instant regardés en souriant. Vatinius haussa les épaules, cracha vers la terre, se mordit le poing. ”
“ Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de cette jupe crinolisée ? Vous étiez sûr de l’avoir dans le dos, sur les épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums. On eût dit que la femme, telle qu’une étrange sirène, était parvenue à grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes comme dans une nasse énorme qui avait fini par s’adapter si bien à sa personne qu’elle en faisait partie, qu’on ne l’imaginait plus sans cela. ”
“ La chair, ici menue et comme économisée pour un subtil dessin, s’élargissait plus bas avec une richesse prodigue. Et le corps, qu’animait une santé riante, m’enchantait par le poli, l’éclat, les courbes larges et pleines de ses formes. J’allais me pâmer de jouissance sous la lourde et victorieuse beauté, quand je reconnus son visage. Carlona ! Carlona ! criai-je. Aussitôt l’image s’évanouit et j’aperçus la maison du canal Saint-Jean-Chrysostome, le corps de l’infidèle lié à un autre corps et mon bras frappant, d’un coup irréparable, les amants enlacés. ”
Hugues Rebell,
La câlineuse : roman
(1900)
“ Quand nous arrivâmes, Chantilly nous enchanta de ses tendres verdures printanières, lumineuses de soleil ; puis de la nuit fraîche de sa forêt. Juliette huma cette senteur grisante de sable arrosé, de toilettes neuves, de foule et de cavalerie qui monte du champ de courses ; elle se plut à coudoyer aristocratie, richesse, haute et basse galanterie, entraîneurs et sportsmen, la canaille et l'élégance. On la désirait ; on l'enviait. Des hommes lui lançaient ce regard qui déshabille et qui viole, des femmes détournaient les yeux vers cette jupe qui tombait trop bien à leur gré. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j’aime mon Antoinette pour m’exposer ainsi. Le soleil, étincelant à mon départ, m’abandonna en route. Il tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets, jaillirent seules de l’ombre noire dans le ciel qui, d’instant en instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse infinie pesa sur tout mon être. J’attirai mon plus jeune compagnon contre moi. — Pas peur, maîtresse ! dit-il. Zozo et Troussot près de toi. ”
Hugues Rebell,
La Saison à Baia
“ La vieille Juive fut la plus troublée. Au premier moment, il lui sembla que la statue de la Fortune allait se renverser sur elle et l’écraser. Cependant le courage lui revint, et aussi l’espoir d’empêcher un pareil malheur. Elle entra dans la chambre des caresses. Les amies étaient enlacées ; elles s’étreignaient avec tout l’élan et la force d’un jeune amour. Tu vois d’ici le couple : les tremblements de plaisir, l’audace, l’activité luxurieuse des mains, les fesses qui se serrent, avares de jouissance, ou qui s’offrent plus larges, comme insolentes et repues. ”
“ C’est une frayeur, une inquiétude étrange et, en même temps, une surprise pleine de délices. Il me semble qu’il me vient une âme nouvelle et insoupçonnée, plus légère, plus rapide à goûter le plaisir, et que, dans cette subite naissance, peine et joie se confondent. L’amour, je le vois, se plaît à se déguiser sans cesse et à nous étonner, chaque jour, davantage que la veille. Mais je crains qu’il ne me réserve trop de souffrances. Et c’est pourquoi je serai plus forte que mon désir. Si je suis parvenue à oublier Guido, ce n’est pas afin d’aimer un autre homme. ”
“ Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs, prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. ”
Hugues Rebell,
La câlineuse : roman
(1900)
“ Tandis que je m'irritais et que je m'affligeais de la sorte, Juliette, croyant sans doute ma fureur passée, sortit du cabinet de toilette, odorante de parfums, parée plutôt que vêtue d'une chemisette lumineuse, tout encadrée de dentelles et de rubacelles bouffantes. Elle avait l'air ainsi d'un joujou charmant, mais sa chair, dont les lignes brusques et hardies tendaient ou laissaient tomber le fin tissu, sa chair qui transparaissait sous l'étoffe, plus ferme et plus douce encore, prenait une vie et une séduction nouvelles de cet attirail et de ces fanfreluches de jolie poupée. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Mais je n’ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans ressentir comme un soulèvement de dégoût ; toute sa personne me révolte ; sous ses cotillons de soie brochés d’or et parfumés à la poudre à la maréchale, je sens une odeur d’huile et de chair mal lavée. Elle me produit l’impression d’une latrine décorée somptueusement, et pourtant, moi comme les autres, je me sens dominée par elle, et si elle me regarde en face, à la promenade, je baisse les yeux. Ah ! il ne fallait pas affranchir un pareil monstre ; c’est comme si on ouvrait un cloaque, on serait vite infecté par son débordement. ”
“ Je détestais aussi tous ceux qui me prenaient son amour ou qui l’aimaient : le cardinal, les jeunes gens qu’il fréquentait et frère Gennaro, le vilain moine. Surtout, je détestais Dieu. Fasol, me voyant un jour une petite croix dont m’avait fait présent l’abbé Coccone, m’avait dit : — Vois-tu, Nichio, il ne faut pas te mettre au coi la croix : cela porte malheur. Le dieu qu’on a cloué là-dessus est un vilain dieu : il défend aux hommes d’aimer ; il a la haine de la chair divine qui nous enchante. Tenez, Nichio et Guido, vous êtes, sans vous vanter, d’admirables garçons. ”
Hugues Rebell,
La câlineuse : roman
(1900)
“ Arrivant par le bateau, je suivis de la plage les frêles robes d'été, les jolis babils, l'odeur des courtisanes, toutes les gaietés qui me remplissaient d'une amoureuse, d'une immense douleur ; je les suivis à travers les rues étroites, entre ces petites maisonnettes de bains de mer où l'on semble jouer au plaisir et à la poupée. Je reconnus notre ancienne villa parée, enrubannée de feuillages, de fleurs; toute retentissante de rires. Les notes d'une valse s'envolèrent dans le ciel bleu. Une jeune femme se précipita vers la fenêtre, se laissa embrasser, en poussant un cri. ”
“ Au soleil couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme une auréole, toute droite sous une étole étincelante d’émeraudes, elle avait parfois quelque chose d’une sainte de vitrail ou d’une prêtresse à l’autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait l’expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et à sa beauté. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Il y a tant de corruption et de méchanceté dans cette société du Cap qu’il faut à chaque instant me défendre et défendre Antoinette. Le vice et l’envie nous entourent. La grâce d’une enfant et un peu de fortune, il n’en faut pas davantage pour irriter toutes les convoitises. Si Zinga voulait être silencieuse, mais elle est mariée ! Je sais bien qu’elle me caresse peut-être avec plus de plaisir que son mari. C’est un commandeur si rude par ses façons lourdes, son embonpoint embarrassant, sa face épaisse de mulâtre ! Quand il n’effraie pas, il provoque au rire plus qu’à l’amour. ”
“ L’abbé Coccone venait de montrer à la porte son nez long et ses yeux fureteurs. Déjà prêtes à nous égratigner le visage, nous arrêtâmes notre querelle, et nos mains crispées de rage, qui se tendaient menaçantes, retombèrent lâchement, tandis qu’Orsetta, riant toute seule, se cachait la figure dans sa jupe qu’elle avait relevée sur ses yeux. Je n’avais pas rencontré l’abbé depuis le jour où il m’avait vendue à Schifkat ; mais son image venait encore la nuit épouvanter mes rêves. Que de fois je m’étais réveillée en sueurs, oppressée d’une angoisse mystérieuse. ”
Hugues Rebell,
La câlineuse : roman
(1900)
“ Je croyais, après ce retour désolé de Naples, n'avoir plus rien à en connaître, et la vie m'instruisit encore. Heures cruelles où tout manque à la fois, où notre courage n'est soutenu, n'est réveillé que par la diversité des peines; où la faim, l'humiliation, les courses inutiles et harassantes nous empêchent seules de sentir l'autre mal, plus secret, mais aussi destructeur. Cette fois, comme naguère, mon énergie à vivre me sauva, énergie absurde, puisque j'avais vu se dérober tout ce qui me rendait agréable l'existence, et que chaque jour augmentait mes causes d'affliction. ”
“ Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine, qui venait de s’éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres ; des fesses qui semblaient rire d’une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de la victime battirent l’air, et son corps souple se redressa, parut s’enrouler comme un serpent. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Dans l’ombre duveteuse où j’égarais mes lèvres, il me semblait que les frais pétales s’étaient desserrés, que plus large la fleur s’offrait au baiser. Alors folle de curiosité impudique, et au risque d’être surprise dans mon examen, je dévêts, comme si elle avait été une courtisane ou une esclave, ses jambes délicates. Je pousse un cri ! Ah ! mon Dieu ! Mon Antoinette, l’enfant que j’avais gardée jalousement, que j’avais tenue loin des hommes, qui n’avait jamais eu pour amie qu’Agathe de Létang, mon Antoinette si bien surveillée, si jalousement défendue, n’était plus vierge ! Ah ! ”
“ J’attendrais chez lui que l’on m’eût oubliée, pour essayer de revoir Guido. Le peintre fut étonné et ravi de mon retour. — Je ne t’en veux plus, lui dis-je, je reviens. Il me prit dans ses bras et me couvrit de larmes. — Il fallait donc partir pour être aimée ! m’écriai-je. — Je t’ai toujours aimée ; mais l’amour des femmes se pose sur nous comme une abeille qui s’envole dès qu’elle nous a fait sa piqûre. Chaque jour j’ai senti croître ma passion, tandis que, de ton amour, je ne vois même pas les cendres. ”
“ Chaque jour, dans l’après-midi, un valet d’écurie amenait Reine de Mai, la jument blanche, dans l’arène ; elle s’arrêtait brusquement en secouant deux ou trois fois sa belle tête et en s’ébrouant pour se préparer à la course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile, pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main pour qu’elle y mît le pied et sautât sur le cheval. — Non ! non ! criait une voix. Pas de bêtises ! Qu’elle monte toute seule ! ”
Hugues Rebell,
La câlineuse : roman
(1900)
“ Au contraire, le mal qui nous frappe est sans franchise et perfide ; il vient nous surprendre dans toute l'ardeur de nos désirs, dans toute la floraison de la vie, dans toute la lucidité de l'intelligence. Il enfièvre l'existence en même temps qu'il écarte tout ce qui pourrait l'embellir; il augmente son pouvoir, l'entretient dans une activité double, comme pour la rendre plus sensible à l'inquiétude, à l'angoisse. C'est une soif torturante et qui refuse d'être apaisée. Oh! qu'on maudit alors la minute où l'on s'est laissé séduire, le hasard qui vous a fait rencontrer l'Ennemie, la Maîtresse ! ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ La négresse était encore mieux vêtue, plus élégante et plus parée qu’au soir où je l’avais surprise dans la chambre d’Antoinette. Sa chemisette fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte à raies roses, dont les fentes, resserrées par des nœuds de ruban écarlate, laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son collier d’agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s’en allait la tête haute, les paupières légèrement retombées, les yeux à peine entr’ouverts sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines palpitantes à la brise de mer. ”
“ Il y a longtemps que j’ai dépouillé les désirs de la chair comme indignes d’un homme. La beauté n’est pour moi qu’un moyen de perfectionner mon intelligence. Elle me permet de découvrir les harmonies célestes qui demeurent inconnues au reste des hommes. C’est sans doute pour cela qu’on m’appelait à l’Université Michele des Étoiles, bien qu’en réalité je me nomme Michele Marzocco. Jusqu’ici je n’ai eu affaire qu’à de mauvaises âmes, fondues dans la chair mortelle et engluées à la terre. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ D’ailleurs la science l’a voulu, je suis un chaste ! Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues d’écrasage, et exhalant l’odeur écœurante des mélasses, nous suivîmes la négresse jusqu’à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d’elle une petite avenue ténébreuse en plein soleil. Des fenêtres ouvertes s’envolaient les sons caressants, les tendres accords d’un clavecin. Zinga prit l’avenue, disparut vite au milieu des feuillages. ”
“ Tu n’aurais plus, Guido, cette jolie ligne de la jambe, ni ces délicates cambrures du mollet ; ni toi, Nichio, ces fesses arrondies comme celles des femmes ; à tous les deux, les longues prières vous auraient voûté les épaules et enlevé ce port de tête hardi qui vous sied si bien et vous donne l’air d’être frères. Il n’y a qu’une sorte de gens à qui la religion de ce dieu peut sembler agréable, c’est à ceux qui s’en vont dans les cimetières respirer la pourriture des tombeaux, aux disciples du frère Gennaro, du frère Hiver, du frère La Mort ! ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Montouroy prit d’abord les pieds, et sa langue habile et souple en fouillant les doigts, en caressait les ongles, provoquait chez Dodue des tressaillements, de petits cris, des rires ; puis la langue vipérine monta le long des jambes fortes et vint s’attarder aux courbes, aux larges ombres, aux replis énormes de la chair comme si la nuit de ce corps attirait Montouroy et qu’il prît plaisir à s’y enfoncer de plus en plus, à y oublier jusqu’à son sexe, à devenir une bête inconsciente et joyeuse de son asservissement. ”
“ Le cardinal veut t’assassiner ! — Cela m’est égal. Je viens t’arracher à tes abominations. Guido ! Guido ! tu oublies donc qui tu es pour te souiller ainsi ? — Ah ! voyons, qui es-tu, toi-même, pour venir me prêcher la morale ? — Je suis une femme qui t’aime et qui a grand pitié de toi. — Tu n’es qu’une ignoble putain, qui couche avec tous les hommes. — Guido ! Guido ! m’écriai-je les larmes aux yeux, si je suis putain, c’est toi qui en es cause, toi qui méprisas mon amour ! En tout cas, mes amours, si elles ne sont point chastes, ne vont point contre la loi de nature. ”
“ Le clown se leva, fut devant le lit d’un bond, découvrit les corps enlacés ; les dents qui mordent ; les mains qui s’étreignent enchaînées, ou libres vont pincer, égratigner, meurtrir la chair ; les derrières tendus, gonflés par l’effort ou aplatis par la défaite. Les combattantes étaient d’égale force ; en une minute tour à tour Juzaine était sur Gringalette ; puis Gringalette sur Juzaine. — Ah ! saloperies ! gronda-t-il. Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite séparées ; à toutes deux avec une impartiale libéralité, il gifla les joues, claqua les fesses. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Dubousquens frappait de toute sa force la jeune noire. On entendait au milieu des sanglots, des coups sourds sur les os ou des claques retentissantes sur la chair nue, la voix furieuse du maître : « Ah ! parle donc de tes caresses ! toutes tes caresses abominables ne valent pas un seul de ses sourires. Tiens, donne-moi tes mains, les mains criminelles, que je les frappe encore ! Vois-tu, je devrais te tuer comme tu l’as tuée, exécrable fille !... Est-ce que tu pouvais te comparer, brute obscène, à celle qui était l’Amour ! » ”
“ On ne trouve dans sa physionomie de féminin et de sensuel que la bouche ; les yeux sombres, le dessin pur et fier de la figure, le front large et découvert ont quelque chose de vainqueur. Sa magnifique chevelure, ici crêpée, là relevée en larges torsades, lourde et soyeuse par derrière, légère par devant de frisons et de boucles folles que le soleil couchant couvrait d’or et de feu, cette chevelure dont elle eût pu s’envelopper et dont elle avait fait une couronne, était comme l’image de cette discipline puissante à laquelle Nichina plia toujours sa riche et superbe nature. ”
Hugues Rebell,
Les nuits chaudes du Cap français
“ Avec quelle amoureuse compassion j’eusse collé mes lèvres à sa chair meurtrie, baisé ses pieds et ses mains. J’avais la confiance du véritable amour : rien ne me semblait impossible. Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l’avait remplie pour moi de haine et d’horreur ; qu’à ses yeux, j’étais l’assassin de sa mère, et qu’elle était trop ingénue pour comprendre ; qu’un attachement plus fort que le plus violent amour d’un homme, me dévouait à sa vie. ”
“ Quelle joie j’éprouve à revêtir cette robe de soie fine et argentée, qui laisse transparaître mes formes, se colle aux plis de mon corps, accuse les réserves ou les débordements de ma chair, ici met un voile, là une caresse, pour enfin, par un jeu voluptueux, me découvrir ailleurs tout à fait : la robe de Vénus ! — Ah ! dit Cecca, je ne voudrais pas me montrer comme cela : les hommes aujourd’hui n’auront pas besoin de payer pour te voir ! La comtesse, Cecca, Michele, les servantes, le coiffeur, tous se tenaient autour de moi pour m’aider ou me contempler. ”
“ Cependant, aux sons clairs de trompettes, le Doge et Fasol se donnant la main descendaient les degrés de la tribune, jonchés de rameaux et de couronnes fleuries, et les nobles du cortège les suivirent dans un ordre majestueux, balayant de leur longue robe cramoisie l’escalier de feuillage. Mes yeux s’arrêtèrent alors sur un jeune homme qui s’avançait entre le légat et le Patriarche. Des dentelles fines et légères, le rubis qui mettait un œil de feu sur son béret noir, étaient les seules parures de son costume, comme s’il eût craint, par d’autres ornements, de dérober sa beauté. ”
“ Je poussai un cri de terreur en voyant s’avancer vers moi ma victime, la Carlona ! Elle avait, comme par le passé, la même démarche fière, élégante et assurée, la taille élancée sur de vastes hanches, ainsi que ses joues roses de fillette et son doux regard bleu d’enfant capricieuse et naïve. Elle portait une collerette fine, ouverte sur sa gorge, et une robe légère et chatoyante lui dessinait la jambe à la façon des Levantines. Sa grâce, sa beauté, son costume excitaient l’envie de toutes les femmes. Un homme lui donnait le bras d’un air de complaisance furieuse et imposée. ”
“ Le père Antonio était à écrire lorsque j’entrai dans sa cellule. C’était un vieillard encore robuste, d’une stature de géant, avec un visage de prophète, des yeux et un sourire enfantins. Je pensai, en l’abordant, à ces navires solides et magnifiques, qu’un léger vice de construction condamne à rester dans le port. La nature s’était plu à donner à ce moine la force et la beauté, puis, au moment de finir son œuvre, elle avait négligé de mettre en lui cette intelligence d’homme sans laquelle tous les autres dons lui devenaient inutiles. ”
“ Je connaissais la Bombarda de longue date ; c’est une vieille camarade d’école. Il y a peu de femmes qui soient, autant qu’elle, intelligentes et laborieuses. Il faut la voir, aux grandes fêtes de l’année, quand Venise regorge de marchands et de voyageurs en quête d’aventure galante. En ce temps-là, elle ne ferme l’œil de la nuit ; inspecte sa maison du haut en bas ; par des lucarnes mystérieuses contemple les couples ; veille à ce que chacune fasse son devoir ; active du geste, de l’œil, d’une confidence glissée à propos à l’oreille, l’ardeur des plus jeunes ouvrières. ”
“ Ah ! je consens volontiers à être une bête, s’écria Arrivabene, mais une pierre, non, non, non ! Pourvu que je vive et que je me sente vivre, tout m’est égal. Même en enfer, je trouverais bien moyen de friponner le bon Dieu sur ses supplices et de me divertir au milieu des flammes. Il me suffirait de songer que je suis pareil à l’une de ces belles dindes qu’on nous a servies tantôt et que je passe entre les dents de madame Nichina. ”
“ Je lui lançai un coup d’œil qui sans doute l’ensorcela, car elle n’osa plus ouvrir la bouche. Vivaio récitait un rosaire en mon honneur. — Nichina, vous devriez paraître nue sur la scène : vous êtes la seule femme qui n’ayez rien à cacher de votre beauté. — Oh ! pourquoi vous moquez-vous de moi, seigneur, lui répondis-je, mais je souffris qu’il s’agenouillât à mes pieds et parcourût mon corps de ses lèvres tandis que l’âme molle, emplie d’une ivresse tranquille, je m’abandonnais aux caresses des mains et des paroles, qui flattaient mon esprit tout en laissant ma chair inattentive. ”
“ LA PASSION DE LA NICHINA Fasol avait les emportements d’une virilité puissante et la grande ivresse de ma beauté. Mais son âme demeurait tranquille près de moi. Il ignorait les caresses, l’enlacement tendre, les petits mots qui fondent sur les lèvres comme des dragées. Avec le plus admirable corps que j’eusse vu, il ne me causait au lit que du dégoût. Je lui disais souvent : — Toi, tu n’as jamais pleuré, tu n’as jamais aimé, tu n’as pas de cœur, tu n’es pas un homme ! ”
“ Je me levai en souriant. Il me saisit la main et y posa ses lèvres. On criait autour de nous : — Vive Fasol ! Vive la Nichina ! Soudain, lancée comme un projectile de guerre, portant une robe de soie décolletée très bas qui laissait voir des épaules rouges, des seins larges et pendants, ornée de tous ses bijoux de famille, de tous ceux de ses galanteries, sans parler des perles que la sueur faisait courir le long de ses vastes chairs, Morosina éclata en louanges, en larmes de tendresse et en témoignages d’affection. ”
“ L’un n’empêche pas l’autre, repartit Arrivabene qu’un faux pas étendit aux pieds de la belle courtisane. La Nichina se baissa pour aider Arrivabene à se mettre debout, et je vis alors s’arrondir ses larges attraits, puis, au mouvement qu’elle fit pour relever le moine, j’aperçus ses bras d’une forme pleine et délicate, tandis que s’ouvrait en craquant une robe trop remplie de beautés pour pouvoir les contenir. En se redressant, elle eut un sourire de jouisseuse et de dominatrice, satisfaite de maintenir et de mouvoir si bien, malgré l’âge, sa chair splendide et encombrante. ”
