“ Il sortit avec Suret-Lefort et voulut, sur l’heure, prévenir Rœmerspacher : — J’en ai assez de Racadot ; coupons court et quittons-le. — Il faut avouer, répondit Rœmerspacher, que tu n’avais pas le droit de faire le délicat en son lieu et place. Tu pouvais quitter son journal ; mais pourquoi anéantir sa subvention ? Sturel fut interloqué, non détourné par ce juste reproche. — Enfin, tout est louche là-dedans. Je veux vivre indépendant et selon mes idées très simples sur l’honneur ; Racadot et son journal salissent mes imaginations. ”
Rœmerspacher
Définition et enjeux
Citations sur “Rœmerspacher”
“ Maurice Rœmerspacher, qui fut avec Suret-Lefort le meilleur élève de M. Bouteiller, est né à Nomény (Meurthe-et-Moselle) où son aïeul était percepteur du roi avant la Révolution et dès l’époque où la Lorraine devint française. C’est un esprit et un corps robustes, un gai camarade avec des cheveux roux. Il a de frappant l’ampleur de son front. Certains fronts vastes ne témoignent que d’une hydropisie de la tête ; le sien est harmonieux et plein, puissant dans tout son développement. ”
“ Que lui annonce donc Rœmerspacher ? Son mariage avec Mme de Nelles. — Tu sens s’il m’eût été pénible que le nom qu’elle porte figurât sur la liste. Tu connais les idées de Lorraine. Mon père, comme vieux libéral, pourra bien accepter pour bru une divorcée, mais la femme d’un chéquard ! Cette histoire de mariage gêne un peu Sturel. Rœmerspacher avoue en termes simples son amour. Il se félicite d’avoir trouvé les conditions d’une vie complète, d’une vie normale. — L’intelligence, peuh ! Nous sommes profondément des êtres affectifs. L’émotivité, c’est la grande qualité humaine. ”
Albert Thibaudet,
La vie de Maurice Barrès
“ Certes il veut parvenir, il le veut avec une avidité de brute. Mais, fils de serfs, il veut parvenir avec un clan qu’il aura servi, à qui il se sera imposé par ses services. Il ne s’amusera pas à l’envier, alors qu’il sait qu’en le poussant, il se poussera avec lui. Ce qui monte en intelligence et en sensibilité chez Rœmerspacher et Sturel, que l’hérédité et la fortune bourgeoises ont filtrés, s’étale chez Racadot en appétit matériel et en brutalité servile. Que Rœmerspacher prenne sous le platane de M. Taine une belle leçon d’acceptation, de philosophie, de force et de santé morale ! ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Rœmerspacher, lui, ne redoutait pas une conférence : — Ce Saint-Phlin, dit-il aux trois autres personnes, quel personnage tout à fait satisfaisant ! Je n’ai jamais imaginé d’effort plus consciencieux pour rester en arrière de la transformation générale. Il y a sans doute des gens à paradoxe ; lui, il reste dans les réalités ; seulement, il élimine celles qui le gênent et il collectionne celles qui le servent ; ce n’est pas un esprit très vigoureux, mais d’une structure très déterminée. Tout ce qu’il a raconté à Sturel, c’est le traditionalisme. ”
“ Rœmerspacher disait : — Les gens dont l’extérieur trahit qu’ils sont nés hors Paris, ont un air départemental ; Saint-Phlin, lui, a le ton provincial. Cette petite différence est d’un défaut à une perfection. Cependant Suret-Lefort trouve que voilà bien des gestes inutiles, et répète dédaigneusement à part soi : « Poètes ! poètes !... » Il en est un lui-même, s’il entend par ce mot, comme je crois le comprendre, des individus qui reçoivent des choses une impression plus grande que ne sont ces choses. Les conséquences de cette sensibilité peuvent être admirables, parfois aussi pitoyables. ”
“ Sturel admira la concordance de cette conférence et de ses préoccupations. Les deux amis sortirent ensemble. — J’ai un rendez-vous, dit Rœmerspacher. Sturel l’accompagna et commença de raconter avec une grande animation son entrevue chez le juge. — Euh ! disait Rœmerspacher, Louis XIV jugeait à huis clos et brûlait la paperasse. Eh bien ! Louis XIV, aujourd’hui, ce sont nos parlementaires. Ils agiront à peu près comme lui. Calme-toi et compte modérément sur Lesseps qui ne parlera pas plus que Fouquet. ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Rosine parlait avec tranquillité, très simple, un peu cliente. Rœmerspacher, tout en goûtant cette molle société, n’écoutait que le paysage. Sa gentille amie, dans cet instant, le plus voluptueux qu’il eût jamais vécu, prenait de la demi-nuit un caractère encore plus confiant et sans défense ; il jugeait sévèrement les négligences de Sturel et en même temps il s’en réjouissait ; il pensait que l’immortalité dans le paradis chrétien ne vaut pas le bonheur de deux êtres emportés vers la mort et brûlant ensemble leurs belles années. ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ C’est toute notre amitié de jeunesse qui s’anéantira, si tu refuses d’attester par cette démarche le sérieux des idées qui nous unissaient quand nous partîmes de ta maison paternelle pour visiter la terre de notre race. Je crains un refus de Rœmerspacher et je ne voudrais pas une acceptation de Suret-Lefort. ”
“ Rœmerspacher a constaté que ce maître lui-même était un animal avec les conditions, les phases, les fragilités d’une bête. C’est cela surtout, cette idée de la mort et de leur animalité qui met dans leur sang, comme un aphrodisiaque, la hâte, la frénésie de vivre. — Réunissons donc nos camarades !... Suret-Lefort, Saint-Phlin, Renaudin, Racadot et Mouchefrin, — conclut Sturel, entraînant son ami au bas des pentes de Montmartre. — Examinons avec eux le plan d’une action commune. Il est temps d’employer la vie. ”
“ Une hirondelle émigrante s’enfonce dans les airs. Il fut mélancolique et fréquenta la table de Rœmerspacher. Il est certain que ce Renaudin, comme Mouchefrin et Racadot et, pour dire franc, Suret-Lefort aussi sont de basse société ; mais on ne se fait pas une psychologie, pas plus qu’on ne devient chimiste, sans se tacher un peu, et par ces expériences, Rœmerspacher, Saint-Phlin, Sturel furent rendus attentifs à bien des choses. On en va voir un splendide témoignage. ”
“ Rempli de ces sentiments que la magnifique cérémonie civique devrait mettre dans toutes les âmes Sturel, sous la douce lumière de Paris, se débarrasse des sombres images de sa nuit. Aux Champs-Elysées, la veille au soir, il n’avait que des rêveries de cimetière, une vision mal ordonnée du faible et confus troupeau humain. Maintenant le mot de Rœmerspacher lui revient : « Je suis un homme social. » À marcher tout le jour avec la France organisée, avec les pouvoirs élus, avec les gloires consacrées, avec les corporations, il a distingué la grande source dont sa vie n’est qu’un petit flot. ”
“ Rœmerspacher se prononça avec une grande fermeté : — Je fais partie d’une société constituée, je ne la remets pas en question. Ce Racadot, ce Mouchefrin, sont des poussières vénéneuses ; il ne faut pas qu’ils se répandent pour tout empoisonner... Mouchefrin a insulté Saint-Phlin : une morsure dont Saint-Phlin eut une partie de son être gâtée. Notre groupe, alors, n’y donna nulle sanction. Aujourd’hui, l’acte tombe ; sous le coup de la loi : qu’elle frappe ! Si tu veux, Sturel, épargner deux misérables, pourquoi me prends-tu pour confident ! ”
Albert Thibaudet,
La vie de Maurice Barrès
“ Tout homme en se développant abandonne sur sa route des possibles de lui-même que l’artiste seul sait reprendre, exploiter, incarner idéalement. À côté de Sturel, Rœmerspacher représente le Lorrain solide, équilibré, développé dans le sens d’une intelligence lumineuse et saine, tel que M. Barrès aurait pu penser le devenir par exemple en 1888, avec moins de besoins en quinquinas, bromure, et toute la pharmacie d’Un Homme Libre. ”
“ Paris n’est pas un univers saisissable pour nous : c’est un désordre. Eh bien, soit ! Je comprends que tu veuilles organiser notre vie, nous donner un centre, une direction, des idées qui soient notre patrie... Ainsi le bon sens de Rœmerspacher se rallie aux inquiétudes de Sturel. Des hommes de vingt-deux ans intéressent peu leur raison dans la recherche de la vérité, mais leur sensibilité, que Pascal nommait « volupté » et « caprice ». ”
“ Un journal nous tente, comme un moyen d’exprimer le retentissement de notre époque en nous... c’est-à-dire notre idéal propre. Si nous parvenons à le dégager et à le faire entendre, très probablement il sera représentatif. — Monsieur Rœmerspacher, monsieur Sturel, je vais vous étonner, dit Bouteiller : j’ai deux amis, l’un est un petit tailleur de Nancy, l’autre un modeste jardinier, aussi lorrain. Quand mon travail, mon devoir, — il accentua encore le mot, — me laissent du loisir, mon délassement, mon bonheur, c’est d’aller causer avec eux. Pourquoi je les aime ? ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Que dans leur vie intérieure Rœmerspacher et Sturel élèvent parfois une action de grâces vers la suite des ancêtres laborieux qui leur constituèrent cette petite aisance indispensable pour la grande culture ! ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Le ton de Rœmerspacher indique une façon de mépris professionnel pour Saint-Phlin. C’est un rude travailleur qui parle d’un hobereau spiritualiste. En même temps qu’il prépare son agrégation d’histoire, il étudie sérieusement les sciences naturelles ; il connaît le passé, mais dans les laboratoires il a compris la puissance des faits. ”
“ Rœmerspacher a raison d’hésiter. Il sent que l’ardeur de Sturel les engage dans une voie où le philosophe les eût désavoués. « Association ! » c’est vrai ! mais si l’on examine ce qu’entendait M. Taine et ce qu’ils tendent à réaliser, on se convaincra que le. même mot n’est plus le même selon les lieux et les circonstances où il est logé. Un principe produit des fruits variés selon les esprits qui le reçoivent. ”
Albert Thibaudet,
La vie de Maurice Barrès
“ « Tirer parti » telle est la devise que ce Lorrain clairvoyant et volontaire propose du même fonds tant à la méthode égotiste du Culte du Moi qu’à la méthode nationaliste de la Terre et les Morts et des Amitiés Françaises. Dans la lettre, si intelligente, qu’écrit Rœmerspacher à Sturel pendant son séjour en Allemagne, il observe : « Je me figure que dans ce milieu allemand, on aurait pu tirer parti de Racadot et de Mouchefrin ; on n’aurait pas mis dans leur tête qu’ils devaient se mépriser s’ils n’étaient pas les rois de Paris [79] . » ”
“ À votre âge, — disait-il à Sturel vexé, — le front est trop prompt à rougir. — Que des centaines de jeunes gens prennent si bas leur premier usage de la femme, voilà l’origine de malentendus irrémédiables. Mais il faut exploiter au mieux les pires situations. Rœmerspacher, Suret-Lefort, Saint-Phlin, en 1883, à moins d’être favorisés par d’incroyables hasards, ne pouvaient trouver que les maîtresses les plus vulgaires, envers qui, pour conclure, ils eussent nécessairement commis une lâcheté. ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Mais l’être qui pleure ainsi, c’est une Mme de Nelles nerveuse, une romanesque en l’air, créée par l’influence de Sturel. D’elle-même, c’était une lorraine pleine de bon sens. Pour la ramener à son véritable fonds et aux vérités d’une vie féminine normale, Rœmerspacher est puissant. La solidité, l’équilibre de ce jeune homme de la Seille rappellent à Thérèse, par-dessus les années parisiennes où Sturel, son mari et le ton à la mode la dévoyèrent, les temps heureux que petite fille confiante elle passa auprès de sa grand’mère en Lorraine. ”
Maurice Barrès,
Les Déracinés
(1911)
“ Roemerspacher a prononcé Françouê. Eux-mêmes visent: « très biênn », en traînant sur les finales. C'est l'accent lorrain, et qui fait rire. François Sturel avait toujours été appelé par les siens Françoué: jadis la diphtongue oi se prononçait oué; dans les villages de ces jeunes gens, il demeure beaucoup des mœurs, des préjugés, de l'âme enfin de ces Françoués qui se désignaient eux-mêmes par un assemblage de sons maintenant insupportable à l'oreille parisienne. La gouaillerie et le bon sens de Rœmerspacher, comme son accent, sortent du vieux fonds national. ”
“ Ils causèrent ainsi quelque temps, tout à fait séparés désormais, mais nullement irrités, et Rœmerspacher dit encore à Sturel : — Tu devrais écrire. Cette passion, cette excitabilité, c’est le ton qui plaît le plus à notre époque : un grand nombre de personnes sentent ainsi la vie. Vers deux heures de l’après-midi Sturel reçut la visite de Fanfournot. ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Mme de Nelles et ses deux invités, qui donnent raison à Rœmerspacher, ne comprennent d’ailleurs pas la position de la question. Ils approuvent des propos qui contredisent la doctrine de conservation sociale à laquelle ils prétendent se rattacher. Quand Sturel soutient cette théorie de l’hérédité et ces rapports de la terre avec l’homme dont il vient de s’enivrer sur la Moselle, ces gens à particules et qui se croient des aristocrates l’interrompent. ”
“ Sturel, si nerveux, sentit bien qu’il n’y avait pas de bonté, mais une dure gouaillerie, dans cette intonation où l’on sentait la supériorité du politicien plutôt que la maîtrise du philosophe. Bouteiller rectifia sa physionomie, son regard, son ton, il reprit : — C’est curieux ! Il parle maintenant en homme qui a rajusté son masque. Ces jeunes gens viennent à l’improviste d’évoquer un objet de ses rêves. Il aborde l’essentiel : — Il faut beaucoup d’argent. Rœmerspacher expliqua que le journal aurait peu de frais, grâce à sa rédaction gratuite. ”
Maurice Barrès,
L’Appel au soldat
“ Si les opinions sociales que Rœmerspacher professe choquent toujours la jeune femme, du moins avec lui elle se dégage de son snobisme que Sturel a tant combattu : les simples l’attirent. Peut-être s’égare-t-elle, quand cette fine Rosine, si avertie, avec ses beaux bras, son luxe de jolie lingère, lui apparaît franche et rustique autant que les bûcherons qui mangent du pain noir dans les contes. Mais, avec une imagination toute garnie d’artificiel, Thérèse a le cœur excellent et droit, et elle dit, à propos de sa sœur de lait : — C’est bon de se sentir ainsi aimée ”
Albert Thibaudet,
La vie de Maurice Barrès
“ Mais le robuste estomac de Rœmerspacher peut avaler tout germanisme, comme Gargantua mange les cinq pélerins en salade, et s’en nourrir. « Au contact de cette grande Allemagne, j’ai senti ma propre patrie et entrevu notre vérité [80] . » Et le dernier mot de sa lettre est : revanche... Notons d’ailleurs que ce tournant, par lequel le culte du moi individuel se transforme si naturellement en culte du moi national, l’égotisme en nationalisme, a son équivalent dans une phase importante de la culture allemande. ”
“ Pure lumière de la patrie ! que dis-je, messieurs ? de la civilisation mondiale ! Elle dissipe les mauvaises exhalaisons du passé. L’homme libéré, spiritualisé par ses constants efforts, n’a plus de sens que puissent asservir les préjugés de clocher et de race. En écoutant ce traître, Saint-Phlin tourna sa pensée vers Sturel, mais une pensée presque hostile : « S’il n’avait pas toujours obéi à ses nerfs, quelle belle occasion il eût trouvée aujourd’hui pour développer la philosophie nationale ! » Rœmerspacher devina la souffrance du pauvre Saint-Phlin, si mal interprété. ”
“ Ces jeunes gens ne se connaissent d’autre père que Bouteiller : ils doivent admettre que, dans l’univers, chacun d’eux va se façonner un monde analogue à celui de ses camarades. Et s’ils discernent les uns chez les autres, au cours de cette soirée, des nuances nouvelles, ils sont bien éloignés de s’en inquiéter ; ils n’imaginent pas qu’un jour l’habileté de Renaudin, l’ambition de Suret-Lefort, la poésie de Sturel, la curiosité intellectuelle de Rœmerspacher, pourront les mettre en opposition, ni même les séparer. ”
“ Sturel excité par ce puissant spectacle courut à la Sorbonne. Il savait y trouver Rœmerspacher ; il voulait reviser ses impressions avec cet ami qu’il ne voyait plus guère, mais qu’il estimait toujours le plus sûr et le plus judicieux. Le jeune professeur faisait sa conférence sur le procès Fouquet. ”
