“ Racadot et Mouchefrin pourtant y trouvent leur palais. C’est l’instinct des noyés qui, sur l’océan social, s’accrochent les uns aux autres pour essayer de se sauver ; mais c’est aussi l’instinct d’exilés qui se reconnaissent et bivouaquent fraternellement. Pour eux, la brasserie n’est pas comme pour la jeunesse heureuse l’endroit méprisé où l’on s’amuse : c’est le lieu où l’on se glisse pour avoir la pitié d’une femme, sa pitié utile. — Pourquoi Racadot, s’il ne peut faire vivre la Léontine, ne la quitte-t-il pas ? disait un jour Sturel. — Il n’est pas assez riche, répondit Rœmerspacher. ”
Maurice Barrès
Résumé
Publié en 1897, Les Déracinés de Maurice Barrès ouvre la trilogie Le Roman de l’énergie nationale. Ce roman suit sept jeunes provinciaux, placés sous la direction de leur professeur de philosophie Paul Bouteiller, dans leur parcours vers l’ascension sociale à Paris.
À travers leurs liens, leurs ambitions et leurs déceptions, Barrès examine le passage de l’individu à la nation, mêlant nationalisme, identité collective et critique des rapports de domination. L’œuvre, écrite à une époque de tensions en France, reflète les enjeux politiques et culturels de la fin du XIXe siècle.
Citations de Les Déracinés (Maurice Barrès)
“ Tout en faisant couler du suif pour la fixer, il mêlait à d’ignobles injures les noms de Rœmerspacher, de Suret-Lefort, de Sturel, de Saint-Phlin, de Renaudin. Dans la demi-obscurité, ce gnome à la voix pointue, et qui marchait comme un boiteux, semblait cuisiner quelque sorcellerie de haine. — Assez ! dit Racadot, les exécrer, c’est du luxe sentimental. Il vaudrait mieux t’en faire aimer... La plupart d’entre eux arriveront haut ; non qu’ils aient du génie, mais parce qu’il faut trouver dans chaque génération des hommes pour tous les rangs de l’État. ”
“ Pour passer leur humeur, Racadot et le nabot Mouchefrin gouaillaient Sturel sur sa pension de famille ; il se contenta d’alléguer la commodité du vivre et du couvert réunis. Sa chambre silencieuse dans un quartier désert, et si pleine de ses rêves, lui semblait encore plus belle, vue de ce café grouillant et vulgaire. — Pour moi, — dit Suret-Lefort, avec l’expression qu’il avait prise à Bouteiller, — je ne crois pas que la solitude soit bonne au début de la vie. Qu’un homme politique, sentant qu’il va s’échauffer et céder à sa bile, fasse un voyage, bien ! ”
