“ Agathe?... Pourquoi donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère!Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. ”
Isidora 2
Citations de George Sand (Isidora 2)
“ Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien ”
“ Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même. Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points. Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que le regret et l'absence ne font point de mal. ”
“ Quoi! cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie et torturée.—Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard maternel ”
“ Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à me laisser aller! ”
“ Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras... C'est Charles de Verrières, c'est-à dire, c'est Félix de T...!Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça sera un jour! Vous seule pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel! Comment n'ai-je pas compris, dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice! ”
“ Celui qui parle veut produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche point à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille à s'emparer de ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu de deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère orgueilleuse! ”
“ D'autres jeunes filles ont plus de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur, telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute. ”
“ Je trouve la vieillesse bonne et acceptable, mais elle m'arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne le gaspillant pas dans de feintes amitiés.Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté. À côté d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'éclore là, meurent au sein de l'été, frappées au coeur par une gelée soudaine et intempestive. ”
“ La terrasse de cette villa est magnifiquement située; absorbées dans la contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible à rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé à dire qui ne m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement? ”
“ A présent, je sais que Félix était chez sa tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le temps agréable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on est dégoûté de vivre pour soi-même! Que vous êtes heureuse d'être mère, et que je suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et d'esprit! ”
“ Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent. C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance. ”
“ Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. Il ne s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une société, une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle semble me dire dans chaque regard:«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez que ce n'est pas peu de chose, et qu'une mère doit être l'image de la perfection.»Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie. J'éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. ”
“ Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Vous savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur parfum à son haleine. ”
“ Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse, c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à mourir avec eux? ”
“ Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis éclos dans l'ombre du travail el de la pauvreté; et cependant un léger embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations, impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître, résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort. ”
“ Il est d'un commerce exquis, sa figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où, un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre. ”
“ Je rendis légèrement le salut, et me retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. ”
“ On croirait voir le frère et la soeur; mais cette amitié enjouée, à la veille de se quitter, ne ressemble pas à l'amour. Non, ils sont trop jeunes, et c'est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et flétrie par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu envie de dormir à neuf heures; elle a été tranquillement se coucher en folâtrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et qu'on peut rester jusqu'à minuit auprès de son amant. ”
“ Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle éprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eussé-je pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il est rarement utile. J'en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre langage est si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. ”
“ O bonheur des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre.... ”
“ Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval, l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. ”
“ Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon domestique. ”
“ Il y a en elle une infinie mansuétude qui l'empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même m'aimerait-elle davantage; si elle avait à me plaindre! Peut-être trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans son sein la tête de son enfant pour l'empêcher de voir la laideur des cadavres et de respirer l'odeur delà corruption, de même ma tendresse pour Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache les misères et les tortures de cette vie déréglée. ”
“ Ils mettent les soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'âme poétique est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est beau ”
“ Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le jour.»Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de confiance affectueuse. ”
“ Il y a tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. ”
“ Et voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont rendu nécessaires les lois glacées de la convenance. ”
“ Notre Charles (ou plutôt votre Charles) , avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé. Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. ”
“ Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour d'elle. ”
“ Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre affection, d'être là maman à tout le monde, de faire tous les frais de gaieté des réunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est plus sèche et plus égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en vue d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. ”
“ Je trouve qu'un chef-d'oeuvre doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement. J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe, quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole ”
Termes fréquents
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