“ Il est rare qu’au milieu de toutes les tentations qui entourent l’homme de notre société, il comprenne qu’il existe et qu’il a existé pendant des milliers d’années une vérité primitive pour tous les hommes sages ; que, pour arriver à une existence morale, il faut avant tout cesser d’avoir une mauvaise conduite et que, pour atteindre quelque haute vertu, il faut avant tout acquérir la vertu de l’abstinence et de la possession de soi-même comme l’ont définie les païens, ou la vertu de l’abnégation comme le prescrit le christianisme. ”
Résumé
“Plaisirs cruels”, est une œuvre de Léon Tolstoï. Des thèmes tels que le luxe, l'abstinence ou la viande y sont abordés.
Citations de Plaisirs cruels (Léon Tolstoï)
“ L’homme sent que sa vie est mauvaise, qu’il faudrait la changer de fond en comble, et il essaye de le faire ; mais alors ceux qui ont subi déjà la même lutte et qui y ont succombé se jettent de toutes parts sur celui qui tend à changer son existence, et s’efforcent par tous les moyens de le persuader de l’inutilité de ses efforts, de lui prouver que la continence et l’abnégation ne sont nullement nécessaires pour être bon ; qu’on peut, tout en aimant la bonne chère, le luxe, l’oisiveté et même la luxure, être un homme absolument utile et droit. ”
“ Au point de vue de l’amour chrétien, il semble superflu de démontrer que l’homme qui aime réellement son prochain, loin de se servir du travail d’autrui pour son plaisir, donnera plutôt sa part d’activité pour aider au bien-être des autres. Ces exigences de l’intérêt, de la justice et de l’amour, sont absolument dédaignées dans notre société. D’après la doctrine qui domine le plus aujourd’hui, l’augmentation des besoins est considérée, au contraire, comme une qualité désirable, comme un indice de développement intellectuel, de civilisation et de perfection. ”
“ Si l’on prenait au pied de la lettre ce que dit Tolstoï, tout ou presque tout dans notre existence serait du luxe. Même les choses qui nous semblent les plus nécessaires sont du luxe, comme, par exemple, le pain blanc, la viande fraîche, le linge propre et le savon. En effet, bien des êtres humains vivent sans pain blanc, sans viande fraîche, sans linge propre et sans savon. Il est clair qu’en soi le luxe du pain blanc n’est pas mauvais ; on ne peut regarder comme un méchant homme celui qui préfére le pain blanc au pain noir. ”
“ Moins on a d’amour pour soi-même, moins on exige de soins et de peines de la part des autres, et plus on a d’amour pour le prochain, de souci du bien d’autrui ; plus on travaille pour lui, plus la vie est morale. Ainsi entendaient et entendent la bonne vie, tous les sages de l’humanité et tous les véritables chrétiens ; elle est comprise de même par tous les gens simples. Plus l’homme donne aux autres et exige moins pour lui, plus il est près de la perfection. Moins il donne aux autres et plus il exige pour lui, plus il s’éloigne de la perfection. ”
“ Qu’on ne me fasse pas ce reproche que j’abaisse le christianisme en ravalant sa haute doctrine jusqu’au bas niveau païen. Cela serait injuste ; je reconnais la doctrine chrétienne comme la plus haute qui soit et je ne la compare en rien au paganisme. C’est justement parce que la doctrine chrétienne est supérieure à celle des païens qu’elle l’a supplantée ; mais il n’en faut pas moins reconnaître que l’une et l’autre acheminent l’homme vers la vérité et le bien, et, comme ces deux choses sont immuables, au fond la voie qui y conduit doit être unique. ”
“ Dans la lutte contre les passions, il ne faut pas commencer par la fin, c’est-à-dire contre les passions compliquées ; il faut commencer par celles qui sont la source des autres, et encore dans une gradation définie par la nature même de ces passions et par la tradition de la sagesse. L’homme gourmand est incapable de lutter contre la paresse, et celui qui est oisif et gourmand à la fois n’aura jamais la force de lutter contre la passion de la femme. C’est pourquoi, d’après toutes les doctrines, la tendance vers l’abstinence commence par la lutte contre la gourmandise, commence par le jeûne. ”
“ Et si étrange que cela puisse nous paraître, à nous qui sommes habitués à cacher nos véritables intérêts, et qui, si volontiers, employons l’artifice, le principal mobile de la majorité des hommes de notre société et de notre époque est la satisfaction du palais, la satisfaction de manger, la voracité. En commençant par les plus pauvres jusqu’aux plus riches, la voracité, je pense, est le but principal, le plaisir primordial de notre vie. Le peuple travailleur ne constitue l’exception que dans la mesure où le besoin l’empêche de s’adonner à cette passion. ”
“ À notre point de vue, tout cela est inutile ; nous avons la conviction que l’homme peut mener une existence absolument morale, alors même qu’il se laisse aller complètement à son penchant pour le luxe et les plaisirs. Il semblerait, quel que soit le point de vue auquel on se place — utilitaire, païen ou chrétien — que l’homme qui exploite pour son propre plaisir le travail, et souvent le travail le plus pénible d’autrui, agisse mal, et que c’est là la première habitude avec laquelle il devrait rompre, s’il vise à mener l’existence propre à l’homme de bien. ”
“ De même qu’il sera impossible au boulanger de faire du pain, s’il n’a ni pétri sa pâte, ni chauffé son four, de même l’homme qui tendra vers une vie morale, ne pourra réussir qu’autant qu’il aura su acquérir les diverses qualités, dont l’ensemble fait qu’on peut dire de celui qui les possède : « C’est un homme d’une vie morale irréprochable. » Il faudra en outre que dans l’acquisition de ces qualités, il suive une marche logique, ordonnée ; qu’il commence par les vertus fondamentales et qu’il gravisse petit à petit, les échelons qui le mèneront au but qu’il poursuit. ”
“ L’enfant, qui a grandi dans le confort de la richesse, se ruine bientôt ; et c’est alors que commence une série de privations et de souffrances physiques auxquelles il est particulièrement sensible et contre lesquelles il est impuissant. D’un côté, de nobles aspirations le portent vers une vie régulière ; de l’autre, il ressent l’impuissance de sa chair émasculée, affaiblie et gâtée par le luxe et l’oisiveté. C’est une lutte sans espoir, une chute continuelle, chaque jour plus profonde, puis l’ivrognerie comme moyen d’oubli ”
“ Si j’ai du linge propre et un lit confortable, je n’irai pas mettre du linge sale et coucher sur la dure ; je m’efforcerai de donner à tous mes concitoyens du linge propre et un lit confortable. Donc ce n’est pas la diminution du luxe qui est à désirer, mais son extension. C’est tout le contraire de ce que prétend Tolstoï. Le luxe est un progrès, le luxe est un bienfait. Il ne devient mauvais que s’il est ridiculement exagéré, et s’il échoit à des gens qui ne le méritent pas, n’ayant pas travaillé par eux-mêmes à le conquérir. ”
“ Quoique la doctrine évangélique tout entière soit remplie d’appels à l’abnégation et enseigne que cette vertu est la première des conditions pour atteindre à la perfection chrétienne ; quoiqu’il y soit dit que « qui ne portera pas sa croix, qui ne reniera pas son père, sa mère, qui ne risquera pas sa vie... » ces hommes persuadent aux autres qu’il n’est pas nécessaire pour aimer son prochain de sacrifier ce à quoi on est habitué, mais qu’il suffit de donner ce qu’on juge convenable. ”
“ Il nous reste à voir si, comme le veut Tolstoï, l’alimentation végétale est préférable à l’alimentation animale. Prenons d’abord le côté qu’on pourrait appeler sentimental de la question. Certes rien n’est plus hideux qu’un abattoir. Tuer un être jeune, vaillant, plein de vie, que ce soit un lièvre, un poulet, un mouton ou un bœuf, c’est une action qui semble cruelle et inhumaine, et le tableau saisissant que nous donne Tolstoï de la mort du taureau est encore au-dessous de la réalité, quelque vive qu’en soit la peinture. ”
“ Au fond, le bien-être, — avec luxe qui n’est que le bien-être développé, — est une bonne, une excellente chose. Revenir à l’état de nature, se nourrir d’herbes et de racines, laisser la vermine courir sur le corps, sans la culture d’aucun art et d’aucune science, sans les charmes d’un ameublement commode, sans les instruments perfectionnés que l’industrie nous fournit à si bon compte, ce serait un grand malheur. ”
“ Comment sont peints les héros et les héroïnes qui représentent l’idéal de la vertu ? — Dans la plupart des cas, les hommes qui doivent représenter quelque chose de noble, d’élevé, en allant de Child-Harold aux derniers héros de Félier, de Trolop, de Maupassant, ne sont rien autre que des parasites qui dévorent, par leur luxe, le travail de milliers d’hommes, alors qu’eux-mêmes ne sont utiles à rien ni à personne. ”
“ Il arrive alors que l’homme, loin d’être entraîné au travail, d’avoir l’amour de son œuvre, d’avoir conscience de ce qu’il a fait, est habitué au contraire à l’oisiveté, au mépris de tout travail productif et au gaspillage. Il perd la notion de la première vertu à acquérir avant toute autre : la sagesse ; et il entre dans la vie où l’on prêche et où l’on semble apprécier les hautes vertus de la justice, de l’amour et de la charité. ”
“ Un homme moral qui jouit de toutes les commodités, du confort, ou même l’homme de la classe moyenne — je ne parle pas de ceux du grand monde qui dépensent pour leurs caprices des centaines de journées de travail par vingt-quatre heures — ne peut pas vivre tranquille sachant que tout ce dont il jouit est le fruit du travail des générations ouvrières, écrasées sous le poids de l’existence sans éclaircie, mourant ignorants, ivrognes, débauchés, à demi sauvages, dans les mines, dans les fabriques, les usines, à la charrue, en produisant les objets qui servent à l’homme de condition supérieure. ”
“ Le paganisme considère l’abstinence comme une vertu alors que le christianisme ne l’admet que comme un moyen d’acheminement vers le sacrifice, condition première d’une vie morale. Cependant tous les hommes ne considèrent pas la doctrine du Christ comme une tendance continuelle vers la perfection ; la majorité l’a comprise comme une doctrine rédemptrice : le rachat du péché par la grâce divine transmise par l’Église chez les catholiques et les orthodoxes et la croyance en la rédemption chez les protestants et les calvinistes. ”
“ Cette lutte, généralement, a une fin lamentable, soit que, exténué, l’homme se soumette à l’avis genéral, cesse d’écouter la voix de sa conscience, ait recours a des subterfuges pour se justifier et continue sa vie de débauche en se persuadant qu’il la rachète, soit par sa foi en la rédemption et dans les sacrements, soit par le culte de la science, de l’art et de la patrie, ou bien qu’il lutte, souffre, devienne fou ou se suicide. ”
“ Tout converge vers la question : nourriture ; sur le prix de la bécasse, sur le meilleur moyen de faire le café, des gâteaux sucrés, etc. Quelle que soit l’occasion pour laquelle les hommes se réunissent : soit le baptême, le mariage, l’enterrement, la consécration d’une église, la conduite faite au voyageur, la rencontre, la présentation du drapeau, la fête anniversaire, comme la mort ou la naissance d’un grand savant, d’un penseur, d’un moraliste, on dirait que les intérêts les plus élevés leur tiennent au cœur alors que tout, au contraire, n’est qu’un prétexte ”
“ Le jeûne est la condition nécessaire d’une vie morale ; mais dans le jeûne, comme dans l'abstinence, on se demande par quoi commencer. Comment jeûner ? Que faut-il manger ? Quel intervalle mettre entre les repas ? Et de même qu’on ne peut pas sérieusement s’occuper d’un travail sans méthode, de même on ne peut pas jeùner sans savoir par où commencer l’abstinence. Cette pensée de jeûner avec méthode semble ridicule, stupide à la majorité. ”
“ C’est d’abord que le luxe exagéré est coupable et absurde, et que ceus qui vivent dans le luxe doivent constamment penser à ceus qui vivent dans la misère. Notre but doit être, non pas d’augmenter notre luxe, mais de donner un peu de luxe à ceus qui ont à peine le strict nécessaire, et, pour y arriver, de faire sur soi-même un effort moral ; par exemple, de diminuer notre alimentation trop abondante, ce qui amènera aussitôt une amélioration de notre santé, et augmentera notre vigueur physique et intellectuelle. ”
“ Le sorcier lui conseille de conduire l’enfant dans un endroit qu’il lui indique, et lui promet une terrible vengeance. La méchante femme suit ce conseil, mais ne perd pas de vue l’enfant ; à sa grande surprise, elle voit qu’il a été recueilli par un homme riche sans héritiers. Elle retourne chez le sorcier et l’accable de reproches ; il lui répond que l’heure n’est pas encore venue et qu’il lui faut attendre. Cependant l’enfant grandit dans le luxe et l’abondance ; la méchante femme est stupéfaite ; mais le sorcier lui dit d’attendre encore ”
“ Le chrétien au contraire ne saurait être supérieur ou inférieur à un autre au point de vue moral ; mais il est d’autant plus chrétien qu’il se meut plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur lequel il se trouve à un moment donné, de sorte que la vertu stationnaire d’un pharisien est moins chrétienne que celle du larron dont l’âme est en plein mouvement vers l’idéal et qui se repent sur sa croix. ”
“ Il suffit, pour s’en convaincre, de remplacer par un mauvais dîner le bon dîner que nous faisons d’habitude. Croit-on que dans les deus cas notre consommation alimentaire sera la même ? Que l’on nous donna à manger un pain blanc, frais, succulent, aussi délicat qu’une brioche, ou bien du pain rassis, bis, à moitie noir, et on verra la différence de la quantité consommée dans l’un et l’autre cas. Peut—on nier que sur les deus ou trois plats (ou quatre, ou meme cinq, ou même six) que nous avons à notre table, il y en ait plus d’un ou deus qui soient nécessaires ? ”
“ C’est aller contre la civilisation, qui consiste précisément à donner au plus grand nombre la plus grande somme de luxe et de bien-être. Supposons une petite société composée d’hommes ayant des droits égaux et le même patrimoine. Bien vite ils s’entendront pour que chacun ait sa fonction spéciale, en tâchant de se donner aux uns et aux autres le plus de luxe possible. Il y aura un coiffeur, un blanchisseur, un cuisinier, un cocher, des labouureurs, des mineurs, des pécheurs, et chacun connaîtra son métier d’une manière plus habile que s’il était forcé de faire tout à la fois. ”
“ Il pourrait dormir dans la même chemise qu’il avait le jour, marcher pieds nus sur le parquet et dans la cour, se débarbouiller avec l’eau du puits, vivre, en un mot, comme vivent tous ceux qui font tout cela pour lui. Il sait cependant quelles peines occasionnent tous ces travaux. Et, alors, comment un homme pareil pourrait-il faire du bien sans abandonner sa vie de luxe ? ”
“ « Il mène une conduite morale » d’un homme efféminé, habitué au luxe. Un pareil être peut avoir les meilleurs traits de caractère, mais ne peut pas avoir une conduite morale, de même qu’un couteau du meilleur travail et du meilleur acier ne peut pas couper s’il n’est aiguisé. Être bon et avoir de bonnes mœurs veut dire : donner aux autres plus qu’on n’en reçoit. ”
“ D’après la doctrine chrétienne, il n’en saurait être ainsi : on est vertueux ou on ne l’est pas. On le devient plus ou moins vite ; mais on n’est réputé tel qu’autant que tous les éléments ont été acquis. Je m’explique. Au point de vue païen, l’homme sage est vertueux ; mais celui qui, à la sagesse, ajoute le courage, l’est plus que l’autre et si, à ces deux qualités vient s’ajouter le sentiment de la justice, la perfection est atteinte. ”
“ Les herbivores sont des êtres comme nous, ayant mêmes lois physiologiques de nutrition, de chaleur et de respiration, et ils ne meurent pas de faim, que je sache, quoiqu’ils ne consomment pas de viande. On peut même dire que pour l’homme l’alimentation animale est l’exception. Les Hindous, les Arabes, les Chinois, les paysans de beaucoup de régions de l’Europe se contentent de riz, de dattes, de farines, de légumes, de fruits. Si à ces aliments ils joignent le lait, les œufs, le beurre et le fromage, ils ont alors une alimentation parfaitement suffisante. ”
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