“ L’hiver dure huit mois, pendant lesquels on ne peut quitter les vêtements chauds ; si l’on ajoute deux mois pour le printemps et l’automne, il en reste à peine deux autres pour le triste été. La neige forme une masse plus haute que les maisons ; le vent souffle avec une telle violence que l’on ne peut se tenir sur ses jambes, le froid vous coupe la respiration, et le soleil ne se montre presque pas durant deux mois d’hiver. Pour être sincère, si l’on m’avait donné le choix, ce n’est pas Djigansk que j’aurais choisi comme lieu de naissance. ”
Ouvarovski
Résumé
“Le Tour du monde”, est une œuvre de Ouvarovski. Des thèmes tels que Yakoutes, kœs ou Djigansk y sont abordés.
Citations de Le Tour du monde (Ouvarovski)
“ Baignés de sueur, comme nous étions, nous préférions chausser nos patins et glisser sur la neige. La rivière Outchour coule entre des rochers à pic, au pied desquels se trouve çà et là une étroite lisière qui borde l’abîme. Il est impossible qu’un cheval chargé gravisse cette pente escarpée. Aussi, quand nous avions choisi notre station de nuit, étions-nous obligés de décharger nos bagages dans le lit du fleuve, et de tirer les chevaux hors du précipice, pour qu’ils pussent chercher en liberté l’herbe sous la neige ”
“ Cette ascension fut des plus pénibles : sur notre route nous eûmes à détourner avec des pelles la neige profonde d’une brasse et recouverte d’une croûte dure. Nous rencontrâmes un bloc de pierre vertical, haut d’une brasse ; l’un de nous l’escalada avec la plus grande peine, et tira en haut l’un des guides au moyen d’une corde. Il fallut décharger les rennes et les hisser en l’air, un à un, en déployant la plus grande somme possible de forces. Quand toutes les bêtes furent en haut, nous montâmes nous-mêmes l’un après l’autre le long d’un câble. ”
“ Le peuple yakoute est le seul qui donne à boire et à manger pour rien aux voyageurs ; et c’est en quoi la bonté des Yakoutes se manifeste clairement. Entrez dans la tente de l’un d’eux, il vous offrira tout ce qu’il a de provisions ; restez-y une semaine, restez-y même un mois, il vous rassasiera toujours, ainsi que votre cheval. Il tient non-seulement pour une honte, mais aussi pour un péché, de recevoir aucun payement en retour de l’hospitalité qu’il vous donne. ”
“ Les guides tongouses connaissent le nom de chaque fleuve, de chaque rivière et découvrent facilement, sans s’égarer, le but où ils se rendent. Dans beaucoup d’endroits, où la neige est profonde d’une brasse, ils chaussent leurs patins et partent en avant, avec des rennes non chargés, pour frayer le chemin. On traverse à pied trois ou quatre verstes de broussailles impénétrables, en s’ouvrant passage avec une serpe. Dans ces régions impraticables, on ne fait guère qu’un kœs par jour. ”
“ Les habitants de Djigansk sont Tongouses et au nombre de quatre ou cinq cents hommes [8] . Ils vivent de chasse et parcourent une mer de neige de plus de deux cents myriamètres de circuit. Ils recueillent les précieuses cornes d’animaux dont on fait des peignes (les dents de mammouth) , et tuent des rennes, des alezans moreaux, des zibelines, des renards à gorge foncée, des renards rouges, des renards des glaces, des écureuils, des hermines, des ours noirs, des ours blancs. Quel que puisse être un pays, il est rare qu’il manque de tout agrément. ”
“ À la différence du renne, l’argali habite en hiver les régions montagneuses et en été les plaines et les vallées ; cette singularité s’explique par ce fait, que le vent balaye la neige sur les sommets élevés et la pousse dans les basses régions qui en sont entièrement couvertes. Doué d’une grande agilité, il saute de pour brouter les lichens, le gazon peu abondant, les jeunes pousses des arbustes. La femelle porte deux fois l’an, au printemps et en automne, et souvent elle donne naissance à deux petits à la fois ; quand elle a mis bas, elle reste seule avec ses agneaux. ”
“ Il suffit qu’un Yakoute veuille devenir maître dans quelque art pour qu’il y parvienne ; il est tout à la fois orfévre, chaudronnier, maréchal, charpentier ; il sait démonter un fusil, sculpter des os, et avec un peu d’exercice, il est capable d’imiter tout objet d’art qu’il a examiné. Il est à regretter qu’ils n’aient pas de maîtres pour les initier à des arts plus élevés ; car ils seraient en état d’exécuter des travaux extraordinaires. Ils excellent à manier le fusil ; ni le froid, ni la pluie, ni la faim, ni la fatigue ne les arrêtent dans la poursuite d’un oiseau ou d’un quadrupède. ”
“ Il me fallut encore quinze jours pour terminer mes affaires, puis je repartis pour Yakoutsk au mois d’avril. Dans cette saison le voyage est difficile et périlleux ; l’ours sort de son repaire, et lorsqu’il est affamé, se jette sur le premier être vivant qu’il rencontre. Lorsqu’il est le plus fort, il n’y a pas moyen d’échapper ; il lui faut de la chair et du sang ; celui qui n’en a pas à lui jeter doit voyager avec la plus grande circonspection, s’il ne veut payer de sa propre personne. ”
“ Campement de Tongouses. — Dessin de Victor Adam d’après Gabriel Sarytchew. Je transpirai beaucoup en montant ; ne pouvant m’empêcher d’avaler de la neige en place d’eau, je fus saisi d’un refroidissement et je me sentis pris d’une grande fièvre en arrivant au campement. Le sang me monta à la tête, j’avais le visage en feu, et j’éprouvais des frissons. Dépourvu de médicaments et privé de toute espèce de secours, je me trouvai dans une triste position, ainsi exposé à un vent froid et sifflant sur une haute montagne, au milieu de l’hiver. ”
“ Malgré la rigueur du froid, l’homme n’éprouve d’autre incommodité que la toux et le rhume, et les indigènes ne cessent pas de sortir et même de voyager. Dans les endroits que frappent les rayons du soleil, la chaleur n’est pas moins excessive en été que le froid en hiver ; alors on ne peut plus se remuer ; il est impossible de marcher nu-pieds sur le terrain sablonneux. Aussi les Yakoutes se passent ils de chaussures plutôt en hiver qu’en été. Le chaud est beaucoup plus préjudiciable que le froid à la santé de l’homme ”
“ Le même été (je ne me rappelle pas au juste combien de mois plus tard) , les brigands furent atteints à soixante dix kœs de Djigansk par des soldats envoyés de Yakoutsk. On ne retrouva qu’une minime partie du bien volé ; le reste s’était gâté ou avait été gaspillé de côté et d’autre. Pour le simple spectateur, les environs de Djigansk manquent de toute espèce d’agrément et de variété. On rencontre presque partout une prairie resserrée entre deux collines et bordée d’épais fourrés, où un chien ne trouverait pas à passer le museau. ”
“ Ne reste pas à Yakoutsk ; cette ville est remplie de Russes qui te portent envie. Les indigènes te conserveront sans doute leur affection ; mais c’est précisément ce qui excitera la jalousie de tes ennemis. Tu ne pourras t’éviter de répondre à leurs provocations, tu perdras ta liberté et tu tomberas dans l’infortune. ”
“ Si vous tombez malade dans sa tente, tous les membres de la famille se relayeront pour vous veiller et pourvoir à vos besoins dans la mesure de leurs moyens. Ils honorent leurs vieillards, suivent leurs conseils et professent que c’est une injustice on un péché de les offenser et de les irriter. Quand un père a plusieurs enfants, il les marie successivement, leur bâtit une maison à côté de la sienne et partage avec eux ce qu’il possède en bétail et en biens. Même séparés de leurs parents, les enfants ne leur désobéissent en rien. ”
“ Mais tout d’un coup le limier poussa un cri d’agonie ; je frémis, comme si mon cœur se fût entr’ouvert, je redoublai de vitesse, et à la distance d’environ deux portées de fusil, je vis par terre deux lambeaux de chair, noirs et sanglants. Au moment où le chien avait atteint le troupeau de rennes, il les avait poussés dans un ruisseau et s’était mis à courir tout autour pour les empêcher d’échapper. Mais pendant qu’il était ainsi occupé, des loups affamés étaient descendus de la montagne, l’avaient saisi par la tête et la queue et l’avaient mis en pièces. ”
“ Les ecclésiastiques du pays n’achètent jamais de farine pour leur consommation. C’est par routine que les Yakoutes négligent de cultiver le blé, qui serait une richesse pour leur pays. Ces voyages perpétuels détérioraient insensiblement ma santé ; le froid excessif de l’hiver et les chaleurs de l’été me causaient des maladies dont je n’avais jamais souffert. Comme j’étais sur le point de demander ma retraite, il vint de Russie une commission chargée d’imposer un nouveau tribut aux Yakoutes ; elle devait faire des excursions dans tous les lieux habités par ce peuple et par les Tongouses ”
“ Les Yakoutes sont de moyenne stature, mais on peut les regarder comme des hommes robustes ; leur visage est un peu plat, leur nez de grosseur proportionnée, leurs yeux sont bruns ou noirs, leurs cheveux noirs, lisses et épais ; ils n’ont jamais de barbe ; leur teint n’est ni blanc ni noir ; la couleur de leur peau change trois ou quatre fois par an : au printemps par l’effet de l’air, en été par celui du soleil, en hiver par celui du froid et de la flamme du feu. En automne ou à la fin de l’été, le travail de la fauchaison ou la disette les fait maigrir ”
“ La contrée offre tantôt des champs de pierres aiguës, tantôt des marécages sans fond, qui ne sèchent jamais. Quand un cheval s’abat dans cette bourbe, il ne peut plus se relever ; nos dix-sept chevaux étant tombés tous à la fois, les guides entrèrent dans la vase jusqu’à la ceinture, traînèrent les bagages à quelque distance, et les déposèrent l’un sur l’autre dans un lieu sec. Ensuite ils refirent les ballots qui s’étaient défaits en tombant, et rechargèrent les bêtes de somme. ”
“ Il est deux fois plus salé que les autres sels. Il n’y a que les habitants de Viliouisk, qui en fassent usage ; on n’en transporte ni à Yakoutsk ni ailleurs, parce qu’il passe pour trop cher, je ne sais pourquoi. Cet excellent sel fond rapidement par les pluies de printemps et d’été, mais il en reparaît d’autre l’hiver suivant. Les rives des fleuves et des rivières sont jonchées de précieuses pierres transparentes, qui n’ont pas de nom en yakoute ; si quelque connaisseur visitait ces lieux, il y pourrait faire une précieuse collection. ”
“ La corde part avec la rapidité d’une flèche, siffle et atteint toujours son but. Quand le renne se sent pris, il reste immobile et se laisse attacher par la tête. En hiver les Tongouses se gèlent souvent les doigts pendant cette opération, quoiqu’ils soient habitués à toutes les rigueurs de la température. Lorsque les guides eurent ramené les rennes, ils les chargèrent, et nous partîmes au lever du soleil, après avoir enroulé les peaux, emballé les vases et les gibecières. C’est de cette façon que je voyageai tout l’hiver, pendant sept mois, sans coucher une seule nuit sous un toit. ”
“ Les lacs de la contrée sont remplis en été de diverses espèces de canards ; et les bois, de lièvres, de coqs de bruyère, de lagopèdes et de perdrix. Au printemps, après la débâcle des glaces, et en automne, lorsque les nouvelles couvées sont en état de voler et partent pour les pays chauds, on est troublé dans son sommeil par les cris des oies, des canards, des cygnes, des grues, des cigognes et d’une foule de petits oiseaux. Pendant bien des années j’ai fait une si rude guerre aux bêtes fauves, que peu d’hommes en ont tué plus que moi. ”
“ Mes bagages se composaient de trois costumes d’hiver, de quatre costumes d’été, de sucre, de thé, de biscuits russes, de viandes, de poudre, de plomb, d’armes, d’un peu de rhum, d’eau-de-vie, de beurre russe et yakoute : le tout emballé dans des sacs de cuir du poids de cent livres, ou dans des caisses de bois et d’écorce de bouleau. ”
“ Le Yakoute estime sa richesse en proportion du bétail qu’il possède ; l’amélioration de ses troupeaux est sa première pensée, son premier désir ; ce n’est qu’après y avoir réussi, qu’il songe à amasser de l’argent et d’autres biens. Il est grand amateur de brandevin et de tabac : qu’on lui donne de l’un et de l’autre, il ne demandera pas à manger. Quand vous voyagez, entrez avec autant de vin que vous voudrez dans la tente d’un Yakoute, vos vases seront vides quand vous en sortirez. Il n’y a qu’un artifice qui puisse sauver votre provision. ”
“ Les eaux des environs de Djigansk sont sans égales tant pour la quantité que pour la qualité des poissons qu’elles nourrissent ; on y prend des salmo nelma, des ablettes, des esturgeons, des sterlets, des tscher, des muksun, des omul, des salmo lavoretus. On gaspille sans profit ces poissons excellents, et cela pour deux causes, d’abord parce que l’on manque de sel et ensuite parce que c’est l’habitude. Les Tongouses creusent, près du lieu ou ils pêchent, une fosse profonde d’une brasse environ, dont ils revêtent d’écorce le fond et les parois. ”
“ On répète jusqu’à dix fois par jour ces pénibles manœuvres ; et quand vient le soir, on ne trouve pas même un lieu sec pour s’y reposer ; le sol, détrempé par l’eau qui descend de la montagne, n’est qu’une boue épaisse où l’on enfonce jusqu’aux genoux. Il ne faut pas songer à y dresser une tente ou à y faire du feu. ”
“ Quant aux artisans, ils ont chaque jour à faire une certaine tâche, après quoi ils font tel usage que bon leur semble du temps qu’ils ont de reste. Dès leur arrivée à Nertchinsk, les forçats sont délivrés de leurs chaînes et mis en liberté : ils ne sont plus qu’esclaves de leur besogne. ”
“ Ne faisant jamais la guerre, par suite de leur caractère pacifique, ils ne peuvent passer pour des héros ; mais on doit les tenir pour issus de bonne race, vu l’agilité et la vivacité de leurs mouvements, l’affabilité de leurs paroles et leur sociabilité. ”
“ Il leur suffit de s’entretenir une heure ou deux avec quelqu’un pour connaître ses sentiments, son caractère, son esprit. Ils comprennent sans difficulté le sens d’un discours élevé, et devinent, dès le commencement, ce qui va suivre. ”
“ À la fin d’une de ces journées où il a souffert de la boue, de l’eau, de la chaleur, des cousins, des guêpes, des taons, et exécuté à la sueur de son front des travaux qui demandent une grande exertion de force, le guide veille au campement jusqu’à minuit, et, pendant que les chevaux se rafraîchissent, il s’occupe à réparer les harnais qui se sont brisés pendant la journée ou raccommoder ses vêtements. ”
“ Dans les îles du fleuve, le foin s’élève, dans l’espace d’un mois, jusqu’à la hauteur d’un homme à cheval. La chaleur du soleil ne dégèle la surface de la terre qu’à trois ou quatre empans de profondeur. ”
“ À son embouchure stationnent deux ou trois Tongouses, qui prennent une immense quantité de kætæ (espèce de truite) , de chiens de mer, et font des provisions d’huile de baleine. Chaque année les flots poussent à l’entrée du fleuve une ou deux baleines longues de six à sept brasses. On tue à coups de fusil les gros chiens de mer et à coups de bâton leurs petits, qui restent à sec lors de la basse marée. On taille en courroies une partie de leur peau, et on met le reste sécher à la fumée, pour en faire des semelles de souliers. Il n’est guère d’animaux qui donnent d’aussi bon cuir. ”
“ Ceux qui ont mené une vie honnête pendant vingt ans sont exemptés de travail et jouissent des priviléges des déportés, entre autres du droit de cultiver la terre sans payer d’impôt ; mais les condamnés, qui se rendent coupables d’un nouveau crime ou d’un grave délit, sont astreints à travailler un certain temps dans les fers. ”
“ Dès que nos chevaux, fatigués jusqu’à l’épuisement, eurent recouvré leurs forces, nous nous remîmes en route pour Oudskoï, le premier juin, emmenant avec nous dix rennes que nous avions achetés. Le lieu de réunion, sur les rives de l’Outchour, est éloigné d’Oudskoï de cinquante kœs environ, qui en valent bien soixante-dix, vu la difficulté du trajet. Le voyageur ne fait que traverser des cours d’eau et gravir des montagnes. Quand il pleuvait, nous chassions nos bêtes dans les rivières pour les forcer à passer à la nage ”
“ On doit dire à la louange des guides yakoutes qu’ils supportent, sans montrer la moindre mauvaise humeur, les peines qui les attendent à chaque pas, et cela pour un salaire très-faible, qui ne monte pas à la moitié de ce qu’il devrait être. ”
“ On rencontre une innombrable quantité de cours d’eau, dont l’étendue et la profondeur sont considérables. Les rivières seraient parfaitement appropriées à la navigation, si leurs rives étaient habitées. Mais il n’y a pas de villes, et les eaux n’ont à porter que des barques faites de sept planches, ou des canots de bois ou d’écorce, qui peuvent tenir deux ou trois personnes. Les lacs très-nombreux nourrissent toutes sortes de poissons. Les gens laborieux peuvent toujours vivre de la pêche. ”
“ Lorsque nous eûmes fait deux petits kœs, nous rencontrâmes une grande troupe de voyageurs ; ils nous informèrent que la neige était épaisse de treize empans sur la montagne et qu’en conséquence il était impossible d’en faire l’ascension. Arrivés à l’endroit difficile, nos gens, ayant chaussé leurs patins, prirent parmi les chevaux et les rennes de tous les voyageurs, dix bêtes de chaque espèce que l’on débarrassa de leur fardeau et que l’on conduisit sur la montagne pour s’y frayer un passage ”
